Passants
"Les lucioles [...]. Pour moi, elles sont de la matière des rêves. Une fois qu'on les a saisies dans la main, il n'y a plus rien." (Marie-Hélène Prouteau, Les Balcons de la Loire)
Sur le chemin étroit et sombre où je marchais,
tu m'avais guidée doucement,
tu étais comme une goutte tiède tombée des astres,
tu étais comme une respiration calme de la lumière
tu étais comme l'oeil du serpent dans les blés de la nuit,
tu étais comme un regard de la terre entrouvrant sa paupière.
Je me suis penchée vers toi.
Je n'ai rien vu sur le sol détrempé,
qu'un pauvre insecte lourd et terne,
couleur de boue et de chandelle morte,
une larve rivée à un brin d'herbe, incapable d'envol
et sans force pour fuir mon sacrilège avide.
Ton ventre palpitant s'éteignait peu à peu.
Mise à nu, dépouillée de tout mystère,
Retournée à la nuit, tu n'éclairais plus rien.
J'aurais pu te mépriser, luciole, j'aurais pu t'écraser, toi qui m'avais menti,
mais je t'ai admirée.
Car de toi-même tu avais su te faire le rêve
car sur ta vie si grise tu avais mis ce masque
car sur ton corps infirme tu avais posé ton rayon
et que les routes de l'obscur un instant s'en étaient éclairés.
Si je pouvais, si je pouvais
te ressembler, luciole.
Il y a des gens comme cela. Qui ont seulement l'air de chanter et de fumer la pipe. Et qui laissent derrière eux, en s'éloignant vers la mer qui les happe, sur le sable vivant de nos coeurs, une tranquille, une profonde empreinte. - Une empreinte ? Non, je l'entends qui me pince sans rire, bon plaisantin des grands champs de là-bas : un sillon !
Jardin des Plantes de Nantes, vue depuis la rue du docteur Ecorchard
Je longeais les murs du vieux parc.
Il était tôt. Le Jardin à cette heure était encore fermé, silencieux, replié sur lui-même comme un oiseau qui dort. Un jeune soleil de juin égouttait sa lumière sur l'aile bleue des arbres, et des chants s'éveillaient.
L'odeur poignante de la forêt embaumait le trottoir. Forêt d'aube alourdie de rosée, forêt d'été heureuse après la pluie, forêt moussant de champignons, forêt blottie de feuilles mortes, forêt d'hiver s'assoupissant : tant de forêts montaient vers moi dans ce matin très pur. Et brusquement je les ai vues, derrière la grille. Menues et rouges, surgies de leurs collerettes délicates de feuilles vertes, sous les grands camélias, dans l'ombre des lourds magnolias, loin du sentier des promeneurs, fraîches et vives comme un souvenir d'enfance. Trois fraises des bois minuscules et parfaites, venues de loin, de très loin en arrière, du plus lointain de ma mémoire, belles et solitaires comme ces fruits dessinés point à point sur les tapisseries du moyen âge. Je me suis penchée, j'ai tendu la main à travers la grille. J'aurais tant voulu les cueillir, les porter à mes lèvres, retrouver leur goût trop longtemps effacé de ma vie.
Les fraises des bois... Elles poussaient autrefois sur les sentes de Merlette, et derrière les sapins dans le jardin des grands-parents à Guéret, et aussi dans le coin des violettes, à Freschines, et je savais toujours les retrouver, et j'en tachais mes doigts, j'en barbouillais mes lèvres. Jamais je n'ai pu oublier leur parfum, leur goût un peu acide, leurs grains minusculement âpres qui restaient sous ma langue comme des paillettes aiguës de lumière.
J'étais si près, ainsi penchée, j'aurais presque pu les effleurer. Mais j'avais beau faire, j'avais beau allonger mes doigts mendiants vers les bois et les jardins si bien connus d'avant, rien à faire, elles étaient trop loin - elles étaient si loin, derrière la grille, loin de tous les sentiers, inaccessibles comme un souvenir d'enfance.
Des jours passés que reste-t-il, que mes doigts tendus tout tremblant de désir, et cette enfance dans mon coeur, meurtrie aux grilles des vieux jardins secouant leurs ombres, dans l'aube toujours intacte de ma mémoire ?