Dans la nuit
Dans la nuit, c'est comme ça.
Il y a ceux qui veillent. Il y a ceux qui guettent.
Ceux qui vous donnent la lumière. Ceux qui la font payer.
Vous qui marchez sans rien y voir, au plus sombre au plus noir,
Sachez-le, c'est comme ça,
Dans la nuit. Les veilleurs. Et puis tant d'araignées.
Jadis
Le chemin était bordé de ces énormes pierres qu'on traîne maintenant dans les terrains vagues de nos villes, pour empêcher l'accès. Bornes et remparts à la fois.
"Jadis", disait la pierre la plus grosse au Sisyphe de passage qui la heurtait du pied.
"Jadis".
C'est toujours curieux de rencontrer une pierre qui parle. Celle-ci philosophait dans les herbes d'automne.
"Jadis", sentier qui nous conduit où nous devons aller.
"Jadis", rocher qui nous entrave et bloque les issues.
"Jadis, disait la pierre à son Sisyphe, Jadis, on a tracé pour toi les chemins de mémoire, Jadis, on a planté pour toi les bornes de pensée. Jadis a allégé pour toi le fardeau de la vie. Charge à toi maintenant de rouler bien plus loin le grand rocher Demain..."
Un (petit) miracle
Je passais Ile de Nantes. Du côté du Hangar à Bananes.
Soudain... J'ai cru avoir mal vu d'abord... mais non, dans la vitrine en rénovation, c'était bien un bidon d'eau de Lourdes. Une sorte de jerrican comme on en utilise parfois pour l'essence. Mais on lisait très bien : Lourdes.
L'eau avait-elle servi à faire le café, ou devait-elle aider à nettoyer l'étagère poussiéreuse ? Devait-elle attirer la faveur du ciel sur le bar à venir – car ce serait sans doute encore un bar qui allait s'ouvrir là ? Ou bien n'était-ce qu'une facétie ? Comment savoir ?
Un rayon de soleil éclairait la sainte Vierge et prêtait à la scène un petit air de Cène.
C'était une nature vive, naïve et drôle, à la fenêtre à malices de ce qui ne serait bientôt plus qu'un bar de nuit du Hangar à Bananes...
Je l'ai pris comme il m'était donné, cet infime miracle du quotidien.
Avec amusement et avec gratitude.
Car aux petits miracles du quotidien nous devons la joie, la légèreté et la fantaisie, qui sont l'eau sainte de la vie.
Le puits et le ballon
Vos avenirs
Takaki Takino - "Vos avenirs" (きみたちの未来) - 15 novembre 2014 - Nantes, Maison de l'Erdre.
La photo s'intitulait "Vos avenirs". Justement ils passaient, main dans la main, jeunes et pensifs. C'était dans la Maison de l'Erdre, où l'on expose en ce moment les photographies de Takaki Takino, artiste exceptionnel.
Ce qui surprend toujours, dans les oeuvres des grands photographes, c'est leur incroyable capacité à s'accorder avec ceux qui les rencontrent. A se placer tranquillement au plus près de chacun.
On passe, on regarde... non, on est regardé par ce regard que l'artiste a posé dans son oeuvre.
On ne s'en rend pas toujours compte, mais déjà, on est happé, on est ailleurs, dans l'image – exactement là où l'on devait être.
Le visage du trottoir
C'est le soir. C'est en ville. Un artiste anonyme a donné au trottoir un visage de craie.
Façades sans regards. Silhouettes qui s'écartent. Dans la nuit noire et blanche glissent nos pas pleins d'ombres.
"Help me... " murmure le trottoir. Où donc est-il passé, celui qui appelait ? Où s'est-il effacé, ne laissant sur la pierre qu'un visage de craie ?
C'est le soir, il est tard. Dans les rues on se hâte. Mais personne ne marche sur le visage du trottoir. On croirait qu'ils ont peur, les passants sans visage, de fouler ce visage. Un visage anonyme, un si vaste visage. Un visage si large que les nôtres y tiendraient. Le visage d'un soir peinturluré d'espoir - et tombé dans le noir.
Le lendemain, au matin, il avait plu si fort
sur la craie sur la pierre
qu'il ne restait
plus rien.
Rythmes
C'est ainsi, en musique, et partout, et en tout. Il y a ceux qui préfèrent aller sur deux temps, marche en avant, droit devant eux. Ceux qui ne vont qu'en tournoyant, légèrement, trois temps de valse, trois temps de grâce. Ceux qui savent nous faire aller sur tous les rythmes. Et ceux aussi qui se contentent d'attendre, ou de dormir, indifférents.
Brèves d'automne
Jardin de la médiathèque J. Demy, 12-11-2014
Dans le jardin rouillé, elles étaient si jolies, elles semblaient si pulpeuses, ces deux framboises posant sur le ciel gris leurs lèvres amoureuses. Je me suis arrêtée, séduite. J'aurais pu les croquer en novembre comme pommes en Eden...
J'ai préféré cueillir ces fleurs de cerisier. Vaincues par une averse et tombées sur le sol près de l'aile brisée du grand érable chauve.
Fleur d'avril en novembre, fruit d'été en automne. Cela devrait être beau comme miracle. Mais nous voilà marchant seuls et sans but dans ce monde qui s'épuise, tandis que les saisons vacillent sur leur axe.
Fleurs
Cela m'a d'abord fait sourire... Semer des fleurs, et égarer leur nom. Planter quand même son petit panonceau dans le jardin des mots. Écrire "Fleurs" et "Blumen", en deux langues, pour semer plus profond. Y perdre son latin, et rateler l'espoir. Désherber les heures noires, éclaircir l'illusion. Puis ne rien récolter. Et ressemer encore.
Mais au fond, n'est-ce pas toujours cela, un jardin ? On y sème des graines qui sont aussi des rêves, que l'on cultivera, ou que l'on oubliera, que demain flétrira ou bien épanouira. Tout jardinier est un rêveur. Tout rêveur est un jardinier.
Je dis "fleurs", je sème le mot "fleurs". Et des bouquets s'éveillent derrière mes paupières closes, tous les parfums m'appellent, des arbres de printemps s'égouttent dans le bleu.
Je sème. Et puis... tant pis, c'est en moi que je sème, cela devient ou bien cela revient. Grain de folie qui infuse ou pourrit. Graine de ciel qui s'enterre ou ricoche. Aux averses jetée, au grand vent replantée. Il n'y a de jardin qu'incertain. Il n'y a de moisson que peut-être.