Sans hâte le pêcheur plongeait et ramenait son filet, le replongeait, le ramenait. Parfois un tout petit poisson brillait au creux des mailles. Le plus souvent il n'y avait rien. Mais la patience du pêcheur semblait aussi vaste que l'océan, et toujours il redescendait et remontait la corde, balançant au-dessus des vagues l'appât noir et déjà corrompu.
Dans le seau de plastique sale, les poissons, lisses et brillants d'abord comme un trait de soleil sur un pli de la mer, s'éteignaient aussitôt.
Penché au-dessus de son reflet, face à l'horizon, le pêcheur replongeait le filet, attendant inlassablement l'instant qui reviendrait, quand un autre poisson, un autre trait infime conquis sur l'infini, scintillerait en vibrant dans l'air tiède.
Il était là, je crois, depuis des heures.
Tant de patience.
Pour l'éclat d'un instant. Pour ce moment de lumière où la mer prenait forme. Où montait soudain dans l'air bleu ce poisson minuscule venu de Là-bas comme un mot étoilé, comme une parole de l'écume, comme un vers cadencé sur les vagues.
Peut-être qu'il en vivait, de cette pêche, peut-être qu'elle suffisait à remplir sa vie. C'est possible, n'est-ce pas, de vivre d'aussi peu comme si on avait tout.
Ses doigts de musicien pinçaient doucement la corde mince, au rythme lent des vagues, jouant sans bruit l'éternelle mélodie des choses et des vies qui attendent muettes, infimes et infinies, dans l'illimité.
C'était un homme très ordinaire, même un homme un peu fruste, pauvrement vêtu, et très sale. Il n'avait pour sonder l'océan qu'un filet de plastique, un appât misérable, des mains aux ongles noirs.
Mais ces bijoux qu'il ramenait parfois, ces étincelles allumées par l'eau, que le soleil trempait d'argent....
Et dans le seau terni ce petit tas de poissons pâlissants - comme des mots défaits qu'on aurait posés là.
- Recommencer, toujours recommencer, me disait le pêcheur silencieux.
- Statue de Louis XVI - Place Foch - Nantes -
D'autres villes ont des statues de la Liberté, des statues de la Victoire, des statues de l'Avenir en chantant.
Nantes, seule, a sa statue de Louis XVI, sorte de Solon ventripotent perché sur sa longue colonne cannelée, obstinément tourné, dit-on, vers la Vendée, et, certainement, vers l'Océan.
Au sommet de sa longue colonne, il est à l'étroit comme un aigle égaré qui nicherait sur un perchoir de canari. On a beau écarquiller les yeux, on ne distingue ni son sourire indulgent, ni les boucles de sa perruque, ni son menton un peu fort sous le nez bourbonien. On le reconnaît pourtant, à son ventre qui bombe sous la tunique à l'antique, et à ce quelque chose d'un peu maladroit dans la silhouette qu'on lui a toujours vu, depuis la prise de la Bastille.
L'un de ses bras repose raide, comme paralysé d'arthrite, sur les plis de sa robe, l'autre tient un Rouleau qui doit être la Loi, ou la Paix, ou l'Ordre souverain du monde, scellé de pourpre ou de crotte de pigeon. Il a l'air d'un agent qui ne saurait pas faire la circulation, au milieu du carrefour. Et il regarde très loin devant lui.
Si loin qu'on se demande s'il a jamais pu voir autre chose que l'horizon qu'il fixe, et qui, d'en-bas, nous échappe tout à fait.
A-t-il vu fusiller les petits gars de 1830 ? A-t-il vu revenir les vaincus de 70, dans leurs capotes verdies de bronze ? A-t-il vu s'épanouir la grande usine Lu, en face ? et la Loire mise à mort, enterrée sous le sable, l'a-t-il veillée quand elle agonisait ? et les détenus que la Gestapo déchargeait près de lui, a-t-il tenté de son bras ankylosé un geste pour les protéger ? et les tracteurs de 68, a-t-il remarqué comme ils brillaient au soleil ?
Grand oiseau calme et obstiné, il a l'air de fixer, plus haut que nous, des lointains mornes, mais je crois que depuis longtemps ses yeux rongés d'usure ou de détresse ne voient plus rien de ce qu'il faudrait voir. Et il serre son Rouleau, d'autant plus fort, dans sa main souveraine.
Derrière lui la Grande Roue tourne lente et sûre, aux deux saisons de foire.
Venant de la rue Clemenceau, et passant près d'un réverbère de l'angle du cours Saint-Pierre, je l'ai vu ainsi soudain, notre Louis XVI, un après-midi, en équilibriste étrange. Un nuage passait par là, offrant un fond plus clair au cercle gris du globe de verre, et à cette bougie qu'il enfermait comme une âme fragile.
Je me suis souvenue de ces globes royaux qu'on peut encore voir à Versailles, de ces mondes que le roi géographe faisait tourner en pleine Révolution, pour suivre les voyages et les tourments de La Pérouse, le doigt posé sur les mers et les îles lointaines, étrangement séductrices et cruelles, où le navigateur s'était égaré.
Et puis j'ai pensé à ces moines stylites des premiers temps chrétiens, qui passaient leur vie, rêveusement perchés sur des colonnes, au plus près du ciel, s'efforçant de ne rien voir du monde d'en bas. On peut tenir ainsi longtemps, paraît-il, en équilibre - mais on finit toujours par retomber, emporté par le poids de la réalité.
- Nantes- Jardin des Plantes -
Levez la tête, vous verrez passer les hérons. Minces fuseaux de brume, bec accroché au vent, pattes ramant le ciel, filets gris de nuages naviguant à travers la pluie, ils glissent d'une rive à l'autre. A l'île Héron ils vont nicher. Tout le jour, d'île en île, de bateau en bateau, par les routes de l'eau et les routes du ciel, ils traversent la ville qui croit les ignorer dans son fracas de ville, mais qui ne vit, qui ne rêve, qui ne s'apaise et ne se pose que du long frôlement de leur aile, là-haut.
Un lieu se connaît par ses oiseaux. Dans mon village autrefois il y avait toutes ces tourterelles. Elles berçaient les soirs de leur "rou rou rou" tranquille comme une chanson douce, elles posaient sur les heures leur lent frou frou de soie et d'éventail. Plus tard, j'ai vécu dans un hameau hanté d'hirondelles rapides comme de courtes flèches et de faucons hiératiques.
Ici, c'est une ville qui rêve dans ses eaux et ses îles, c'est une ville que traversent les hérons.
De lieu en lieu, et de ciel en ciel, nous voyageons comme les oiseaux, portés par les nuages, au-dessus d'un monde plein de reflets.
Tout à l'heure, j'ai croisé boulevard Jules Verne un jeune Japonais. Il portait une lourde valise. Dans le regard une tristesse mêlée de légèreté, une fragilité prête à devenir force.
Brusquement j'ai pensé à toi. A toi étranger là-bas. Comme lui.
Pour Brigitte.
Alors que je gagnais la rue Crébillon par la rue Scribe, j'ai eu la surprise de rencontrer sur un mur ce splendide - et peut-être unique - échantillon de gothique textura urbaine :
C'était si amusant aussi de voir transcrite dans cette écriture ancienne une expression moderne, familière. Ces quelques traits d'encre et d'humour étaient, sur le mur gris, dans ce coin d'ombre triste, aussi légers que les bulles d'Astérix chez les Goths.
Non loin de là, passage de la Châtelaine, avait eu lieu récemment le grand incendie qui avait enfumé le carnaval. C'était peut-être, après tout, cette panique-là que mon calligraphe du ciment avait voulu commémorer, cette étrange atmosphère d'angoisse, héritée de temps immémoriaux, qui gagne une ville, même moderne, même pourvue d'équipes de pompiers efficaces, quand l'incendie prend quelque part dans ses murs.
Car jamais ne meurent les vieilles angoisses, gravées dans nos mémoires par les générations oubliées.
Mais, bien au-delà de ce désastre déjà surmonté, il a raison, mon calligraphe, c'est la panique.
La gothique textura, en équilibre comme la création divine - textura quadrata -, lente et parfaite, droite et ferme, un peu raide sur la page, qui assurait à chacun de ses traits et de ses losanges une forme et une place fixe, la gothique textura qui brodait les lettres comme des points de tapisserie, la gothique textura qui modulait les mots comme des notes sur la portée, la gothique textura qui remettait le monde en ordre, dans l'ombre des monastères, tandis qu'on guerroyait, qu'on massacrait, qu'on incendiait les châteaux forts et qu'on torturait les évêques - la voilà aujourd'hui bousculée par les tags, les graffs, les murs de béton, le vacarme des moteurs, les chaudières à gaz, et le cliquetis sec des claviers d'ordinateur.
C'est la panique, depuis qu'un nouveau monde, après Gutenberg, s'est édifié dans le grand chambardement de l'ancien.
C'est la panique, depuis que l'incertitude et la mobilité sont nos lois inflexibles, depuis que le désordre incessant du progrès renversant tous les ordres semble être devenu la règle intransigeante de nos vies affolées.
C'est la panique. Et les hôpitaux se peuplent de malades qu'étouffent des crises d'épouvante. Des drogués devenus cannibales se jettent sur les passants en hurlant, des tireurs fous s'embusquent dans les écoles.
C'est la panique et c'est terrible.
Et pourtant... Pourtant, il y a encore des jeunes gens, farceurs comme les goliards du moyen-âge, qui savent nous rendre les rues légères. Des jeunes gens patients qui apprennent à calligraphier la textura quadrata. Des jeunes gens qui, la nuit, s'appliquent lentement à poser sur les murs, en suivant soigneusement le ductus, les jolis losanges et les bâtons nettement taillés au bec de plume de la textura quadrata. Et même à orner la majuscule d'un délicat apex tracé au pinceau fin et d'un trait d'encre tiré à la règle.
Et il y a des pompiers qui ont veillé toute une nuit pour éteindre un incendie.
Et il y a aussi des gens qui nettoieront et repeindront les murs, effaçant et la suie et les graffitis gothiques, demain, après-demain, pour que tout dans la ville soit clair, propre et recouvert de frais.
Alors, non, ce n'est pas la panique. Juste une nouvelle forme du vieux monde, où désordre et ordre s'adossent l'un à l'autre, en se heurtant un peu, comme il se doit.
Selommes - reflet du village dans le plan d'eau de la Houzée
Des villages engloutis, il y en a eu beaucoup. Tignes, Savines, Ubaye, Savel, Naussac, Les Salles...et tant d'autres encore, recouverts en un jour par les flots d'un barrage, rayés du monde par l'élan du progrès. On a photographié les vieux qui retiraient les os des tombes, au cimetière noyé, pour les confier à une autre terre, sèche et neuve - mais plus jamais les morts n'ont su parler aux vivants. On a filmé le curé bénissant dans la nouvelle église les lourdes cloches d'airain qu'on avait transportées - mais plus jamais elles n'ont retrouvé leur claire voix de colombe aux jours de mariages, ni les notes assourdies du glas, trempées aux ténèbres d'orage, aux vents des nuits glacées.
L'été, quand l'eau est claire, les habitants des villages engloutis viennent en promenade. En se penchant très bas ils parviennent à voir, parfois, au fond du lac, le porche gris du presbytère effacé, la pointe rouillée du coq sur le clocher pourrissant, le toit effondré d'une grange, le mur dissous de la petite école. Ils se souviennent et se recueillent. Puis les nuages passent, le flot se replie sur son ombre, les promeneurs s'en vont, laissant leur vie noyée à son néant silencieux.
Dans tout village encore vivant, il y a, aujourd'hui, quelque chose d'un village englouti, la muette mélancolie du flot qui monte et lentement se ferme.
Car le village n'est plus, entre hier et demain, qu'un trait mince et fragile sur une carte au contour incertain.
Il suffirait de si peu. Que les vieilles maisons ne trouvent plus preneurs, que les jeunes ne ramassent pas, dans le jardin monté en graine, la clé laissée par les aïeux, que la route se couvre d'herbe et de pierres, que les chemins n'y mènent plus. Qu'on ferme l'école après avoir fermé l'église, qu'un matin le vieux four s'éteigne à la boulangerie, qu'on ne détache plus les volets de bois aux vitres du café, que les vieux tournent tout seuls en rond dans les jardins envahis de chardons. Il suffirait qu'on cesse de lutter. Il suffirait de si peu.
On le sait bien. On n'en parle jamais bien sûr, car il ne faut pas faire arriver le malheur avec les mots qui le dessinent. Parfois pourtant, quand on s'en va du côté du plan d'eau, on voit trembler sur le ciel frémissant les maisons grises et lasses, on voit se tordre le fil trop mince du clocher, et, malgré soi, on se penche, très bas, pour retenir entre ses mains tous ces pauvres reflets qu'effacent si vite, si vite, les nuages qui passent.
Reflet dans une vitrine
Dans le tramway, ce matin, très tôt, dans la foule muette des matins tristes, un vieux clochard est assis, et discourt :
"J'suis un ancien bandit, un ancien bandit..." .Il est frêle et vieux, sa voix a la douceur gouailleuse de celle de Michel Simon dans le rôle de Boudu. Et, comme personne n'y prend garde, "J'suis un ancien bandit", répète-t-il avec obstination, "un ancien bandit", et sa voix maintenant est celle, faible et triste, d'un vieillard fragile et fou.
"J'suis un sdf, un èssdéèffe". Il étend ses jambes sur la banquette d'en face, désertée par les voyageurs du matin, qui se sont éloignés de sa vieillesse, de son odeur, de sa décourageante silhouette de miséreux. "J'suis un èsse-dé-èffe...". Il étend ses jambes ; son odeur s'épaissit dans la rame surpeuplée des matins lourds.
"Mais au moins, j'travaille pas", conclut-il en regardant à la ronde les voyageurs de l'aube aux visages si mornes.
Je vous parle de celui-là. Je pourrais également vous parler de cet homme, encore assez bien habillé, croisé sur un parking, qui me demande très poliment, comme s'il s'agissait de payer son parcmètre, si je n'ai pas "une petite pièce". Comme je cherche ma monnaie, au fond de mon sac, avec un peu de difficulté, il s'excuse : "Ce n'est pas une obligation".
Et encore de cet autre, à qui je m'apprête à donner un euro : "vous n'auriez pas deux euros plutôt ? Même cinq euros ? Même dix, même vingt... même cent ?" Le rêve enfle dans ses yeux et dans ses paroles, et il s'en va tout déçu des deux euros que j'ai mis finalement dans sa main, qui l'auraient probablement réjoui si j'avais d'abord tendu vingt centimes.
De celui-là aussi, avachi et inerte sur une banquette du tramway, qui se lève d'un seul coup et dresse vers moi un doigt divin accusateur : "Et toi, ma grande, et toi ?..."
Et même de tous ceux qui ne disent rien et attendent, résignés, toujours sur le même petit coin de trottoir qui est dans la ville leur maison, leur jardin, leur bout de propriété privée.
Ils sont comme nous tous, les mendiants, ils vont en foule, et pourtant chacun est unique. Ce sont des hommes, voyez-vous.
Je me suis arrêtée, saisie d'une sorte de joie enfantine, devant cette clôture. Admirable clôture, en vérité, où chacun des poteaux, bien équarri et soigneusement enfoncé, de pas en pas, comme il convient aux prés que mesure l'allure simple des bêtes et des hommes, a été joliment coiffé d'une boîte de conserve. On comprend l'utilité de ces chapeaux de métal empêchant le bois de pourrir aux pluies d'automne, de se gonfler de gel en hiver, de déborder de mousse au printemps, de sécher de soif en été. Mais qu'il y en ait tant.... c'est ce qui force l'admiration... des boîtes de chicorée, des boîtes de café, des boîtes de petits pois, des boîtes de champignons, des boîtes et des boîtes, soigneusement vidées, nettoyées, collectionnées, triées, posées et ajustées poteau après poteau. Des dizaines, des centaines de boîtes, coiffant les dizaines, les centaines de poteaux qui clôturent tous les prés de ce coin de vallée. Des boîtes aussi nombreuses que les mottes, qui rouillent sous les nuages en bons outils bien usés, blanchissent sur l'herbe en bons vieux os, et, dodelinant de ci de là, cognant un peu le bois quand le vent souffle, s'accordent, tranquillement, cling cling, marteaux émoussés du vieux piano des jours, aux pluies, au bois, à la terre, à l'herbe, aux fermes basses, au paysan qui s'affaire, au cheval qui broute.
C'était très beau vraiment, et j'ai repensé aux miettes.
L'histoire des miettes, je suis sûre que vous la connaissez vous aussi, qu'on vous l'a apprise un jour. Moi, on me l'a répétée toute mon enfance : jamais mon arrière-grand-père n'aurait laissé sur la table une miette de son pain. Quand le repas se finissait, qu'il avait refermé son couteau, replié sa serviette, très soigneusement il rassemblait sur la table les précieuses miettes tombées de la miche, il les recueillait en prière dans le creux de sa main, puis il les avalait avec délice et respect.
On me racontait cela partout avec ferveur, chez mes parents, chez mes grands-parents maternels, chez mes grands-parents paternels, ches mes oncles, chez mes tantes, chez les parents et chez les grands-parents de mes amis, partout. Si bien que cet arrière-grand-père mythique n'était pas, je le comprenais bien, tel ou tel de mes arrière-grands-pères que je n'avais jamais connu, mais l'ancêtre, tout simplement. Quand venait, à la fin du repas, l'histoire des miettes, je voyais s'ouvrir son immense vieille main ridée - les blés mûrs s'y couchaient en flots pressés sous le vent d'été, les sacs de grain et de farine s'entassaient dans les greniers débordants, et la pâte en gonflant sous le souffle du four faisait craquer la croûte comme une phalange de géant.
Pour lui, je le comprenais si bien, pour lui, l'ancêtre, qui était l'esprit des miettes, chaque grain de mie, chaque éclat de croûte était une part sacrée de la miche, chaque boîte fabriquée par un homme méritait d'être gardée, chaque être, chaque objet avait un destin à accomplir sans démériter, pour tout ce qu'il avait coûté de peine, jusqu'au bout. C'était ainsi, et cela ne se discutait pas plus que le froid en hiver et le chaud en été, que l'effort lent des laboureurs et la sereine bonté du pain.
L'esprit des miettes, c'est lui que j'ai reconnu dans cette clôture, autour de ce cheval, de cette ferme au toit de tuiles humblement incliné, de ce paysan contemplatif.
L'esprit des miettes, on ne le rencontre plus guère. Les miettes, les modestes et si précieuses miettes, qu'en faire aujourd'hui pour ne pas trahir l'ancêtre aux mains calleuses ? Je n'ose pas les jeter, je n'ai plus le goût de les recueillir dans le creux de ma main pour les avaler... alors je les donne aux oiseaux du jardin. C'est mon hommage à mon arrière-grand-père inconnu, à l'ancêtre, à l'esprit des miettes et des boîtes de conserve, à la sagesse du monde d'avant, qui sera aussi, nous le devinons tous, le monde d'après. Mais d'après quoi ? - seuls les oiseaux le savent.
- Tombe de René-Guy Cadou - Cimetière de la Bouteillerie à Nantes -
Déménager
Triste vie
Auras-tu fermé la porte
A temps ?
Souvent quand les déménageurs passaient
Dans leur voiture empanachée
S'arrêtant au 18 ou au 15 de la rue
Tu te taisais
Tu prenais l'air à la fenêtre
Aujourd'hui c'est ton tour, va !
Tu peux partir
Et loger sous les ponts douteux de l'avenir
Ne trouera plus la nuit
Ta lampe
Et le dernier feuillet
Dans la boue ramassé
Ira pourrir au loin
Sous les feuilles
Mais un feu toujours neuf
Brûle en la cheminée."
(René-Guy Cadou, L'Héritage fabuleux)
Rue Clemenceau se trouve encore le bâtiment de briques à la belle architecture italienne de l'ancienne clinique Notre-Dame de Lorette, où le poète René-Guy Cadou a séjourné, avant de rentrer pour mourir dans sa maison d'école de Louisfert.
L'une des fenêtres s'ouvre souvent, aux beaux jours, je l'ai remarqué. Je ralentis toujours le pas, quand je passe, pour regarder frémir le tulle blanc du rideau..Il me semble, à chaque fois, que c'est lui qui se tient là, fébrile, douloureux, cherchant le ciel et le printemps, tremblant de l'effort de s'être levé. Je ralentis le pas... il se pourrait…il faudrait qu’enfin je te voie, que je t’écoute, que je parle avec toi qui serais encore là et vivant…
Mais il n'y a plus rien déjà, ni personne, derrière la fenêtre entrouverte, que le rideau de tulle blanc que le vent fait trembler. Et je reprends ma route, la terne route, celle qui mène au portail du lycée, ou à l'arrêt d'autobus, nulle part.
Ce n'est rien d'autre, un poète, tu l'as toujours su, ce n'est rien d'autre, la poésie, que ce léger frémissement sur le pauvre chemin des hommes, ce souffle blanc et frais que l'on devine à peine, cette fenêtre entrouverte sur la présence, dans un monde qu'on s'apprête à quitter.
Pourtant, René-Guy, quand je vais, quelquefois, sur ta tombe, dans ce cimetière de la Bouteillerie qui se trouve à quelques pas seulement de cette clinique où commença ce déménagement qui t'éloigna de nous, je le remarque toujours avec un certain étonnement : la Tour de Bretagne, qu'on aperçoit, là-bas, par-dessus la ville embrumée d'horizon, paraît vraiment bien petite à celui qui se penche vers ta tombe.
Dans le royaume des morts où les vivants prennent leçon, la simple pierre du poète est plus haute que les plus hautes tours de ces villes où l'on passe.
"Alors que mon frère suivait le raccourci de la crête pour gagner en altitude, je restais, moins énergique, en contrebas : il avait beau m'appeler et m'inciter à prendre au plus court, je lui répondais que j'espérais arriver plus facilement par l'autre côté."
(Pétrarque, L'Ascension du Mont Ventoux)
A l'ombre de la haute Tour de Bretagne, la petite boutique était à vendre...j'ai vite photographié l'enseigne avant qu'elle ne disparaisse, engloutie par le prochain changement de propriétaire.
Car cette enseigne, j'aurais pu la faire mienne - Je la ferai mienne.
Pour ces douces et méditatives cérémonies du thé qu'elle annonce - pourquoi pas ?.
Pour l'anneau brisé de son O, symbole de libération ?
Bien plutôt pour ce merveilleux à-côté, pour ce clairvoyant pas de côté qu'elle propose, de ses lettres usées délavées aussi douces que la gorgée de thé que je bois en ce moment même, pour me délasser, laissant un instant de côté l'écriture de ce texte.
Etre à côté... toujours un peu à côté.
Se placer un peu de côté pour mieux voir, échapper à l'éclat d'un soleil trop vif. Dédaigner ce qui , de force, s'est placé au centre. Ajuster la prise de vue, rééquilibrer le cadrage.
Regarder, sur le bas-côté, ce qui se tient dans les fourrés, dans les fossés remplis de pluie, de boue, de ciel et de bêtes vives. Fureter dans les ombres, pour discerner ce qui s'y cache, inconnu, de beau, de laid, de juste et d'incertain.
Marcher à côté des autres pour les accompagner, mais aussi pour éviter de marcher tout à fait du même pas qui pourrait se tromper.
Se poser à côté de soi, et regarder le monde comme si on était devenu un autre, d'un peu plus haut, d'un peu plus bas - d'un peu ailleurs.
En toute chose considérer les à-côtés, ces détails où se cache souvent l'essentiel.
Aborder les obstacles par leur côté caché, sur leur flanc de secrets.
Laisser de côté ce qui doit mûrir, pour le reprendre un peu plus tard, un peu plus loin.
Surtout réfléchir un peu à côté. S'écarter de la grand'route, essayer les chemins qu'on n'a pas encore frayés, et qui pourraient bien mener vers l'ailleurs.
Penser un peu de côté, ne jamais se contraindre à penser droit, se laisser incliner de çà de là, comme un roseau qui accompagnerait le vent sans jamais le fuir.
Eviter les lignes déjà tracées, dédaigner les règles qui les ont dessinées, préférer passer un peu à côté, en zigzaguant doucement. Choisir le chemin des écoliers, celui des flâneries, des digressions, des ricochets et des reflets. Prendre la voie cahoteuse des métaphores, des trilles et des analogies. Suivre ce qui s'y révèle d'évidence et de fulgurance.
Je ne dis pas, bien sûr, que ces périples hasardeux dans l'à-côté des choses et des êtres, je ne dis pas que ces lentes aventures du côté de ce qui se cache et ne se découvre qu'imparfaitement vous mèneront au succès, car, même si certains, en ce bas monde, parviennent à tirer un bon profit de leurs petits à-côtés, le succès, le franc succès, ne sourit vraiment qu'à ceux qui foncent droit devant. Je ne vous cache pas non plus que cela pourrait même vous exposer à trébucher tout à fait, vraiment à côté de la plaque, au plus profond de ces failles et de ces faillites qui ne vous laissent rien de ce que vous auriez pu mettre de côté - vous avez vu vous-même que ma boutique d'Acôthé, si visiblement peu prospère, est désormais à vendre -... Je vous dis seulement que c'est le moyen d'aller vraiment loin, d'aller vers ce qui attend de très ancien au plus caché de soi, et d'aller vers ce nouveau qui attend chacun à côté de lui-même.
Imaginez Pétrarque sur le mont Ventoux : au lieu de se lancer vers l'à pic derrière son frère qui va droit et agile, il grimpe lentement vers le sommet en prenant les lacets - et il se maudit d'avoir pris ces détours paresseux. Pourtant, lui seul découvre, à côté de ce qui le dépasse, tant de sommets au lieu de ce seul sommet qu'il n'atteindra jamais, qu'il en revient plus sage, comme un homme qui voit clair en lui-même.
Imaginez, maintenant, un serpent déroulant ses anneaux, qui brusquement les sentirait se briser dans la mue, et, rampant à côté de sa vieille peau, s'en irait neuf dans un monde renouvelé.
Un pas de côté, un pas chassé, un pas glissé, songez-y, c'est un beau pas de danse dans l'harmonie du monde.
J'adore, au théâtre, les décors de rue peints. Il y en a de merveilleux aussi dans les vieux films. La Ronde de Max Ophüls, par exemple, est à cet égard - comme à tant d'autres - une remarquable réussite.
Et quand je marche dans la ville, il me semble toujours, à l'inverse - mais est-ce vraiment l'inverse ? - que les rues - je veux dire les rues "réelles", si ce mot a un sens - couvertes de mots, de dessins, d'affiches, d'inscriptions, de reflets, de couleurs, sont des décors, qu'un metteur en scène ingénieux a fait peindre et disposer pour que nous puissions, passants incertains que nous sommes, jouer un moment notre rôle.
MISE EN SCENE désordonnée, certes, où chacun, sans se préoccuper de ce qu'on joue près de lui, joue de son côté une pièce de sa façon, dans une cacophonie étrange et bousculée. Mais finalement mise en scène magnifique, toujours absolument juste - dans le laid, le beau ou le médiocre, toujours parfaite et pure.
TROUVAILLES continuelles, inlassables fantaisies du quotidien.
Scénographie mobile et fugitive de l'éphémère FMR.
En passant rue Mercoeur cet après-midi-là, j'ai eu la curieuse impression - drôle d'impression, vraiment -, que la vieille camionnette à bout d'âge s'était garée là exprès. - ou plutôt que quelqu'un, exprès, l'avait posée en équilibre sur ce trottoir. Entre les deux boutiques aux noms si bien accordés, elle s'était placée si exactement où il fallait, avec son chargement coloré d'autographes précaires griffonnés par des stars obscures du marker, de la bombe à peinture et des nuits blanches, comme la dernière touche du décor. Et c'était, sous l'évidente laideur, d'une absolue justesse de ton et de sens.
La rue est un théâtre. Habitant, passant, automobiliste, cycliste ou commerçant (peu importe la distribution, qui peut varier à tout instant), chacun y tient à son tour sa partie, sans trop savoir comment ni pourquoi, avant de disparaître dans la coulisse - ou nulle part.
Quant au photographe... au moment précis qui lui est destiné, il s'approche, et prend l'image : c'est son emploi dans ce vaste spectacle.