Le dernier, le premier

Publié le par Carole

     Naoto Matsumura, "le dernier homme de Fukushima", est actuellement en France. 
     Vous pouvez l'écouter sur ce lien (par exemple) : link
    A cette occasion, je réédite sur ce blog le compte-rendu que j'avais fait en 2013 du livre qu'Antonio Pagnotta lui a consacré, Le Dernier Homme de Fukushima (éditions Don Quichotte).
 
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   On ne sait quel sentiment l'emporte, quand on achève le livre qu'Antonio Pagnotta a consacré à Naoto Matsumura, l'ermite fermier de la préfecture de Fukushima.
   La révolte, contre TEPCO (Tokyo Electric Power Company) et sa gestion effarante, tout d'abord de ce qu'on appelle la prévention des risques, puis de la catastrophe qui a effectivement frappé, en mars 2011, après le tsunami, le réacteur I (Daï ichi).
   La stupeur, ou la pitié peut-être, devant la passivité, et la docilité sans doute plus résignée que confiante, de la population japonaise.
   L'effroi, lorsqu'on songe au sort qui attend les victimes - par exemple, dans les villes limitrophes de la zone d'évacuation, arbitrairement déclarées exemptes de contamination, ces enfants qu'on n'a pas déplacés, auxquels on n'a pas distribué de pastilles d'iode, et dont beaucoup déjà présentent des kystes et des nodules bénins de la thyroïde.
   L'admiration, devant le courage du reporter se risquant, pour savoir, et pour faire savoir, dans la zone interdite et si dangereuse.
   L'enthousiasme, à découvrir le combat de Naoto Matsumura, la force qui l'anime, son effort surhumain pour sauver les animaux et les terres de son pays natal, dans la plus totale solitude.
    Et l'espoir, l'espoir surtout. Car ce dernier homme de Fukushima est en réalité le premier, celui qui ouvre le chemin, celui qui peut nous aider à passer de l'autre côté, de ce côté où l'humanité, au terme de son parcours, cesserait de vivre en colonisatrice et prédatrice de son environnement, pour trouver enfin cette harmonie avec la nature qui couronnerait l'effort millénaire vers ce qu'on a pu appeler le progrès. 
   Dans son livre, Antonio Pagnotta nous raconte les trois séjours qu'il a effectués, entre juin 2011 et novembre 2012, guidé par Naoto Matsumura, dans la zone interdite des vingt kilomètres autour de Daï ichi - le (réacteur) I. Sa description, aussi lucide qu'hallucinante, nous fait comprendre toute la violence du désastre nucléaire subi par le Japon, dont la presse occidentale parle si peu, et que bien des Japonais même, mal informés, continuent de sous-estimer. Mais le vrai sujet du livre est Naoto Matsumura lui-même, Naoto le résistant.  
    Descendant d'un moine shinto, cet homme s'est donné à tâche de panser et de faire revivre sa terre natale, lourdement empoisonnée et désertée après l'évacuation. Il sait quels risques il encourt, qu'il est désormais un hibakusha, un irradié, un paria, et que le césium accumulé dans sa chair et ses os viendra nécessairement à bout de ses forces, pourtant, il a décidé de résister, à sa façon. Par respect pour la nature, toute entière sacrée selon la pensée shintoïste, qui croit tous les êtres vivants égaux en noblesse et en importance, il est revenu dans sa ferme, malgré l'interdiction formelle des autorités et au prix de grands sacrifices. Sans électricité, sans eau, démuni de tout sauf d'un peu de carburant pour son camion et des dons que lui font parvenir quelques sympathisants, il a recueilli ou nourri les animaux survivants, il a remis en culture des terres abandonnées. Et il se consacre désormais à l'élevage d'un grand troupeau de vaches dont les bouses fixent le césium des plantes digérées - ainsi pense-t-il pouvoir éliminer, peu à peu, le césium passant du sol aux bouses qu'il incinère - c'est infiniment lent, mais la patience de Naoto Matsumura est sans limite, comme celle de la nature qu'il vénère.
     Naoto Matsumura n'est pas un théoricien, pas un penseur politique, il n'est même pas, malgré son acharnement à poursuivre TEPCO, un militant anti-nucléaire, il est moins encore un ennemi de la science, sur laquelle il essaie, autant qu'il le peut, et notamment par ses contacts réguliers avec le docteur Masamichi Yamashita, de l'agence spatiale Jaxa, d'appuyer ses projets.
    Il est seulement, je crois, de ces hommes héroïques et simples qui nous tracent à tous le chemin pour après : n'accepter ni la peur ni le désespoir ni le déni, face au désastre annoncé (et peut-être ne sera-t-il pas ce désastre-là, cet enfer nucléaire qui s'est logé en quelque sorte expérimentalement, à Fukushima, peut-être prendra-t-il une toute autre forme, ou même plusieurs formes simultanées). Lutter, calmement, fermement, ne pas renoncer, et, avant tout, retrouver le lien qui nous unit aux bêtes et aux plantes, qui nous fait hommes parmi le monde et avec le monde. Au bout de ce parcours est notre chance ultime, non seulement de survie, mais tout simplement d'humanité.
    Antonio Pagnotta a appelé Naoto Matsumura le dernier homme de Fukushima. Je préfère l'appeler, quant à moi, le premier homme. Le premier homme du monde d'après.
 

Publié dans Lire et écrire

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C
De là où j'habite je peux voir le panache de la fumée des tours de refroidissement de la centrale de Chinon. Je n'ose à penser si... Aurais-je alors le courage de cet homme ????
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F
comme c'est dangereux ces terres et l'air qui en sort cela fait comme tchernoby
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C
<br /> <br /> Oui, nous avons tous pensé à Tchernobyl. <br /> <br /> <br /> <br />
G
Dans toute catastrophe ou tragédie des héros surgissent de l'enfer, "ton homme " est de ceux là .
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C
<br /> <br /> Merci pour ce très beau commentaire, Gérard.<br /> <br /> <br /> <br />
M
C'est incroyable un tel courage, une telle patience, tant de labeur dans de si précaires conditions ...<br /> Merci pour cette analyse !
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D
Merci de nous présenter cet homme.
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M
Un portrait impressionnant de sagesse et vie, cet homme est un battant dont l'énergie est toute entière tournée vers la nature et sa préservation, fascinant! Quelle leçon au monde!
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A
Les efforts de cet homme extraordinairement courageux peuvent sembler dérisoires, et pourtant, c'est lui qui a raison, qui est le seul à avoir raison.<br /> Respect.
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N
Impressionnante aussi, dans cette épouvantable tragédie, la dignité (j'ai entendu qu'ils ont un mot intraduisible pour l'exprimer) des japonais.
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M
J'avais lu des articles sur cet homme en son temps, un personnage fascinant par son tempérament individualiste... mais dans le bon sens du terme ! ne pas suivre le troupeau, ne pas se soumettre, ne<br /> pas accepter la fatalité qui a écrasé tous les autres, les résignés, les soumis... mais au delà de l'histoire de cet individu, il y a la terreur de savoir que nous vivons sur une poudrière dont<br /> nous avons allumé la mèche sans en connaitre les conséquences !
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J
Merci Carole...
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