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335 articles avec nantes

Eventail

Publié le par Carole

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Grue Titan - anciens chantiers navals de Nantes - 30 octobre 2014 - 18 heures 07.
 
 
Il y a des lieux qu'on a vus si souvent qu'on ne les voit plus, des lieux qu'on ne songe même plus à regarder. Et puis, soudain, alors qu'on passait distrait comme à l'habitude, on lève un instant les yeux – juste un instant, sans y penser – et on s'arrête, émerveillé, fasciné, stupéfait. Car tout est là, tout, bien à sa place. Les couleurs et les ombres. Les verticales et les horizontales. Les obliques si nettes et la résille effilochée des arbres d'automne. Les bancs de nuages ondulant sur leurs vagues de couchant, et l'oiseau minuscule épinglé au grand ciel. Même ces mots, absurdes jusqu'alors, posés tout en bas du tableau dans leur coin d'ombre, comme une signature de maître – "Cale 2 créateurs".
Voilà que le paysage banal se déploie devant nous somptueux et parfait, comme un éventail ouvert dans la main du soir. Juste un instant. Et c'est si déchirant de le voir se refermer, indifférent à sa propre perfection, dans la nuit et l'écroulement des lignes, à l'instant même où on était enfin capable de le regarder.
 

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Le fil de l'âme

Publié le par Carole

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Broderie de Mitsuko Uesugi exposée au festival "Samouraï" - Nantes, château des ducs, 26 octobre 2014
 
 
Derrière la vitre, deux grues de soie dans le ciel du Japon. Et sur la vitre le reflet des pavés de la vieille demeure des ducs de Bretagne.
Tous les fils colorés du ciel de là-bas se retissant aux flaques de granit du sol grisé d'ici.
 
C'était hier "o-matsuri" au château de la reine Anne où l'on avait organisé un festival japonais en soutien aux victimes de Fukushima. Et l'on pouvait admirer, parmi les chants, les danses, les représentations de kabuki et les combats de samouraïs, d'incroyables broderies, réalisées par une Japonaise de 107 ans, Mitsuko Uesugi. 
Il paraît qu'elle a commencé à broder à 94 ans, et que depuis elle n'arrête plus de tendre ce fil qui s'étire comme sa vie, tressant des oiseaux, des déesses et des nains, tout un peuple de soie naissant somptueux et vivant de ses vieux doigts mourants.
 
Ainsi, parfois, dans le corps épuisé d'un vieillard qui s'efface, grandit l'âme neuve et légère d'un artiste nouveau-né. 
 
 
La brodeuse de là-bas avait lancé jusqu'ici, sur le fuseau tourbillonnant du monde, le fil fragile de son âme d'artiste, et c'était beau de le voir s'enrouler jusqu'à nous comme un toton d'éternité.
Il suffirait, se disait-on, que le fil vole léger de vie en vie, qu'il ne rompe jamais, qu'il s'en aille sans fin tournant
de main en main
et d'âme en âme
pour rhabiller le monde
le triste monde où l'on meurt où l'on hait
de sa parure secrète de sa parure première
de sa parure de fête.
 
deesse-au-fuseau.psd.jpg
 Broderie de Mitsuko Uesugi exposée au festival "Samouraï"
Nantes, château des ducs, 26 octobre 2014
 
 
 

 

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Mademoiselle Landois, mademoiselle Benoit

Publié le par Carole

 mademoiselle-Benoit.jpg
 
 
   Chez un bouquiniste de la ville, j'ai trouvé un petit fascicule probablement très rare et tout à fait précieux par les faits qu'il relate.
   Il est signé F. Soil - l'auteur doit être ce Fernand Soil qui a donné son nom à la petite place des cafés et des boutiques en trompe-l'oeil, derrière la rue du Bois-Tortu-, c'est un dossier simplement dactylographié de 27 pages, daté de 1942. Rédigé avec la sobriété nette des Chroniques et des Journaux de bourgeois des temps passé, il est intitulé "Meurtre du lieutenant-colonel Hotz, Feldkommandant de Nantes, le 20 octobre 1941, Notes de M. le Secrétaire général de la ville".
   On peut y lire ceci, aux pages 9 et 10 relatant les événements du 22 octobre : après l'exécution des premiers otages, et dans l'attente d'une nouvelle exécution, "Mlle LANDOIS demeurant à Nantes, 2, place Sainte-Croix, est venue s'offrir aux autorités allemandes pour être exécutée à la place d'un père de famille." Et, page 12, au jeudi 23 octobre : "Mlle BENOIT, Professeur au Conservatoire, est allée à la Kreiskommandantur se proposer pour être fusillée à la place des otages. Le major Von HASSELBACH l'a remerciée." On apprend un peu plus loin que, contrairement à celle de Mlle LANDOIS, l'offre de Mlle BENOIT a été transmise aux autorités supérieures par un Feldkommandant étrangement nommé Von und Zu BODMAN.
 
    Je ne vous raconterai pas ici la tragédie des Cinquante Otages de Nantes et de Châteaubriant. Les faits sont bien connus, ils appartiennent à l'Histoire. Je veux seulement, quelques instants, sortir de l'ombre où elles sont restées si longtemps cachées les silhouettes pâlies de deux femmes, mortes aujourd'hui probablement.
  Mademoiselle Landois, mademoiselle Benoit, personne ne sait plus qui vous étiez. Même les tueurs d'otages vous ont dédaignées, puisqu'ils ne vous ont pas exécutées, repoussant dans l'oubli votre bel héroïsme.
  Je veux, ici, quelques instants, si peu d'instants, parler de vous dont on ne parle plus. Je veux vous montrer tout d'abord, douces ou hardies, naïvement orgueilleuses, relisant les journaux, vous préparant toute une nuit au devoir, et puis vous levant le matin du grand jour, certaines qu'il le falllait...
  ... Dans les rues silencieuses de la ville terrifiée, vous avez marché solitaires, frissonnantes et rapides. Vous avez hésité cependant, devant le porche sombre de la Kommandantur. Une aube rouge grelottait aux arbres de la place, vous vous êtes avancées toutes pâles. D'une voix résolue qui tremblait bien un peu, vous avez abordé ces soldats jeunes, rudes, et si grands devant vous qui, mitraillette au poing, gardaient la porte noire. Quand vous avez demandé à voir leur chef, ils vous ont regardées avec mépris, et vous avez soutenu leur regard. Vous avez continué votre marche, encadrées d'hommes en armes, jusqu'au bureau du major. Contre son habitude, sans doute, il vous a fait asseoir, surpris par ce grand halo de terreur et de force qui rayonnait sur vos visages minces. Vous avez récité en tremblant votre déclaration, si courte, apprise par coeur comme un grand rôle tragique, tandis qu'un soldat silencieux frappait vos mots à l'encre noire sur une machine aussi cliquetante qu'un convoi. C'était fini. Vous avez relu calmement le papier qu'on vous tendait, puis vous l'avez signé d'une main ferme. Les hommes en armes vous ont raccompagnées jusqu'à la porte noire. Il vous a semblé, dans les couloirs confus, entendre derrière les portes de longs cris étouffés, la peur vous a reprises, vous ne saviez plus avancer. On vous a poussées sur la place, effarées, des gens inquiets vous regardaient derrière les volets qui s'ouvraient lentement. Vous avez regagné votre modeste logement. Et longtemps vous avez attendu, résolues. Quand enfin vous avez su que tout avait été inutile, vous avez pleuré, ou peut-être prié, épuisées.
   Voilà, mademoiselle Landois, mademoiselle Benoit. Je crois que ce fut tout.
   L'Histoire est ainsi faite qu'elle devait effacer vos noms d'humbles héroïnes. Un fonctionnaire méticuleux vous sortit de la nuit pour vous ranger aux lignes obscures d'un mémoire oublié. Et moi, qui vous admire, je ne peux aujourd'hui vous hisser qu'au bref éclat de cette page promise à la disparition.
   C'est face à l'oubli et sur fond de néant que, presque tous, nous devons accomplir notre tâche. Je crois que vous le saviez, mademoiselle Landois, mademoiselle Benoît.
  

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Le vrai du faux

Publié le par Carole

porte trompe-l'oeil
 
Au n°3 de la place Fernand Soil la porte est toujours close. Bien sûr, me direz-vous, puisque c'est, comme le vieux téléviseur abandonné sur le seuil, comme la pierre de taille et les joints de ciment de l'encadrement, comme le numéro 3 lui-même, si joliment gravé dans la pierre qui n'existe pas, un trompe-l'oeil, une illusion, un faux.
Et pourtant... pourtant, regardez de plus près : sous la fausse porte en trompe-l'oeil il y a bien une vraie porte. On en distingue très nettement les gonds et les clous, et le dormant de bois est encore bien visible sous la peinture brune. Si vous observez mieux encore vous distinguerez même sur la droite le départ d'une seconde porte, parfaitement authentique elle aussi, et que le peintre a emmurée dans les pierre d'illusion de sa fresque. Bien sûr les poignées de cuivre sont fausses, et il n'est plus possible d'ouvrir, de la rue, aucune de ces deux portes, définitivement bloquées sur leur mystère.
Quant aux belles grilles de fer forgé, toutes sont feintes, évidemment, mais les grilles d'aération, laides et noires, habilement masquées par le dessin, sont bien vraies, tout comme ce bout de table que la photo a arraché à la terrasse du café voisin. Et, sur le téléviseur inexistant, le compteur électrique, avec son tag négligemment tracé, est, croyez-moi, des plus réels, malgré sa face blanche et ses coulures de peinture. Car ce numéro 3 qui n'existe pas est tout de même habité par des gens qui se chauffent et s'éclairent, comme nous.
 
Le vrai, le faux, s'entremêlent étroitement pour tisser, trame et chaîne, la tenture du décor. Le faux s'appuyant sur le vrai, le vrai se défaussant sur l'illusion, et tous deux finalement s'entendant à merveille, pour créer ce trompe-l'oeil admirable, cette porte bien close sur ses ombres, qu'on a coutume d'appeler Vérité.

 

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Poissons rouges

Publié le par Carole

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Je suis passée hier place du Bouffay, et j'ai vu que Liopé "liquidait". Installée là depuis des décennies, l'animalerie déménage en banlieue, chassée du centre-ville par la marée des restaurants, des cafés, des terrasses et des banques. 
Nous ne verrons plus les grands aquariums lumineux où se reflétait la vieille place, nous ne verrons plus la mer allée de la Tremperie, nous n'achèterons plus de poissons en avril en rêvant à la Loire sous nos pieds enfermée dans sa fosse.
C'est ainsi, tout doit disparaître, et les vieilles boutiques de Nantes sombrent dans nos mémoires comme navires à voiles ensablés dans l'estuaire.
 
Quittant pensivement Liopé, je me suis souvenue de mon poisson rouge d'autrefois. Il n'avait pas été acheté chez Liopé, celui-là, mais quelque part à Blois, dans une boutique également disparue.
Mes grands-parents me l'avaient offert pour mes quatre ans, et c'était un ravissement de le voir, virant dans son bocal, frétiller, s'agiter, s'éclairer, petite flamme vive.
Quand j'ai eu cinq ans, que je suis entrée à l'école, je l'ai vu grandir, s'épanouir, tournant plus posément, regardant le monde par la vitre, à mesure que la raison lui venait.
Bientôt j'ai eu six ans. Dans son bocal terni, il a commencé à mûrir, à engraisser, à ralentir, allant son train de poisson gras sans plus chercher ailleurs.
Et puis, je ne sais comment, j'ai eu sept ans et je l'ai vu vieillir, ne remuant presque plus, pâle et enflé comme un pauvre hydropique.
J'avais huit ans quand il est mort. J'ai bien pleuré, et puis j'ai eu neuf ans...
 
Dans son bocal mon poisson rouge avait fait le tour du temps, tout doucement, comme une aiguille aurait fait son tour d'horloge.
Et moi j'avais appris, tout doucement, ce que c'est que la vie, tournant dans son bocal comme petit poisson, juste pour faire le tour, avant de disparaître, de l'humble goutte d'eau qui abrite le temps.
 
 
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Le carrelage, la lumière, et le violon tout là-bas

Publié le par Carole

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Passage Pommeraye, on refaisait le carrelage. Et la lumière fascinée, virtuose et légère, dansait sur les carreaux comme une patineuse.
Un chemin nouveau, ça accroche toujours la lumière. A chaque fois, on croit que ça va s'en aller vers le ciel. Et puis dès qu'on y marche, la boue et la poussière nous ramènent à la terre, à la pesanteur de toujours.
Tout au bout du passage, juste où nous conduisait la coulée de lumière, jouait le violoniste. Celui qui porte un chapeau haut de forme pour mendier dans les rues. Celui qui a l'agilité d'un virtuose, et joue toujours si faux. Celui qui invente sans fin des airs nouveaux qui ne sont chaque fois que de vieilles rengaines. Celui qui nous donne toujours, malgré tout, un peu de cette joie qui veut danser sous les pas.

 

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Grande roue

Publié le par Carole

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On avait démonté la grande roue. Comme allumettes en boîtes on avait entassé les poutrelles, sur la remorque qui allait emporter ailleurs, plus loin, notre bel "Œil" de Nantes.
Rencontre étrange. On se disait que tout, châteaux de cartes, grandes roues ou merveilles, finit toujours ainsi, petit tas de quelque chose qu'on emporte sans gloire, par un soir gris souci, à l'ombre du temps qui tournoie.
Et aussi que, finalement, cela s'en va toujours se rebâtir, un peu plus loin, tout aussi haut, tout aussi beau, éternel mécano des possibles, à la lumière d'un matin revenu.
 
Qu'elle tourne ou qu'elle roule, en cercle ou en rectangle, c'est drôle comme elle s'obstine à faire symbole, cette roue de la foire d'automne. 
 

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L'absence

Publié le par Carole

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J'ai beaucoup aimé, parmi les oeuvres exposées lors de cette nouvelle "Quinzaine photographique nantaise", la série "Growth" présentée par la photographe Wilma Hurskainen. C'est un projet tout simple en apparence : la photographe et ses trois soeurs devenues adultes ont rejoué, plusieurs années durant, les rôles que leur avait assignés leur père, sur les photos de famille de leur enfance. Puis les photos ont été montées côte à côte, la vieille photo prise par le père à gauche, et la nouvelle à droite, du côté de la page qu'il faudra bientôt tourner.
Tout l'intérêt bien sûr réside dans la somme des décalages, évidents ou subtils, qui traduisent la "croissance" et le détachement progressif des êtres emportés par le temps : l'enfant est devenue femme, le regard rêveur est devenu un regard pensif, le sourire heureux s'est un peu figé, et il faut se serrer se gêner s'écraser pour tenir encore à quatre dans l'espace où chacune autrefois trouvait si naturellement sa place.
Mais l'image qui m'a semblé la plus juste, la plus profonde, c'est celle de l'absence.
Le grand-père mort ne pouvait plus prendre place sur le canapé, comme avant... Alors elles, tout simplement, se sont assises toutes serrées près de sa forme absente. Souriantes, malicieuses et joueuses, assises sans paraître le remarquer tout contre ce grand vide qu'avait laissé le mort.
Et c'est bien ainsi, ainsi que cela se passe, toujours. Lorsque quelqu'un qu'on a aimé disparaît. On continue, et c'est comme si le mort n'était plus rien, puisque tout peut continuer. On accomplit tous les gestes qu'exige la vie, ce grand metteur en scène, et on sourit au photographe, puisqu'il faut bien jouer le jeu. Mais lorsqu'on développe la photographie, on s'aperçoit que l'absent est toujours à sa place. Qu'on s'appuie contre l'ombre disparue, qu'on se tient près de son absence comme au bord d'un vide si bien rempli de lui-même qu'il nous soutient de tout son être – mieux qu'aucune présence.
 

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Ballons

Publié le par Carole

ballons-photoshop-copie.jpg
 
Je passais ce soir sur le pont Haudaudine. Le soleil se couchait tout rêveur, de grands vols de nuages migrateurs s'en allaient dans le ciel.
Tout à coup ce mot a bondi sur le parapet : "ballons".
Et le soleil là-bas si rond. Et les nuages si légers.
Et la coupole au loin de Notre-Dame-du-bon-port.
Et la nuit doucement descendant sur son fil.
Et cet instant roulant de la lumière à l'ombre.
Ballons.
 
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Une ombre sur le mur

Publié le par Carole

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   Je croyais achevée la restauration de notre vieil opéra Graslin... Mais il paraît qu'on n'a pas tout à fait fini de le remaquiller. Debout sur sa nacelle, un ouvrier travaillait hier à masquer de blanc les joints de ciment des colonnes. Et son ombre avec lui travaillait sur le mur, juste au-dessous du nom prestigieux de Crucy - l'architecte des Lumières qui nous légua le fameux monument aux huit Muses.
   La nacelle avançait, le pinceau besognait, l'ombre peinait comme elle aurait dansé, suspendue au soleil qui frappait la façade.
 
   Il n'était pas de ceux dont on retient le nom, celui qui devant nous travaillait comme une ombre.
   Mais sa silhouette obscure imprimait sur le mur la belle forme humaine, unique et si vivante, des armées d'ouvriers qui bâtissent en ce monde les monuments, les gloires, et les réputations.
  Funambule laborieux, il nous peignait là-haut, étiré comme un fil au bord de son pinceau, le geste universel du grand effort humain qui se trace dans l'ombre.
 

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