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23 articles avec blois

Muselé

Publié le par Carole

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      Blois, rue des Papegaults
 
 
Toi, je t'ai rencontré rue des Papegaults, un rude jour d'hiver. Casque de pierre, moustache en pointe - et grand gosier de Gargantua désormais muselé.
Esprit de fantaisie né de ces grands cortèges échevelés où roulait en criant le char de Carnaval, tu gisais raide et froid comme une borne, emprisonné dans la grisaille d'une rue d'aujourd'hui...
Si j'avais pu te délivrer...  Si j'avais pu dévisser la grille et te lâcher dans la ville avec ta mitraille de rires, ta laideur de carnaval et ton féroce appétit de vivre... Si j'avais pu convoquer, pour te sortir de ce trou sinistre, à grands coups de jurons, de mensonges et de vantardises, les forces réunies de Triboulet, de Falstaff et de Münchhausen... 
Mais à quoi bon songer à tout cela ? Il est loin, le temps où de prudents bourgeois faisaient tailler, pour asseoir leur bon renom sur de fermes murailles, de grimaçants visages, où des prêtres austères jetaient aux colonnes des églises des bêtes hurlantes et ricanantes. Le temps où l'on tenait pour certain que le beau s'adosse fermement au laid, que l'azur transparent est la boue filtrée de la terre, que la divine raison s'enracine comme une vigne sur l'ivresse et le rire.
Nous l'avons oublié, fades humains d'aujourd'hui, maîtres de certitudes et d'expertises doctes, le vaste, le gai, le profond savoir de ce temps-là.
Et c'est pourquoi, peut-être, l'art peu à peu nous quitte.

 

Publié dans Blois

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L'engoulant

Publié le par Carole

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    L'engoulant, c'est cette mâchoire de dragon qui orne souvent le coin des poutres maîtresses des plus belles maisons médiévales. C'est cette gueule clouée sur sa morsure qui permet de joindre solidement une poutre horizontale à une poutre verticale, et dont le masque hideux sert de renfort. On n'en a conservé que quelques-uns, de ces engoulants d'autrefois, et j'ai photographié celui-ci à Blois, ville de rois et d'anciennes merveilles.
 
     L'engoulant, c'est, en somme, la part du Mal dans le bel édifice que pensa l'architecte.
 
   Car la Bête, on le sait, partout rôde, et partout menace, et toujours veut détruire ce qui pourrait lui échapper. Aussi - nos ancêtres l'avaient compris -, si l'on veut s'en débarrasser, il faut la laisser entrer au logis, lui faire sa place en la maison, en la logeant en quelque lieu où sa férocité pourra servir. Elle plantera ses dents comme des clous dans la bâtisse, qui n'en sera que plus solide, et, pendant qu'elle sera occupée à mordre goulument les poutres, elle sera bien en peine d'engloutir l'édifice. Et puis, ils avaient, je crois, cette conviction, ces anciens constructeurs, que le temps, la patience, l'ordre harmonieux des jours, à la grâce de Dieu, viendraient à bout de tant de hideur, et que les crocs émoussés de la Bête se confondraient si bien avec la vieille poutre, plus tard, qu'on n'en devinerait plus le dessin féroce qu'à grand effort, et qu'ils finiraient même, peut-être, par devenir tout à fait acceptables.
    Ceux qui ont inventé l'engoulant avaient une confiance infinie dans le pouvoir du Bien et du Beau à tout réunir en eux, au bout du compte et du décompte, dans la grande maison du monde.
 
    Mais nous sommes d'un siècle où tant d'édifices se sont effondrés, que nous avons laissé fuir l'engoulant, et voilà que, délivré de sa poutre, il va libre et hurlant, à la haine à la mort, dans les ruines fumantes de nos illusions écroulées.

Publié dans Blois

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Juste un mot du 11 novembre

Publié le par Carole

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    Juste un mot du 11 novembre, juste un mot pour toi, DAHOMA Simbala, du 7e Bat. d'étapes malgaches, que j'ai croisé tout à fait par hasard, au cimetière de Blois, sous le drapeau français en berne, dans le carré militaire des morts de 14-18.
 
     On t'avait fait venir de très loin pour te coucher dans ton sang, et on t'avait envoyé, blessé, mourir dans cette ville étrangère. Puis on avait posé, par-dessus ton corps perdu et glacé, la stèle des musulmans, parmi les croix des autres.
    Tu étais de Madagascar, une île qui me fascinait quand j'étais enfant, et dont je décalquais patiemment les contours sur mon livre de géographie, pour le plaisir de placer, dans mes rêves, parmi les oiseaux, les rivières et les arbres, le doux nom de Tananarive, ainsi qu'on appelait encore alors, dans nos écoles d'un monde à peine décolonisé, Antananarivo. Ou bien peut-être étais-tu plutôt des Comores, que j'aimais bien aussi, posées plus petites sur l'Océan comme quatre rangs d'alcyons. Comment savoir, puisque le mémorial des disparus n'a rien retenu de toi, que ton nom et le lieu de ta sépulture ?
    Tu es né quelque part sur l'océan très bleu des atlas et des globes, dans une île lointaine qu'on dessinait en rose et en vert sur les cahiers d'écoliers, et tu es mort dans la boue de France : ne sachant rien de toi, je ne dirai rien d'autre.
    Si, pourtant, tout de même, autre chose encore. Peu de chose.
    Juste un mot pour ta mère aussi, pour ta mère dont le nom n'est pas sur la stèle, pour ta mère qui longtemps t'attendit, là-bas.
    Juste un mot pour la femme sur l'île, à qui, un jour, a été lue cette lettre où on disait que tu ne rentrerais plus. Mort, pour la France, enterré, pour la France, que tu étais. Au loin, très loin, là où jamais, jamais elle n'irait.
    Juste un mot pour les larmes qui ont coulé sur ses joues sombres, auxquelles se mêlaient, en longues rides grises, sans qu'elle pense même à les essuyer de son pauvre mouchoir, la poussière lasse des tranchées, le grain lent de tes heures de douleur sur le lit d'hôpital, la terre lourde de cette tombe qu'elle ne verrait pas, et ce sable aride du deuil, où ne s'enracinent d'autres chrysanthèmes que ceux du désespoir, aux pétales blancs de glace.

Publié dans Blois

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