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Curiosité

Publié le par Carole

en 2013 soyez curieux 2 recadré
 
A Blois, je me suis amusée à poser mon image, toute charbonnée de crépuscule, sur un miroir empli de lumière qui s'appelait Jacqueline. Glisser d'un nom à un autre, d'une réalité à son reflet, et d'une vie étroite à la vaste promesse d'une existence neuve... n'est-ce pas mon loisir favori ?
Tout en bas du tableau que composait la vitrine, il y avait un de ces petits cartons jaunes, répandus partout dans la ville en ce début d'année, que Ben a signés, et qui nous demandent d'être curieux en 2013.
Je trouve très étonnant, et finalement remarquable dans sa simplicité, ce travail que fait Ben, qui se contente d'écrire, d'une écriture qui pourrait être la nôtre, des formules très banales, des mots que d'autres disent, mais qui, d'être ainsi calligraphiés, prennent un sens renouvelé.
"Tiens, se dit-on, en effet, si l'on y pense..." Et l'on pense un instant à ce qu'on se contentait de répéter avec les autres, comme si on venait de le coucher sur le papier, de le réinventer d'un geste souple de la main.
Si l'on y pense, si l'on y pense... c'est très curieux, de nous demander d'être curieux en 2013.
D'abord parce que le mot curieux ne peut supporter l'impératif. Jamais la curiosité n'obéira aux ordres de la volonté, puisqu'elle naît justement quand on fait taire la raison, pour plonger à loisir son regard dans la vitrine, de l'autre côté du miroir...
Et puis que veut dire cette date : 2013... ? Pourquoi n'était-on pas curieux en 2012 ? pourquoi ne le serait-on plus en 2014 ? Etre curieux, est-ce une résolution pour l'année nouvelle, qu'on abandonnera comme une mode, pour passer à une autre ? Etre curieux, n'est-ce pas toujours oublier le temps, pour suivre l'élan de l'instant ?
Quand j'étais enfant, on me disait pour me faire taire que la curiosité était un vilain défaut. 
C'était aussi absurde d'en faire un défaut, alors, que de vouloir en faire une qualité, aujourd'hui. Aussi absurde que de vouloir faire taire l'enfant né pour parler.
La curiosité n'est ni morale ni immorale, elle n'est rien d'autre que l'envie de traverser le miroir, pour aller plus loin que soi-même, être Jacqueline, discourir avec Ben ou marcher parmi les étoiles. N'a-t-on pas justement appelé Curiosity ce robot que l'un des derniers rêves d'Icare a promené sur Mars, après lui avoir fait traverser l'espace ? La curiosité, c'est cette certitude, émerveillée, gourmande et parfois vorace, mais si simple toujours, que le connu vaut moins que l'inconnu. Juste une forme du désir de vivre.
Un homme sans qualités, on a pu l'imaginer.
Un homme sans curiosité, ne l'imaginez pas. Ce ne serait qu'un mort.

Publié dans Fables

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Grilles

Publié le par Carole

mannequin grille bleue 3
 
    En te voyant j'ai pensé : "De quelles grilles es-tu vraiment prisonnier ? De ce rideau de fer qui s'est fermé sur toi, ou de ces barreaux d'ombres tatoués sur ton corps et qui revêtent, grise cotte d'illusions, ta nudité fragile ? Tu te tiens droit pourtant, toi qu'on habilla de grillage."
   Habitudes, certitudes, névroses et soumissions... Nos chaînes les plus lourdes, nous les portons à même la peau de nos vies. Et les barreaux cerclant de fer nos âmes errantes nous sont aussi nécessaires que les baleines trop serrées de leurs corsets l'étaient à nos aïeules, dont le corps s'écroulait quand on les délaçait.
   Nous rêvons d'écarter nos chaînes, de fuir vers l'horizon. Mais saurions-nous aller libres sans tituber, au grand soleil de vérité, au grand vent d'infini ?

Publié dans Fables

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Peu importe

Publié le par Carole

peu-importe-1.jpg
 
   L'affichette est la dernière, je crois, de toutes celles qu'il y a quelques mois on avait placardées dans la ville, et que j'avais aimées, car elles s'étaient donné mission de nous conduire, en rouges majuscules, aux grands carrefours des mots, et de nous égarer, pour y rêver, sur les chemins toujours nouveaux qu'ils ouvrent à nos pensées anciennes.
   Au fil des jours, ces petites affiches, grossièrement imprimées, et collées comme des tracts, au hasard des parois, ont disparu, vaincues par la malveillance et par les pluies d'hiver.
    Je ne sais pas ce qui a valu à celle-là d'être ainsi épargnée, mais il me plaît que ce soit elle justement qui survive, prête à résister longtemps encore, épousant le grain du ciment jusqu'à paraître désormais peinte à même le mur, comme les réclames d'autrefois. Car elle contient en ses deux mots ce que disaient ensemble toutes les autres : que peu importe l'oubli ou le mépris, puisque peu importe beaucoup. Que c'est même peut-être ce peu qui importe le plus, et qui emporte avec lui tout le sel et le sens de nos vies provisoires.
    Ne dédaignez jamais le peu qui vous est donné, à voir et à aimer. Car ce peu là sera votre tout.
    Mais, voyez-vous, peu importe, et même beaucoup !

Publié dans Fables

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Les jardiniers du ciment

Publié le par Carole

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    Le carreleur des murs est passé partout dans la ville... J'ai retrouvé sa trace encore dans l'une de ces rues pauvres et sales qui bordent l'hôpital. Poète du passage, jardinier de l'infime, il avait déposé sur le ciment rugueux cette fleur battant des ailes, qui ouvrait sur le monde ses longs yeux noirs encore emplis de nuit.
    Pariétaire de l'espoir, très haut grimpée dans le gris de ce monde. Petit cosmos un peu penché pour mieux nous regarder. Enfant naïf d'un coeur humain qui croyait sottement que quelques carreaux de couleur pourraient suffire à éclairer les rues et à élever nos regards. Et qui peut-être n'avait pas tort...
 
   Un peu plus loin m'attendait une autre fleur, pâle et mourante, couchée sur le ciment... elle semblait pourtant de son bras tendu m'indiquer le chemin :  
 
fleur sol
 
    Qui sont-ils donc, ces jardiniers du ciment qui sortent dans la nuit, avec des truelles et des pinceaux, et travaillent sans bruit, grimpés sur des poteaux, accroupis sur le sol, pour qu'au matin s'éveillent, dans le gris de nos vies, ces fleurs fragiles qui peu à peu se flétrissent et s'effacent ? 

Publié dans Nantes

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L'engoulant

Publié le par Carole

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    L'engoulant, c'est cette mâchoire de dragon qui orne souvent le coin des poutres maîtresses des plus belles maisons médiévales. C'est cette gueule clouée sur sa morsure qui permet de joindre solidement une poutre horizontale à une poutre verticale, et dont le masque hideux sert de renfort. On n'en a conservé que quelques-uns, de ces engoulants d'autrefois, et j'ai photographié celui-ci à Blois, ville de rois et d'anciennes merveilles.
 
     L'engoulant, c'est, en somme, la part du Mal dans le bel édifice que pensa l'architecte.
 
   Car la Bête, on le sait, partout rôde, et partout menace, et toujours veut détruire ce qui pourrait lui échapper. Aussi - nos ancêtres l'avaient compris -, si l'on veut s'en débarrasser, il faut la laisser entrer au logis, lui faire sa place en la maison, en la logeant en quelque lieu où sa férocité pourra servir. Elle plantera ses dents comme des clous dans la bâtisse, qui n'en sera que plus solide, et, pendant qu'elle sera occupée à mordre goulument les poutres, elle sera bien en peine d'engloutir l'édifice. Et puis, ils avaient, je crois, cette conviction, ces anciens constructeurs, que le temps, la patience, l'ordre harmonieux des jours, à la grâce de Dieu, viendraient à bout de tant de hideur, et que les crocs émoussés de la Bête se confondraient si bien avec la vieille poutre, plus tard, qu'on n'en devinerait plus le dessin féroce qu'à grand effort, et qu'ils finiraient même, peut-être, par devenir tout à fait acceptables.
    Ceux qui ont inventé l'engoulant avaient une confiance infinie dans le pouvoir du Bien et du Beau à tout réunir en eux, au bout du compte et du décompte, dans la grande maison du monde.
 
    Mais nous sommes d'un siècle où tant d'édifices se sont effondrés, que nous avons laissé fuir l'engoulant, et voilà que, délivré de sa poutre, il va libre et hurlant, à la haine à la mort, dans les ruines fumantes de nos illusions écroulées.

Publié dans Blois

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L'envol

Publié le par Carole

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    Devant le grand hangar des ateliers de Carnaval, on remarquait aussi cet immense cheval ailé et rose, destrier magnifique du défilé de l'an passé. 
   A le voir ainsi galoper dans le soleil du soir, l'aile sombre et l'oeil profond, ce cheval moulé sur les rêves formatés des studios Disney et les mythes plastifiés de chez Mattei, je me suis dit qu'il est grand, le pouvoir du rêve. Que son élan est toujours vivace, qu'aucune industrie culturelle n'en viendra jamais à bout, et qu'il est prêt, toujours, à nous entraîner plus haut - plus haut que ce monde de plastique Barbie et de beauté mondialisée. Prêt, comme jadis, à nous emporter vers le ciel. 
    Et qu'il suffirait, aux hommes d'aujourd'hui, d'ouvrir au rêve leurs yeux d'enfance, pour s'envoler, fût-ce sur un grand cheval rose aux muscles de poupée, comme ils chevaucheraient Pégase. 

Publié dans Fables

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Le trône et l'enfant

Publié le par Carole

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    Devant les ateliers du Carnaval, comme chaque année, la Peluche géante, le Singe énorme aux yeux de fleurs, l'immense Kiki-Yéti aux mains roses et aux doigts sans griffes, accueillait les enfants. Tous se pressaient pour le voir, les parents hissaient leurs petits sur le siège pour les photographier en majesté... 
    Ils grimpaient joyeusement, énervés de désir et de rires. Pourtant, lorsqu'enfin ils se trouvaient assis sur leur trône de carnaval, tous, brusquement, prenaient, bizarrement, un air grave et presque apeuré.
   Peut-être pressentaient-ils, à se voir si seuls, sur ce trône démesuré, dans la grande ombre noire du géant, qu'ils ne seraient plus pour longemps les rois choyés de leur pays d'enfance, et que bientôt la vie, la lourde vie adulte, la vie comme elle va et comme elle ne va guère, tour à tour débonnaire et cruelle, gracieuse et implacable, les saisirait entre ses larges paluches maladroites - pour les emporter plus loin, beaucoup plus loin que cet instant où le bonheur, dans un éclair de flash, était en train de se figer. 

Publié dans Enfance

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Les ombres de Fukushima (réédition)

Publié le par Carole Chollet-Buisson

 
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11 mars 2013 : deuxième anniversaire du drame de Fukushima.
 
A Fukushima, où la mer a emporté tant de corps jamais retrouvés, sans urne, sans sépulture,
à Fukushima, où la mort monte comme une marée lente dans le corps des enfants irradiés,
à Fukushima, les ombres des disparus se posent comme des oiseaux tristes et doux, comme des oiseaux sombres, sur les ombres des vivants,
et ces ombres si courtes, si fragiles, face à la mer immense, face à la mort sans limites,
ces ombres minces et légères qui se pressent aux pieds des humbles silhouettes de là-bas,
s'allongent jusqu'à nous, s'allongent jusqu'ici.
 
Aujourd'hui, tandis que dans mon petit jardin
d'ici
se forment, aux branches encore glacées du cerisier, les premiers pétales blancs du printemps,
Dans chaque battement de mon coeur j'entends trembler la terre,
Dans chaque pulsation de mon pouls j'entends s'enfler la vague
de là-bas.

Publié dans Fables

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Fantômes

Publié le par Carole

fantôme 1
      "L'amour propre est, hélas ! le plus sot des amours." (Madame Deshoulières)
 
 
    Et qui donc était-il, celui-là, ce Léon oublié, ce Jamin de chez nous ? Souvent, dans les rues, on marche sous des plaques qui portent, ainsi, des noms d'inconnus. Ils eurent leur heure de puissance ou de célébrité. Et voici que se rouillent les clous qui les retiennent à la faible mémoire des hommes, et que grisaille le vieux mur qui les transporte sur son dos.
    Sic transit gloria mundi, leur nom seul leur survit comme un fantôme, suspendu au-dessus de nos têtes.
    Est-ce donc cela qu'il veut nous dire, l'étrange carreleur anonyme qui vient ici la nuit poser sur les murs de la ville, près des plaques officielles émaillées de bleu, ses petites mosaïques clandestines et fantomatiques, ses pieuvres ectoplasmiques aux yeux pâles et morts, qui nous regardent sans mot dire ?
    Les rues nous donnent, ainsi que les cimetières, des leçons de modestie : de tant de gloires passées, lesquelles sont encore quelque chose, aujourd'hui ? Et desquelles se souviendra-t-on, demain ?
    Mais ce qui m'effraie le plus, ce sont les plaques qu'on réserve ici aux "littérateurs" - ces hommes et ces femmes qui aspirèrent à la littérature, qui crurent en elle, y firent même souvent carrière, mais que rejeta finalement l'implacable verdict. 
 
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    Rien de plus dur, de plus impitoyable, que ce perpétuel désherbage, que cette frénésie de rangement du Temps, ce bibliothécaire lucide et féroce, qui, de tous les grands entassements de livres et d'hommes qu'il suscite sans fin, ne garde en ses rayons étroits que quelques rares élus, rejetant au pilon des volumes infinis d'efforts et d'illusions - le long, le pauvre bavardage de ces humbles talents qui sont la piétaille nécessaire de l'art et de l'histoire, et tombent au champ d'oubli pour que brillent, là-bas, dans la lumière d'éternité, ceux qu'il fallait sauver.

Publié dans Nantes

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Non

Publié le par Carole

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   Il n'y a pas plus de quelques mois, sur ce grand mur, on pouvait lire l'inscription, jaune, forte et carrée : "Non aux 170 licenciements". Le mot Non éclatait, ferme, puissant, en lettres si brûlantes qu'elles paraissaient dorées, quand le soleil donnait sur le clairon du o. Et puis on a repeint : il fallait, n'est-ce pas, l'effacer, la mémoire fatiguée de la révolte éteinte... à moitié - c'était bien suffisant. Sur le pan de mur mal nettoyépersonne n'est venu poser un autre non, seuls quelques tagueurs sont passés, au hasard de leurs nuits, écrire en lettres embrouillées leur rébellion fugace.
    On ne peut plus lire grand chose de clair, maintenant, sur le mur. Wero Moisy ciements trop mort le soutien de. Des mots. Juste des mots posés côte à côte, indifférents les uns aux autres, anneaux brisés d'une chaîne humaine à jamais rompue. Bredouillement de colère retombé en crachats, absurde bavardage de ceux qui pouvaient être rois mais dont l'élan retombé s'est moisi.
 
    On ne dit jamais longtemps non. Ni aux licenciements ni aux guerres ni à la honte ni à l'ennui ni à rien. On ne dit jamais longtemps non, c'est ainsi. Le non est une note grave et dure, ardente, extrêmement difficile à tenir.
    Les hommes vont et les harnais blanchissent, le souffle manque, et la résignation pousse partout ses ombres.
    On se lasse. Peu à peu vient l'oubli, qui passe pour sagesse. Il paraît qu'on s'adapte, qu'on accepte, qu'on change, qu'on n'a plus la folie de dire non, qu'on devient raisonnable, qu'on préfère dire oui mais. C'est ainsi. Sur ce mur comme partout. 
 
    Pourtant, celui qui saurait vraiment, longuement, fortement, dire non saurait enfin dire vraiment oui. A la vie, par exemple. A l'avenir. A l'espoir.

Publié dans Fables

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