Hôtel

Publié le par Carole

hôtel
 
Je viens de descendre du tram, et je prends la rue Lapérouse – c'est une rue que j'aime emprunter, toujours j'y rêve un peu à ce beau nom de Lapérouse, qui nous mène si loin.
— Madame, s'il vous plaît...
La femme qui m'a abordée traîne une énorme valise à roulettes sur laquelle on peut lire "Marseille".
— Madame...  
J'ai eu tort de ne pas accélérer à temps.
Elle n'articule pas nettement, comme si les mots sortaient malgré elle de sa bouche. Je sais déjà qu'elle ne va pas me demander son chemin, mais qu'elle va me demander de l'argent – ce qui, au fond, pourrait bien, dans son cas, être la même chose.
— ...est-ce que vous auriez une ou deux pièces...?  pour que j'aille au café...
Touchée. Je sors mon porte-monnaie, je commence à fouiller. J'ai encore un billet. Une pièce de deux euros, une pièce d'un euro, quelques ronds de cuivre. Et un peu de cette pitié que j'ai toujours quand je viens de descendre du tram, et que la ville use si vite, ensuite. J'hésite et elle le sent. Elle continue à parler... elle a compris qu'il lui fallait parler, pour me rapprocher d'elle.
— ... c'est parce qu'il fait froid.
C'est vrai qu'il fait froid. Vraiment très froid.
Je choisis finalement la pièce de deux euros et celle d'un euro.
Trois euros c'est déjà bien on ne peut pas donner à tous les mendiants n'est-ce pas on coulerait avec eux à la fin d'ailleurs je ne m'appelle pas saint Martin peut-être même qu'elle se moque de moi j'ai besoin de garder un peu de monnaie après tout elle n'a qu'à... 
— Vous passez la journée dans la rue ? Toute la journée ?
— C'est ça, oui... toute la journée... la nuit, souvent, je peux aller dans un foyer.
J'aimerais tant maintenant mettre les voiles... Il fait si froid quel froid. Je lui souhaite bonne chance pour la nuit. Car elle a dit "souvent"... Mais au moins je lui ai donné quelque chose. Elle ira au café. C'est un début. Alors bonne chance pour la suite !
— Oh, souhaitez-moi seulement d'en trouver davantage... Quand la quête est bonne, je peux prendre un hôtel, des fois...
Là, bien sûr, j'ai honte. Ce mot "quête" qu'elle a employé, c'est troublant. Et le mot "hôtel" lui-même... ne vient-il pas de ce mot qui a donné "hôpital" et "hospitalité " ?... Cependant je n'ose pas ajouter le billet. Ce serait reconnaître que mes trois euros étaient bien mesquins finalement. Du reste ce ne serait toujours pas suffisant.
D'ailleurs, est-ce à moi de... ? Après tout, elle peut... n'a qu'à n'a qu'à... Et puis, ne faut-il pas s'endurcir pour supporter ce monde où nous vivons, se protéger de la pitié qui nous mènerait si loin, si loin, que nous pourrions nous aussi nous noyer, engloutis ? En outre, cette insistance sur l'hôtel... La femme est jolie, n'est-ce pas, presque élégante...
— ... on ne peut parler à personne... quand on est déprimée, à l'hôtel, on peut dormir, on peut parler... 
J'ai hâte de m'en aller maintenant, je glisse quelques généralités sur les dossiers HLM, sur les assistantes sociales...
— Oh, j'ai tout fait, j'y vais chaque semaine. Il y a tellement de gens qui demandent... Ma vie a pas toujours été comme ça, vous savez. Je travaillais, à Marseille, j'étais bien. Mais c'est la maladie, le cancer. Chaque semaine je descends une marche...
Mais moi... non, je ne peux rien pour elle, non, je ne connais personne.
Je reprends ma route. Dans mon dos, j'entends la grosse valise rouler sur le trottoir. De moins en moins fort.
Et c'est comme si la femme, véritablement, s'effaçait derrière moi.
A mon grand soulagement, je vogue de nouveau, rue Lapérouse, vers... mais vers quoi ?
Plus loin, cours des cinquante otages, un mendiant s'est assis dans le froid, recroquevillé sur sa souffrance au milieu de ses sacs. Sur l'un d'eux, on distingue ces mots : "La Vie". Je connais ce sac qui proclame partout que "Jamais la vie n'a été aussi bien remplie", et que tant de mendiants de la ville traînent avec eux. Il doit y avoir quelque part un plaisantin qui le leur distribue.
A lui aussi je pourrais donner mes dix euros. Je pourrais même donner bien plus... il y a tant de "distributeurs", au centre-ville. Je suis sûre qu'il se plairait bien, lui aussi, cette nuit, à l'hôtel. Il fait si froid, de plus en plus froid. J'ai compris que c'était un rivage, cet hôtel, une île au loin de bonheur tiède, l'atoll inaccessible du paradis céleste, pour ceux que le bourreau hiver serre dans ses brodequins de glace.
Pourtant je passe, comme tous les autres, regardant devant moi, un peu raide, visage figé, menton droit, comme si j'étais trop absorbée pour remarquer... C'est une façon de marcher qui nous fait ressembler à d'étranges marionnettes – la "danse robot" que nous avons tous appris, n'est-ce pas, à danser dans les villes, depuis tant d'années que nos rues se remplissent de misère.
 
RUE
 
Nous nous étonnons quelquefois que les passants d'autrefois aient pu vaquer sans frémir à leurs occupations devant des piloris et des gibets.
Mais nous sommes semblables à eux.
Habitués.
Ce n'est pas vraiment notre faute. On nous a habitués. Qui donc ? Il y a si longtemps, qu'on ne s'en souvient plus, qu'on n'y pense jamais.
Nos descendants, c'est certain, nous diront barbares et cruels. Et ils auront raison.
Et ce ne sera pourtant, sans doute, que parce qu'eux-mêmes seront devenus autrement barbares, autrement cruels.
Pas leur faute non plus.
Mais voilà.
 
 
 
 

 

Publié dans Nantes

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adamante 29/01/2015 01:06

Bonsoir Carole,
Oui c'est un constat terrible qui nous met face à notre impuissance individuelle dans ce monde où une poignée vit sur la misère du plus grand nombre. J'ai souvenir d'un vieux grand-père, près de la
gare d'Austerlitz, il y a déjà quelques années. Il était là, à attendre que le feu passe au vert. À ses pieds, il avait des charentaises et il tendait la main. Il avait l’air si bon, il m’avait
émue. Le temps que j'ouvre mon sac pour trouver quelques pièces, le feu est passé au vert. Ça poussait derrière, l’automobiliste n’est pas patient, je n'ai pas eu le temps de lui tendre la main,
j'ai embrayé, je suis partie.
Je ne l'oublierai jamais, ce vieux Monsieur, il aurait pu être mon grand-père. Et cette idée m’était insupportable. Il faut si peu pour qu’un chemin soudain diverge et vous mène à un carrefour,
sous un porche, devant une grande surface… à la rue.
Cette misère fait mal.
Si l’on ne peut donner à tout le monde, offrir un sourire c'est déjà partager un peu de notre humanité. Il est des sourires inoubliables, offerts comme ça, au hasard du chemin et qui vous
accompagnent. Qui sait ce qu’ils peuvent faire ces sourires ? Redonner confiance, éviter le gouffre, rompre la solitude ? Faire bifurquer un chemin, pourquoi pas ? Que savons-nous des ressorts
profonds de la vie ? De l’impact d’un peu de tendresse ?
Alors, luttant contre cette raideur dont tu parles ici, qui nous pousse à accélérer le pas, je m’efforce de ralentir, je cherche au fond de ses yeux l’être qui se cache derrière tout ce fourbi à
repousser le froid et les passants.
C’est comme ça qu’un jour j’ai rencontré Giuseppe et je prends conscience ce soir, que je ne lui ai pas donné un centime, mais une photo.
http://adamante-images-et-reves.over-blog.com/article-l-homme-aux-pigeons-61864537.html

flipperine 24/01/2015 17:18

on ne peut donner à tout le monde, moi ils me disent bonjour je leur réponds et c'est tout surtout qu'une fois j'ai vu dans Marseille une voiture s'arrêter, il en est sorti des personnes qui se
sont mises à mendier quand on voit cela on se demande si vraiment tous sont néccéssiteux

JC 24/01/2015 09:53

Terrifiant ton écrit Carole. Il dit si bien cette division intérieure que l'on peut ressentir face à ces êtres que la vie a si durement touchés.Hier, je me suis trouvée face à une femme jeune qui
criait: "Je vous en prie aidez moi, je n'ai pas mangé depuis deux jours". Je lui ai donné de l'argent, mais si elle a mangé hier, comment mangera-t-elle aujourd'hui ? Je me sens honteuse. Amitié.
Joëlle

Carole 25/01/2015 01:21



Cela nous dépasse, Joëlle. Mais je suis sûre que tu as vraiment aidé cette femme.



Gérard 23/01/2015 23:48

dans la rue par ce froid et rien à manger ou presque ce n'est pas digne d'un pays riche comme le nôtre.

Jonas D. 23/01/2015 22:54

Bonjour Carole, votre récit est édifiant bien entendu. J'imagine que le pauvre et l'indigent sont apparus au premiers jours de l'humanité dès que cette a compris l'ascendance qu'elle pouvait
exercer sur elle. La barbarie n'est pas pire aujourd'hui qu'hier, c'est juste notre culpabilité ancestrale qui, à présent, a pris le pouvoir. Il est indispensable de l'écouter et de la servir
autant que faire se peut.
Jonas

nadia-vraie 22/01/2015 23:27

Bonjour Carole,

C'est triste de lire ton article mais c,est la réalité.

Je trouverais très difficile de vivre dans une grande ville et de voir ces pauvres gens.

ici, on n'en voit plus. Il y a quelques années, il y en

avait un et on lui a offert un appartement que les gens

paieraient mais il a refusé, il se sentait bien dehors.

Bonne journée Carole

Anne-Marie 22/01/2015 22:24

J'éprouve toujours ce malaise, cette vague culpabilité quand je croise la route d'un mendiant et que je détourne le regard car on ne peut pas répondre à toutes les sollicitations. Mon engagement en
tant que bénévole dans certaines association est ma façon de "panser" cette culpabilité...

Carole 22/01/2015 23:43



Oui, nous éprouvons ce besoin de "panser", comme tu le dis si bien, autant notre propre sentiment de culpabilité que la souffrance d'autrui.



michèle 22/01/2015 19:01

Un débat serait en effet inutile: je trouve seulement que les individus devraient être à l'abri de de ne plus en avoir d'abri puisque le plus grand nombre ne vit pas dans la misère. Une certaine
répartition des bien pourrait être un peu meilleure sans prôner nécessairement l'allocation universelle pour tous.

Carole 22/01/2015 19:34



C'est ce qu'on se dit, oui. Mais on ne va pas vers cela, j'en ai peur.



michèle 22/01/2015 18:40

ce n'est quand même pas parce que nous ne faisons pas "l'aumône" (je n'aime pas le mot) que nous sommes indifférents.
Si ce ne sont pas les individus qui peuvent aider vraiment qui d'autre sinon le social?

Carole 22/01/2015 18:56



Personnellement, je "donne" souvent. J'essaie d'avoir toujours sur moi un peu de monnaie (alors que l'usage de la monnaie se réduit beaucoup). Mais je me sens vite dépassée et je finis toujours
par me "murer" dans une forme de dureté. C'est ce que j'ai raconté en fait. Les services sociaux manifestement sont complètement dépassés aussi. Il me semble que le problème est que la misère est
devenue "structurelle", en quelque sorte, comme coulée dans "le monde tel qu'il est (devenu). Mais, encore une fois, je n'ai pas du tout les réponses. Mon "travail" ici est seulement de poser les
questions, de montrer les choses à partir de mon expérience personnelle. Il faudrait une puissance de réflexion et des connaissances économiques immenses pour penser le nouveau monde qui est en
train de s'édifier (ou de se défaire) et je ne les ai pas, hélas. Il m'est très difficile d'ailleurs, d'une façon générale, d'avoir des "opinions" conformes à quelque courant ou groupe
préexistant que ce soit. 



X 22/01/2015 18:01

Si vous vous sentiez si habituée, Carole, auriez-vous écrit ce billet?

Carole 22/01/2015 21:30



Pas encore complètement habituée, sans doute, mais déjà trop, pourtant. 



michèle 22/01/2015 17:31

Pourquoi comparer les anciens au goût sadique de voir souffrir au confort des travailleurs qui reçoivent un salaire correct sans être vraiment généreux envers les victimes du système
capitaliste?
Tout d'abord lutter dans des groupes contre la mondialisation capitaliste qui enrichit de plus en plus les très riches et licencie facile pour le profit et met des gens à la rue, lutter au sein de
groupes contre cela n'est déjà pas trop mal. Et si on a une grande maison avec une chambre en trop et y loger une personne sans toit ne serait pas mal non plus.

Carole 22/01/2015 18:26



Je ne crois pas qu'ils aient été "sadiques". C'était pour eux l'ordre du monde. Et pour nous la présence permanente de la misère et, surtout, de l'exclusion, est déjà devenue un "ordre du monde"
aussi, : il n'y a qu'à regarder les passants dans une rue emplie de mendiants pour le comprendre.


Par ailleurs, à ce niveau, cette misère ne peut plus du tout être prise en charge par de simples individus.  


Et en ce qui concerne les réponses politiques, mon blog étant "neutre" sur ce plan, autant que possible, je ne donnerai pas mon avis.


Quoi qu'il en soit, ce billet, relativement bref même s'il est plus long que d'autres ne cherche ni à faire le tour du problème ni à donner des "solutions", mais seulement à traduire mon désarroi
de plus en plus grand face à une misère extrême et de plus en plus visible dans nos rues, et à analyser le mélange de pitié et d'endurcissement qui en découle. Dans la mesure où je ne pense pas
être la seule à l'éprouver. Car nous sommes tous "atteints", je pense, comme tous étaient "atteints" en passant près d'un pilori.


 



M'mamzelle Jeanne 22/01/2015 16:53

Difficile sont ces situations. Nous avons eu a faire une "intervention" pour un sans abri, jeune homme de la dass, élevé près de la famille de ma fille. Un gamin du village, toujours bien reçu à
table, aux différentes activités,Plus tard, il squattait avec les jeunes du village, une maison délabrée c'était il y a 30 ans. A Noel dernier il est revenu a été accueilli.. il voulait retrouver
le squatt ! mais sans commodités,il était impossible de le garder dans cette maison. Un foyer lui a été trouvé,chambre seule, nourriture comprise, il y est resté 3 semaines..vite reparti, se
plaignant du bruit. Il est de retour dans le village. mes enfants sont partis...Le maire s'occupe de lui, il a besoin de soins.. mais ne veut absolument pas en entendre parler.. Que faire ?
Je suis peinée de ne pouvoir faire mieux pour lui, pour d'autres..

Aloysia_Martine 22/01/2015 11:34

Exactement ça. C'est très dur. Forcément, on pense à soi. On se voit dans ce cas. On voudrait faire ce qu'on aurait aimé que d'autres fassent pour nous en pareil cas... Oui, mais on est seul face à
une armée de mendiants ! Et plus on fait, plus il y a à faire ! Quelle solution ? L'abbé Pierre ? Même lui ne fournit pas ! Alors, il y a forcément autre chose ? Ces mendiants ne représentent-ils
pas autre chose ? Ne viennent-ils pas nous "entêter", nous obséder, pour nous rappeler autre chose ? Quel est l'or dont nous manquons le plus ?... Alors on s'aperçoit que le vrai mendiant, c'est
soi-même. C'est pourquoi il ne disparaît pas, malgré tout l'or du monde. Car ce dont il a tant besoin n'est pas de ce monde. Bisous du coeur, Carole.

Quichottine 22/01/2015 10:33

Ta comparaison avec hier me touche infiniment...
C'est vrai pourtant que l'on ne peut pas donner à tous, que ce n'est pas facile de s'arrêter...

Les gibets et les piloris d'aujourd'hui s'affichent sur nos écrans, dans nos rues, partout, et à force de fermer les yeux nous avons laissé la misère devenir presque normale à nos yeux...

Terrible constat.

Catheau 22/01/2015 09:00

Quelle justesse terrible et dénonciatrice dans ce billet ! Alors, le "vivre ensemble" et tout le bla-bla-bla politique... Merci de gratter la cicatrice là où elle fait mal.

jill bill 22/01/2015 08:47

Eté comme hiver la rue c'est pas le pied... alors une chambre de temps en temps, c'est humain de la mendier quand on a pas d'autre choix, vrai que c'est pas de notre faute, c'est de la faute à
tous... et donner à chaque coin de rue, à chacun, chaque jour, mission impossible....

Richard LEJEUNE 22/01/2015 07:34

Ce matin 22 janvier, je lis votre tragique constatation datée du vendredi 23. Qu'importe après-tout, Carole ?
Vous auriez aussi bien pu ajouter toutes les dates du calendrier d'hiver ; voire toutes celles d'une année, et des autres années. À venir ...
Le tragique de la situation de beaucoup de gens que nous croisons en train de quémander une "petite pièce" est celui de toute leur année, de toutes leurs années depuis un certain temps et pour
encore un temps plus que certain ...
Et les quelques précisions historiques que vous avancez ajoutent encore au tragique qui n'en finit pas ...

Carole 23/01/2015 23:33



C'était une erreur d'overblog... j'avais bien daté du 22 janvier. Mais parfois je renonce à comprendre.
Comme vous l'écrivez, de toute façon, les jours de la misère se suivent et se ressemblent. Hélas !