Vivian

Publié le par Carole

parapluie.jpg
 
Photographier ce parapluie cassé qui débordait de sa poubelle ? Bien sûr il était d'un rouge somptueux dans ce monde tout gris. D'un rouge-papillon qu'on avait envie de sauver. Mais cela n'avait aucune valeur... Un déchet...
Pourtant, j'étais sûre que Vivian aurait été d'un autre avis. Sûre qu'elle aurait aimé ce parapluie jeté là par une autre Mary Poppins. Alors je l'ai "visé", comme elle l'aurait fait, elle aussi, j'en suis certaine.
Vivian Maier. Vous avez peut-être entendu parler d'elle. Cette "nounou" inconnue, que ses employeurs trouvaient un peu toquée, et qui a passé sa vie, un Rolleiflex au cou, à prendre des clichés qu'elle ne faisait pas développer, et que personne n'avait jamais vus, pas même elle. Entassant dans des cartons des milliers de pellicules et de planches-contacts, dont on a découvert, après sa mort, qu'elles constituaient une oeuvre. Immense. Totale. L'une des plus grandes collections du XXème siècle.
Vivian Maier "prenait" tout, tout le temps. Même le contenu des poubelles, surtout le contenu des poubelles, peut-être. Tout ce qu'elle voyait, elle le visait avec son Rolleiflex.
Ce qui l'intéressait, je crois qu'au fond, ce n'était pas, ou ce n'était plus exactement la photographie. Avait-elle été dédaignée, manquait-elle d'argent pour payer un laboratoire ? Peut-être, mais je crois que ces motifs "circonstanciels" ne peuvent expliquer la profusion presque infinie de ses clichés, à une époque où il fallait aussi acheter les pellicules. Je crois qu'à un moment, elle est tout simplement passée à autre chose. Pour la photographie, elle n'avait plus le temps. Ce qui l'intéressait, ce qui l'obsédait, ce qui était vraiment devenu urgent, c'était le cliché lui-même. L'acte du déclenchement, cette façon de ranger dans le cadre parfait du viseur l'objet, le paysage, le personnage, enfin posé, dans son ordre éternel, comme au coeur d'une cible.
Entasser les clichés, de les coucher dans ses cartons, comme elle entassait les timbres, les journaux, les déchets de toutes sortes, et de les traîner avec elle de garage en garde-meubles, et de gare en désastre, jusqu'au bout du voyage.
Epingler comme papillons, dans ses piles, ses cartons, ses valises, dans ses dizaines de milliers de cadrages attrapés au filet, le monde le monde le monde entier qui s'enfuit avec nous.
Les développer, les regarder, après tout, c'était à nous de le faire. Après.
 
Je crois qu'elle seule, finalement, l'a vraiment rêvé, et l'a peut-être réalisé, ce rêve insensé dont la photographie n'est sans doute que l'imparfaite réalisation : 
Poser dans le viseur, en équilibre enfin, le grand chaos du temps, attraper en plein vol l'instant qui veut se perdre. Follement, obsessionnellement, coucher toute une vie dans la nuit de ses négatifs, comme une collection d'ailes mortes enfouie dans l'ombre d'un vieux muséum
pour sauver, à jamais, tout au fond du tiroir,
la poudre chatoyante,
l'enchantement toujours vivant
unique
palpitant
somptueux
du Regard.
 
06HEIR-master675.jpg
  Vivian Maier
 
Et ici la bande annonce du documentaire  A la recherche de Vivian Maier
 

 

Publié dans Fables

Commenter cet article

Catheau 04/02/2015 08:18

Autoportrait de Carole en Vivian Maier ? Un beau texte-miroir.

dominique 02/02/2015 13:33

Bonjour Carole.
Il y a pas mal de temps que je connais l'histoire de cette femme étonnante. Sa démarche pose vraiment la question du pourquoi du déclenchement. L'éternelle question de savoir ce que le photographe
recherche. "fixer l'instant" avant qu'il ne se dérobe? C'est fascinant, je trouve.
ps, j'aime beaucoup la réponse faite à Christophe...

mansfield 30/01/2015 19:33

Passionnant ce besoin de consigner le temps sur pellicule, tellement humain, dérisoire et précieux, un nom à retenir!

flipperine 29/01/2015 16:12

une passion que de prendre des photos

adamante 29/01/2015 00:17

Je reviens ce soir pour déposer quelques mots, j'ai vraiment aimé ce billet, merci, Carole.

Gérard 28/01/2015 23:32

J'ai adoré son expo photo et film sur sa vie au château de Tours l'an dernier.

Carole 28/01/2015 23:37



Je ne savais pas qu'il y avait eu cette expo à Tours. vous avez eu de la chance !



Jonas D. 28/01/2015 12:02

C'est joliment dit ; la gloire des photographes est bien là dans cet archivage parfois intellectuel mais souvent sincère. Cette auto-photographie semble dire à l'auteure que rien ne doit échapper
au cadre de l'Histoire, pas même elle. Jonas

Richard LEJEUNE 28/01/2015 10:37

Ce "Qu'est-ce qui vous a poussée à vous cacher", que je viens d'entendre dans le reportage, est effectivement LA question essentielle. Et jamais, l'on n'aura de réponse ...
Pourquoi souhaiter que son art ne soit pas connu, divulgué, offert au public ?

Cela me fait penser, excusez-moi d'y faire souvent allusion, à ces peintures murales celées au plus profond des mastabas ou des hypogées égyptiens, superbes pour nous qui les découvrons intactes,
mais qui en réalité n'étaient destinées qu'aux défunts et aux dieux auxquels ils demandaient protection pour l'éternité ...

M'intrigue vraiment ce qui peut motiver un artiste contemporain à agir de la sorte ...

Carole 28/01/2015 15:16



Une vraie démarche d'artiste, un travail fait pour "rien", sans la moindre préoccupation orgueilleuse, sans complaisance évidemment. La démarche artistique à l'état pur, à mon avis, qui
a valu à cette femme merveilleuse incompréhension et misère. Vous avez raison de faire remarquer que cela se retrouve très loin en arrière dans le temps. Je crois que si c'est encore possible
dans le monde contemporain, c'est parce que le sacré n'est pas extérieur, mais inhérent à cette attitude. Qu'il n'est pas nécessaire par conséquent qu'elle se dirige vers un dieu, le "dieu" étant
en quelque sorte l'acte créatif lui-même.


Pour ma part je comprends tout à fait cette attitude.



Quichottine 27/01/2015 22:48

Tu vois, je ne pensais pas que ce soit possible de développer des photos longtemps après...

Finalement, comme de nombreux artistes, l'important est d'être un jour découvert.

Tant ne le sont jamais !

J'adore ton image et l'interprétation que tu as faite.
Mary Poppins a dû un jour te croiser pour de vrai. :)

Quichottine 27/01/2015 22:39

Incroyable...

Mais génial !

(je n'ai pas encore suivi les liens...)

FAN 27/01/2015 17:34

Une "Doisneau" américaine!!! J'aime beaucoup!! BISOUS FAN

zadddie 27/01/2015 15:01

Serions nous malades, nous les déclencheurs compulsifs...?
Les résultats sont différents ( la photos est "belle" ou non) mais effectivement l'objet de l'image compte moins que l'acte de "prendre".
ps ton parapluie rouge dans sa poubelle grise, je ne l'aurais pas renié..

almanito 27/01/2015 13:05

Un petit côté Séraphine de Senlis, non?
Une grande artiste en tout cas.

Carole 27/01/2015 22:21



Mais pas une artiste "brute" dans la mesure où elle maîtrisait parfaitement la technique de la prise de vue (et pas en numérique). Le point commun avec Séraphine reste le fait de "porter" une
oeuvre sans chercher, ni bien sûr trouver, aucune "reconnaissance".



hamza 27/01/2015 12:40

Un récit merveilleux et je confirme une fois de plus que j'apprends des choses avec toi. Tu es une grande école carolle. Merci

Carole 27/01/2015 22:22



Merci Hamza. Encore un commentaire qui me fait bien plaisir !



X 27/01/2015 09:05

Très intéressant ce qu'elle a fait là, dans une liberté totale, n'obéissant qu'à son propre regard, sans souci du regard des autres. La marque d'une vraie créatrice.

Cristophe 27/01/2015 08:31

Se méfier des intentions qu'on prête aux artistes.
Picasso expliquait que sa période bleue était due tout simplement au fait que la peinture bleue était la moins chère...
Vivian Maier, si elle en avait eu les moyens financiers, aurait peut-être aimé développer ses clichés. Cependant ton conte reste joli.

Carole 27/01/2015 11:26



Se méfier aussi de ce que dit Picasso.


Je ne dis pas que Vivian Maier n'aurait pas pu avoir, dans d'autres circonstances, d'autres intentions. Puisqu'elle aurait été alors une autre femme.  Mais ce qu'elle a fait est bien ce
qu'elle a voulu faire, puisqu'elle l'a fait, une vie durant, dans les circonstances où elle était, certes, mais pas plus contraignantes pour elle que pour d'autres. On sait qu'elle a d'abord
développé ses clichés, avant d'abandonner. Et elle aurait pu économiser sur la pellicule pour faire le développement (elle-même par exemple).


Il serait extrêmement dommage aussi de croire que l'artiste est entièrement déterminé par les circonstances. Sa volonté se détermine à l'intérieur de ces circonstances, c'est très diffiérent. Ce
qui surprend tellement dans le cas de Vivian Maier, et invite à chercher des explications "misérabilistes" que je ne retiens pas pour ma part, c'est qu'elle a dédaigné toute reconnaissance, même
très limitée, de son travail. Mais c'était bien un choix.


L'autre question, bien sûr, c'est : combien y a-t-il eu et y a-t-il encore de "Vivian" en ce monde ? Beaucoup, beaucoup plus, je pense, qu'on ne parvient à l'imaginer.



Anne-Marie 27/01/2015 07:17

Je ne connais pas du tout cette photographe dont tu parles, je vais me documenter car ce que tu dis de son "univers" me plait beaucoup...( j'aime ta photo!)

michèle 27/01/2015 06:19

Très jolies variations sur le thème!

Qui connait la pensée guidant la main du photographe si ce n'est pas la main qui guide la pensée? A moins peut être qu'il n'y ait pas de guide.

Ce n'est rien: la parole est libre, Max, comme l'imaginaire d'une dentelière.

Carole 27/01/2015 11:38



Certes. Mais c'est un mystère qu'on a envie de débrouiller, quand la "dentelle" est restée tout emmêlée dans un tiroir.



jill bill 27/01/2015 00:15

Si je connais pour en avoir vu d'elle sur le net, pas que Doisneau n'est-ce pas... mais sa vie de collectionneuse je découvre... ;-)