Virtual times

Publié le par Carole

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    Encore une conversation dans le tramway. Une bribe, une bulle arrachée à l'album infini de tant de vies qui me côtoient et qui m'échappent. Des mots qui passent et qui s'arrêtent à moi, juste un instant, avant de disparaître, alors que j'attends de descendre.
    Des copains derrière moi se souviennent d'un copain... mais il est mort.
    — Tu l'as su, qu'il était mort ?
    — Oui, je l'ai su par X., bien après... Je me demandais ce qui se passait... Je lui avais envoyé plusieurs messages et il n'avait pas répondu. Je me disais, tout de même, ça ne se fait pas... (rires gênés, tandis que je descends.)
 
    C'est vrai, tous ces messages, ces appels, ces textos, ces adresses virtuelles et ces numéros, et ces forums et ces blogs, toutes ces traces numériques que nous avons semées un peu partout, cela doit continuer un moment, quand on est mort... Combien de temps en recevons-nous encore, après, des messages, des appels, des SMS et des textos, sur nos réseaux et nos mobiles ? Et combien de temps flottent-ils encore sur la toile, tous ceux qu'un jour nous avons envoyés ?
    Nous sommes la première génération, dans toute l'histoire de l'humanité, à fabriquer sans cesse et à jeter autour de nous des milliers de petites ombres bavardes, qui nous survivront quelque temps, indécises, dans la cacophonie, avant de disparaître lentement, de plus en plus légères, de plus en plus absentes aux abonnés du web.
    Etre mort, c'est simplement cela, sans doute, aujourd'hui, aux temps virtuels. Ne plus répondre aux messages. Chuter de la première à la cinq-centième page "Google". Clignoter de plus en plus faiblement sur l'écran. Ne plus être géolocalisable. Devenir franchement insociable. Et perdre ses derniers amis facebook.
    Quelque chose de difficile à imaginer, en effet, quelque chose qui ne se fait pas, quelque chose de bizarre et qui suscite une forme de gêne.
    Car dans le monde du virtuel nous sommes tous déjà un peu fantômes. Et les fantômes n'aiment pas qu'il y ait plus fantômes qu'eux-mêmes.

 

Publié dans Fables

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Catheau 16/02/2014 17:15

La mort selon Google... Un autre monde.

Alain 14/02/2014 14:04

Je me demande souvent ce que deviendront nos élucubrations après notre silence définitif sur la toile. Des sites que je fréquentais il y a plusieurs années sont toujours présents, immuables...
Il faut s'adapter au monde virtuel. Finalement, derrière la façade glacée de l'internet, j'ai rencontré des êtres, bien vivants... Et nos échanges sont souvent plus chaleureux et riches que dans le
monde réel.

Carole 15/02/2014 23:32



Je pense la même chose. On est souvent déconcerté de faire ces constatations.



mansfield 13/02/2014 18:16

C'est pourquoi le net fait tant de drames chez les ados, les dénigrements virtuels sonnent comme de petites morts, et ne plus avoir d'amis sur la toile, c'est mourir pour de vrai! effarant!

jill bill 13/02/2014 13:39

Aujourd'hui nous avons deux mondes, le vrai et le virtuel, deux morts en somme on nous propose si on accepte l'autre vie sur la toile... car là aussi nous ne sommes immortels... même si il restera
des traces un peu plus longtemps... merci, jill

ADAMANTE 13/02/2014 13:00

J'aime beaucoup ta dernière phrase sur les fantômes, Carole.
Il arrive parfois, sur la toile, que l'on reçoive de la famille un avis de décès et voilà qu'un site que l'on visitait chaque jour cesse de respirer, de vous solliciter. Dernièrement un photographe
russe a ainsi disparu, depuis il m'arrive de retourner chez lui avant qu'un clic définitif ne m'affiche "not found" pour clore définitivement. Je ne dépose plus de +, plus de message, je passe sans
faire de bruit... il ne faut pas déranger ceux qui dorment.
https://plus.google.com/u/0/+ViktorLedentsov/posts

Aredius 13/02/2014 09:23

"sait-on toujours qui l'on a en face de soi ?!"
Idem quand il y a présence physique !

Bientôt Gougueule vous proposera de vous mettre "in prime line" et "prime time" après votre mort physique en contrepartie d'un contrat que vous proposerons les facteurs dans les campagnes, les
banquiers dans les villes.

Chut, c'est un concept que je n'ai pas encore négocié.

P.S.
Carole est-elle allé à la rencontre nantaise des blogueurs en début de semaine ?
Cette fin de semaine, ce sont les rencontres de Sophie. Auraient-elles commencé avant l'heure ?

Carole 13/02/2014 11:08



Non, je n'y suis pas allée. J'ignorais même l'existence de cette association (si c'en est une ?). Pour les rencontres de Sophie, je ne sais pas encore.



jamadrou 13/02/2014 09:23

Dans le virtuel la mort ne peut qu'être virtuelle.
et c'est ainsi que les accros au virtuel se déconnecte de la vraie vie.
Mais dans la vraie vie on peut aussi mourir derrière sa porte dans l'indifférence totale de ses voisins de palier..
La neutralité affective brouille le jeu (le Je)

Carole 13/02/2014 11:10



Oui, la "déréalisation" de la vie réelle est tout aussi troublante. Un monde nouveau...



Richard LEJEUNE 13/02/2014 09:04

Et si, à l'instar d'Horace évoquant son oeuvre dans une de ses "Odes", de nos blogs ou de nos sites, nous disions (Livre III, 30) :

"J'ai achevé un monument plus durable que l'airain, plus haut que les royales pyramides, que ni la pluie qui ronge, ni l'Aquilon ne pourront détruire, ni l'innombrable
suite des années, ni la fuite des temps. Je ne mourrai pas tout entier, et une grande part de moi-même évitera la Déesse funèbre" ?

MARIE 13/02/2014 08:04

Je trouve que cet article est une bonne suite à l'article "Alimentation café"... le monde d'aujourd'hui en parallèle avec le monde d'avant.
Autrefois, on se rencontrait, on parlait... souvent pour ne rien dire, il est vrai, mais il y avait une certaines chaleur dans ces échanges... aujourd'hui c'est face à l'écran froid de nos
appareils que l'on s'exprime et sait-on toujours qui l'on a en face de soi ?! Y a t-il encore quelqu'un dans le silence ?

Joëlle Colomar 13/02/2014 07:39

Un monde bien étrange auquel nous participons. La ronde des fantômes se terminera-t-elle un jour ? Amitiés. Joëlle

Carole 13/02/2014 11:11



En effet, c'est parce que j'y participe (un peu) que cette conversation m'a troublée.



almanito 13/02/2014 07:19

N'ayant pas de compte en banque à l'époque ou j'ai eu mon premier tél. portable, je l'avais mis au nom de ma mère. Deux ans après sa mort, j'ai reçu de l'opérateur une pub sous forme de calendrier
pour la nouvelle année: Mme X, vous êtes une personne exceptionnelle, etc.. et chaque mois lui prêtait une vie de VIP dans les palaces, ou bien elle faisait les gros titres des journaux, on
signalait sa présence dans des spectacles ou des plages paradisiaques...
Tout ce qu'elle fuyait mais sur le coup, j'en suis restée désemparée...pub posthume...

Cristophe 13/02/2014 00:50

Nous pourrions suggérer à google et consorts d'établir une liste des "probablement morts".