Vanité

Publié le par Carole

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    C'était un samedi à midi, il avait plu gris et froid toute la matinée. Puis, brusquement, un rayon inattendu de soleil hardi avait réussi à tirer les rideaux ternes de la pluie, libérant la lumière. Je passais justement place Viarme - la vieille place des marchés où l'on a jadis fusillé Charette. Je suis restée un moment à chiner, tandis que les brocanteurs s'attardaient, voyant les chalands revenir.
    Il est toujours si curieux, si intéressant, de traverser une brocante... Chaque étal est comme un petit théâtre, où des objets égarés, désuets et maladroits, jouent de nouveau à vivre.
    Un fier cheval de bois galopait seul dans un pré de tapis ; un coffre de marin peint de coeurs et de myosotis, recouvert d'étiquettes effacées, attendait un navire en partance ; un sac à main de bal laissait béer ses mailles d'argent, délicates et filées comme un bas d'araignée... Partout, des verres, des assiettes, des carafes de cristal au clinquant éraillé, des soupières fêlées et fleuries d'abondance, toute une vaisselle dépareillée de festins oubliés. Des boîtes marquetées emplies de bijoux à l'éclat hésitant, des miroirs mouchetés de tain dans leurs cadres dorés. Et puis des tableaux, quantité de tableaux, couchés sur le sol, entassés dans des caisses, installés de travers sur des chevalets de fortune, posés en équilibre contre les parois rouillées ou taguées des vieilles camionnettes.
    Le bric-à-brac étrange des successions et des faillites. Les dépouilles à peine défraîchies des beautés d'avant-hier, frottées et revernies par des marchands de splendeurs et de peaux de lapins, achetées pour pas grand chose, vendues pour presque rien...
 
    Je m'étais arrêtée pour regarder ce très joli Cézanne, qu'avait peint une Odette dont je ne pouvais lire que le prénom. Près du bouquet posé en cubiste équilibre sur son carré bourgeois de nappe provençale, une planche d'anatomie illustrée de cercles redoutables exposait aux badauds quels tourments infernaux, innombrables, peut causer à un corps humain une simple infection buccale. Isadora dansait dans l'ombre en bleu et rose, ignorant encore que son écharpe serait rouge au dernier jour. Un castor en manchon qui ne réchauffait plus nulle jolie main baguée regardait les passants de ses yeux étonnés. Sur le plateau de bois gris que soutenaient des tréteaux un peu bancals, on avait dressé trois mignonnes assiettes, épaves faïencées de vaisseliers perdus. Une chope attendait d'être bue, à la santé du dernier mousquetaire. Et les roses d'Odette dansaient dans le soleil, près du rideau tiré, bouquet gracieux et vaguement funèbre.
    On appelait autrefois vanités ces tableaux qui montraient, sous le luxe et la grâce, la mort flânant, la ruine grimaçant, et le temps grignotant. La vie, en somme, ce beau festin joyeux où s'invite, en convive obstiné, celle qui dépareille les assiettes, les bijoux et les êtres, puis jette au tombereau d'oubli le talent distingué des artistes du dimanche - tout aussi bien que le génie des maîtres.
 
    Il s'est remis à pleuvoir violemment. L'averse battait l'auvent qu'on décrochait. Il n'a fallu que quelques instants aux brocanteurs pour tout renfermer derrière les portes coulissantes des camionnettes qui démarraient déjà. Sur la vieille place Viarme, où le reflet des flaques s'approfondissait de boue, je suis restée, seule et trempée, surprise, et presque triste, de n'avoir rien acheté, de n'avoir rien à emporter, dans le gris de ce jour, de tant de frêles merveilles qui tout à l'heure m'étaient offertes.

Publié dans Fables

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jama drouaud 17/12/2012 20:38

Ton texte: belle composition où nostalgie et curiosité s'entendent bien.
Vanité, nature morte: belle composition où la mort rôde juste pour nous rappeler que nous ne sommes que de passage et que la vie n'a pas de prix même pas celui d'une Nature morte.
De passage place Viarme j'y penserai...

Carole 19/12/2012 01:33



La brocante a lieu le samedi matin. Et c'est vrai que c'est là aussi qu'on a fusillé Charette.
Merci, Jamadrou. 



Valentine :0056: 17/12/2012 16:21

Encore un joli texte ! Oui, la pluie arrive, tout ferme, on reste là...

marisol 17/12/2012 12:14

Une tranche de vie saisie sur le vif où le cristal de la pluie rime avec les fêlures des verreries défraîchies. Très beau.

Carole 18/12/2012 00:05



Et quel beau commentaire, Marisol, merci !



Mansfield 17/12/2012 11:56

A te lire, je me dis qu'une brocante c'est ça, tout un bric à brac incitant à l'évasion dans ses propres souvenirs car chaque objet, parce qu'il a eu une première vie nous renvoie à la nôtre.Et
pendant que nous rêvons, le temps passe, et file la brocante...

almanitoo 17/12/2012 11:06

Bonjour Carole,
Je suis sous le charme des belles pages que je découvre sur votre blog depuis quelques jours. Je me suis inscrite à la newsletter et attends les suivantes avec impatience!

Carole 17/12/2012 23:55



Merci, Je suis très heureuse de vous compter parmi mes nouveaux lecteurs ! A bientôt donc !



Richard LEJEUNE 17/12/2012 10:05

C'est toujours à la fois beau ... et bien triste une brocante quand l'on pense à tous ces objets qui peuplèrent tant de vies à jamais révolues dont ils ne conservent que le secret.

Carole 17/12/2012 13:20



Pas si loin, peut-être, d'une salle de musée archéologique ? Mais il est vrai que l'archéologue, lui, explore les "secrets" et conserve les traces, luttant contre la disparition...



louv' 17/12/2012 09:51

Un monde fabuleux qui se déploie un matin et se remballe le soir, que tu as poétisé très joliment.

Mandoelle 17/12/2012 09:20

Des vanités bien modestes me semble-t-il. Juste quelques signes d'une vie passée ou simplement d'instants révolus. De quoi partir un peu nostalgique sauf si nous donnons à ces objets une seconde
vie ! Belle semaine Carole. Amitiés. Joelle

jill bill 17/12/2012 08:47

Bonjour Carole ! J'aurais aimé t'accompagner... merci !