Une vieille cour

Publié le par Carole

   vénus - hôtel de la Villestreux
 
On faisait des travaux dans le vieil immeuble, île Feydeau. J'en ai profité pour me glisser à l'intérieur par la porte laissée ouverte  – j'ai toujours beaucoup de curiosité pour ces cours humides et sombres qui ont l'air de dormir, profondes comme des puits, entre les murs disjoints des vieux hôtels de Loire vacillant sur le sable.
La cour était emplie de dieux moussus, semblables à ces figures de proue qu'emportaient autrefois les navires pour tracer leur chemin. Usés d'avoir roulé sur la pente des siècles comme pierre qui mousse, ils ouvraient cependant sur cette ombre leurs grands yeux claivoyants.
Une Vénus nattée de vert rêvait dans sa coquille à l'océan là-bas.
Et lui, l'Apollon adouci de patine comme un vieil ostensoir, il rayonnait encore, tout noirci qu'il était.
 
apollon---hotel-de-la-Villestreux.jpg
 
Je me suis souvenue soudain que c'était ici, le fameux hôtel de la Villestreux où Carrier s'était logé, pendant la Terreur. Près de cette Vénus, il avait médité exécutions, noyades et sentences insensées. Sous ce bel Apollon, le monde s'était trempé de sang, de boue, et de dégoût.
 
Lumières : en ce lieu vous vous êtes éteintes. Et en ce lieu pourtant, sur les sables du fleuve, des dieux veillaient, vieillissant à la proue d'avenir, à vous faire traverser le temps, avec vos flammes vives toutes adoucies de mousses.
 
Les murs s'imprègnent-ils vraiment, toujours et pour toujours, des crimes et des pensées sinistres qui les ont entachés ? Certains n'ont-ils pas quelquefois le pouvoir, secret comme l'espoir, vaste comme la vie, de tout filtrer et de tout purifier pour nous donner à voir, dans leurs grands puits profonds, le chemin différent qui pourrait commencer ?
 

 

Publié dans Nantes

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N
Fascinants détails !!
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F
des choses qu'on ne ferait plus aujourd'hui et que l'on doit restaurer c'est notre patrimoine
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L
très beau texte !
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A
Tous les lieux de France ont connu leurs périodes de souffrances et d'horreurs. Effacées... notre pays reste si beau.
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L
Le sourire demeuré sur ces lèvres de pierre semble dire que l'espoir survit aux noyades sanglantes de la Loire, qu'il est bon quelquefois que l'homme oublie ses crimes, et qu'une femme, comme toi,
s'arrête un jour,pensive, sans hâte, pour interroger le Passé...Sans préjuger du présent.
Je commence ma journée par to, chère Carole, et tu me donnes du courage, tant ton écriture me mène loin. Toujours.
Lorraine
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A
Vraiment, tes petits textes sont exemplaires, avec les belles descriptions qui les commencent, puis le retour vers soi et les méditations profondes qui les concluent.
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M
Une question que je me suis souvent posée: si les murs pouvaient parler!
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E
... c'est toi Carole, c'est toi la mémoire par ton savoir, et non pas ces figures inanimées... Elles nous permettent juste de nous souvenir ou bien de rêver...
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A
Les pierres gardent certainement le souvenirs de tout ce qu'elles ont vu. Mais elles seront encore là alors que nous aurons disparu depuis longtemps. Il nous restent à faire en sorte, peut-être,
qu'elles s'imprègnent aussi de beauté, pour les générations à venir.
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C
Indifférence de Olympiens - à notre image - devant la douleur du monde.
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Q
J'espère qu'ils le peuvent... ce serait dommage autrement.
Passe une douce journée.
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R
Oui, Carole, je pense que la pierre de certains lieux reste imprégnéé de ces crimes abominables. A tout jamais.
Vous connaissez je présume Oradour sur Glane ?

Et peut-être aussi la synagogue Pinkas, de Prague ?

(http://egyptomusee.over-blog.com/article-amours-estivales-8-prague-josefov-deuxieme-partie-les-synagogues--37994571.html)

(... plus particulièrement la fin de cet article dont je me permets de vous envoyer le lien).
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C


Peut-être faut-il faire une différence entre les lieux qui sont habités et entrent dans une nouvelle histoire, comme ce très bel hôtel de l'île Feydeau, et ceux qui restent comme figés sur leur
passé, ou même comme à Oradour à l'état de ruines. Probablement aussi faut-il tenir compte du nombre des siècles écoulés. 



A
J'aime beaucoup les mascarons...Il y en a de très beaux à Nantes.
A Versailles, en visitant la Salle du Jeu de Paume, j'ai ressenti cette mémoire du lieu que tu évoques et c'était bouleversant.
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O
Carole finira par nous retrouver l'atelier du sculpteur...qui sait...et puis il y sera peut-être encore...et puis il nous montrera comment il fait...et nous racontera qui lui a appris....
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C


L'atelier du sculpteur, cela doit être possible, je chercherai !



M
Ces figures ont l'air si paisible. un sourire de connivence semble flotter sur leurs lèvres .
je pense, pour ma part, que certains lieux sont marqués par les drames ou les joies. j'ai ressenti cela plusieurs fois. et ça fait vraiment bizarre.
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C


Je me pose la question. Est-ce spontané ou est-ce parce que, d'une façon ou d'une autre, nous "savons" ?



J
Malgré ce que ces figures ont vu, elles gardent un certain sourire sur le genre humain... Ce temps de la Terreur ne fut pas triste côté massacres ! Merci Carole...
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