Une vieille cour

Publié le par Carole

   vénus - hôtel de la Villestreux
 
On faisait des travaux dans le vieil immeuble, île Feydeau. J'en ai profité pour me glisser à l'intérieur par la porte laissée ouverte  – j'ai toujours beaucoup de curiosité pour ces cours humides et sombres qui ont l'air de dormir, profondes comme des puits, entre les murs disjoints des vieux hôtels de Loire vacillant sur le sable.
La cour était emplie de dieux moussus, semblables à ces figures de proue qu'emportaient autrefois les navires pour tracer leur chemin. Usés d'avoir roulé sur la pente des siècles comme pierre qui mousse, ils ouvraient cependant sur cette ombre leurs grands yeux claivoyants.
Une Vénus nattée de vert rêvait dans sa coquille à l'océan là-bas.
Et lui, l'Apollon adouci de patine comme un vieil ostensoir, il rayonnait encore, tout noirci qu'il était.
 
apollon---hotel-de-la-Villestreux.jpg
 
Je me suis souvenue soudain que c'était ici, le fameux hôtel de la Villestreux où Carrier s'était logé, pendant la Terreur. Près de cette Vénus, il avait médité exécutions, noyades et sentences insensées. Sous ce bel Apollon, le monde s'était trempé de sang, de boue, et de dégoût.
 
Lumières : en ce lieu vous vous êtes éteintes. Et en ce lieu pourtant, sur les sables du fleuve, des dieux veillaient, vieillissant à la proue d'avenir, à vous faire traverser le temps, avec vos flammes vives toutes adoucies de mousses.
 
Les murs s'imprègnent-ils vraiment, toujours et pour toujours, des crimes et des pensées sinistres qui les ont entachés ? Certains n'ont-ils pas quelquefois le pouvoir, secret comme l'espoir, vaste comme la vie, de tout filtrer et de tout purifier pour nous donner à voir, dans leurs grands puits profonds, le chemin différent qui pourrait commencer ?
 

 

Publié dans Nantes

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Nalo 20/12/2014 13:27

Fascinants détails !!

flipperine 19/12/2014 23:45

des choses qu'on ne ferait plus aujourd'hui et que l'on doit restaurer c'est notre patrimoine

les cafards 19/12/2014 14:39

très beau texte !

Alain 19/12/2014 12:32

Tous les lieux de France ont connu leurs périodes de souffrances et d'horreurs. Effacées... notre pays reste si beau.

Lorraine 19/12/2014 09:37

Le sourire demeuré sur ces lèvres de pierre semble dire que l'espoir survit aux noyades sanglantes de la Loire, qu'il est bon quelquefois que l'homme oublie ses crimes, et qu'une femme, comme toi,
s'arrête un jour,pensive, sans hâte, pour interroger le Passé...Sans préjuger du présent.
Je commence ma journée par to, chère Carole, et tu me donnes du courage, tant ton écriture me mène loin. Toujours.
Lorraine

Aloysia_Martine 18/12/2014 23:23

Vraiment, tes petits textes sont exemplaires, avec les belles descriptions qui les commencent, puis le retour vers soi et les méditations profondes qui les concluent.

mansfield 18/12/2014 21:25

Une question que je me suis souvent posée: si les murs pouvaient parler!

eva 18/12/2014 17:48

... c'est toi Carole, c'est toi la mémoire par ton savoir, et non pas ces figures inanimées... Elles nous permettent juste de nous souvenir ou bien de rêver...

almanito 18/12/2014 17:25

Les pierres gardent certainement le souvenirs de tout ce qu'elles ont vu. Mais elles seront encore là alors que nous aurons disparu depuis longtemps. Il nous restent à faire en sorte, peut-être,
qu'elles s'imprègnent aussi de beauté, pour les générations à venir.

Catheau 18/12/2014 14:37

Indifférence de Olympiens - à notre image - devant la douleur du monde.

Quichottine 18/12/2014 09:55

J'espère qu'ils le peuvent... ce serait dommage autrement.
Passe une douce journée.

Richard LEJEUNE 18/12/2014 09:54

Oui, Carole, je pense que la pierre de certains lieux reste imprégnéé de ces crimes abominables. A tout jamais.
Vous connaissez je présume Oradour sur Glane ?

Et peut-être aussi la synagogue Pinkas, de Prague ?

(http://egyptomusee.over-blog.com/article-amours-estivales-8-prague-josefov-deuxieme-partie-les-synagogues--37994571.html)

(... plus particulièrement la fin de cet article dont je me permets de vous envoyer le lien).

Carole 18/12/2014 12:46



Peut-être faut-il faire une différence entre les lieux qui sont habités et entrent dans une nouvelle histoire, comme ce très bel hôtel de l'île Feydeau, et ceux qui restent comme figés sur leur
passé, ou même comme à Oradour à l'état de ruines. Probablement aussi faut-il tenir compte du nombre des siècles écoulés. 



Anne-Marie 18/12/2014 08:21

J'aime beaucoup les mascarons...Il y en a de très beaux à Nantes.
A Versailles, en visitant la Salle du Jeu de Paume, j'ai ressenti cette mémoire du lieu que tu évoques et c'était bouleversant.

oups 18/12/2014 08:03

Carole finira par nous retrouver l'atelier du sculpteur...qui sait...et puis il y sera peut-être encore...et puis il nous montrera comment il fait...et nous racontera qui lui a appris....

Carole 18/12/2014 17:20



L'atelier du sculpteur, cela doit être possible, je chercherai !



Martine 18/12/2014 05:01

Ces figures ont l'air si paisible. un sourire de connivence semble flotter sur leurs lèvres .
je pense, pour ma part, que certains lieux sont marqués par les drames ou les joies. j'ai ressenti cela plusieurs fois. et ça fait vraiment bizarre.

Carole 18/12/2014 17:32



Je me pose la question. Est-ce spontané ou est-ce parce que, d'une façon ou d'une autre, nous "savons" ?



jill bill 18/12/2014 02:19

Malgré ce que ces figures ont vu, elles gardent un certain sourire sur le genre humain... Ce temps de la Terreur ne fut pas triste côté massacres ! Merci Carole...