Une fleur de géranium

Publié le par Carole

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    Je n'étais jamais entrée à l'intérieur du "Temple du goût", le fameux hôtel bâti sur l'Ile Feydeau par ce Guillaume Grou qui fut au XVIIIe siècle le plus riche armateur négrier de la ville. 
    Or, hier, vers midi, alors que je remontais la rue, j'ai vu que la porte du vieux porche était restée ouverte. On faisait des travaux dans l'un des appartements, la porte avait été laissée ouverte pour les peintres. Je me suis aussitôt glissée dans la cour.
   J'ai découvert le merveilleux escalier, ses rampes balconnées, ses paliers en damiers, et l'immense moulure où s'accrochait le lustre de cristal, tout en haut. Mais aussi l'ombre en plein midi, et cette humidité froide, montée du vieux lit embourbé de la Loire, qui verdissait les murs, mangeait les bois et rongeait les ferrures dans la cour silencieuse comme un puits.
    C'était un palais triste, pour une triste fortune.
   En sortant, j'ai aperçu cette fleur de géranium, grandie sur la porte d'une ancienne écurie, née d'une fiente d'oiseau, qui tournait vers le ciel son visage souffreteux et ardent. La minuscule tache rouge, obstinée à grandir sans jardinière de cuivre, sans balcon de fer forgé, sans fortune de fleur d'aucune sorte, la créature sans grâce poussée au terreau de misère, était, dans ce vaste décor somptueux et funèbre, le seul point de couleur, la seule lumière vivante.
    Mais il était trop tard. L'humble fleur ne pouvait plus donner leçon d'humanité au riche négrier.

 

Publié dans Nantes

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Nounedeb 14/10/2013 10:36

Où va-t-elle puiser sa force, la vie, malgré tout?

Patrick 12/10/2013 18:51

Le beau est souvent là où on ne l'attend pas, il se mêle et s'emmêle à la laideur pour la camoufler naturellement. Cette porte est un tableau qui raconte une histoire, celle du temps qui passe.
Très beau et texte qui se marie merveilleusement à l'émoi ressenti.
Agréable fin de journée.

Carole 12/10/2013 21:46



Merci, bien à vous.



zadddie 12/10/2013 14:10

En lisant, j'ai revu ces vieux hôtels de Toulouse, dans lesquels il faisait "frais" même au soleil d'été. J'ai aussi repensé à ma plante... Un album lui est dédié. L'idée était de Thierry Grave..

Carole 12/10/2013 21:54



Tu m'intéresses, là. Je vais aller voir ça (si c'est sur ton blog ?)



FAN 12/10/2013 10:39

Pas de doutes!!!! LA NATURE SERA TOUJOURS LA PLUS FORTE!!! BISOUS FAN

Carole 12/10/2013 21:53



C'est certain.



Catheau 11/10/2013 23:42

Et combien de négriers encore de nos jours !

Carole 12/10/2013 21:57



C'est prrécisément ce que je voulais dire (sans le dire, bien entendu...)



Hélène Carle 11/10/2013 16:58

À donner envie de se prosterner devant cette parcelle de vie qui lance son minuscule baiser de sang si discrètement, si puissamment.

Ce texte me touche profondément, merci Carole!

Hélène*

Carole 12/10/2013 22:01



Merci pour ce splendide "baiser de sang".



M'amzelle Jeanne 11/10/2013 16:27

Incroyable cette fleur qui pousse on ne sait comment..pour embellir un palais.. qui fut bien noir, sans scrupules.. tout est reparti.. sauf l'oubli !

Anne-Marie 11/10/2013 16:22

Cette fleur rouge est peut-être là pour nous rappeler que la vie est la plus forte et triomphe toujours. Je préfère, personnellement, voir en cette fleur un message d'espoir...

Carole 13/10/2013 00:55



Moi aussi. Je l'avais vu plutôt ainsi. Une vaillante petite fleur décidée à vivre malgré tout.



jill bill 11/10/2013 15:19

Je découvre... Le plus riche armateur négrier, quelle horreur, ce géranium fleurit la mémoire de ces hommes humblement mais sûrement... Merci !

Carole 13/10/2013 00:54



In memoriam, certainement.



Richard LEJEUNE 11/10/2013 13:51

"... Mais crois-tu qu'il aurait compris la leçon ?", demande almanitoo.

Lui, qu'importe, maintenant.


Mais nous, qui passons le plus souvent sans rien voir, quel beau moment de réflexion et de poésie nous offre une fois encore Carole !

almanitoo 11/10/2013 12:55

...Mais crois-tu qu'il aurait compris la leçon?

Carole 11/10/2013 14:18



Qui sait ? 



phil 11/10/2013 12:50

Avoir l'oeil du poète, même en milieu hostile.

Carole 13/10/2013 01:03



Indispensable !



phil 11/10/2013 12:48

Avoir un oeil de poète, même en milieu hostile.

emma 11/10/2013 12:41

au dessus de la fleur, à droite on voit le reflet d'une croix dans la vitre, tout y est : une tombe, une fleur, et ton épitaphe pour un négrier

Carole 11/10/2013 12:48



Reflet d'une croisée, plus exactement. Mais pourquoi pas une croix. Ce Grou était bien sûr très pieux...