Une fenêtre sur le monde

Publié le par Carole

jumieges
 
    Photographier, je crois que c'est d'abord voir le monde à travers le viseur, coller son oeil à ce cadre, et découper ainsi selon lui, en une multitude de petits rectangles ou de petits carrés, l'immensité qui nous entoure. Expérience fascinante et indispensable, car on ne voit vraiment bien que derrière une fenêtre, que cette fenêtre soit celle de la mansarde de Baudelaire, ou l'optique d'un vulgaire "APN". Découpez ainsi le moindre objet, le moindre bout de paysage, et, aussi banal eût-il été avant, il devient aussitôt spectacle ou tableau. Du simple fait d'apparaître dans la distance de la fenêtre, et dans l'ordre conféré par le cadre, il acquiert une sorte de nécessité, une beauté singulière. Et j'irai jusqu'à dire que bien photographier consiste essentiellement à choisir le meilleur cadre, la fenêtre la plus juste pour y poser son regard.
    Cependant j'ai toujours regretté que l'appareil nous condamne à tout penser en carrés et rectangles, et à observer l'univers selon des angles droits et nets - le cercle ou l'ovale ne pouvant être, évidemment, qu'artifices postérieurs au cliché.
 
    Devant cette baie ruinée de l'abbaye de Jumièges, merveilleusement ouverte sur un village en ogive, sur une forêt dentelée de brume, sur un vitrail couleur de jour, j'ai rêvé d'un viseur gothique, d'une chambre romane, d'un écran rayonnant, d'une photographie flamboyante - et d'un regard enfin happé vers l'infini.

Publié dans Fables

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P
J'ai beaucoup aimé l'abbaye de Jumièges. Un bel endroit. De bons souvenirs. Merci de les réchauffer !
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C


Une ruine immense, splendide encore et fascinante.



A
C'est le paradoxe de la photo. Elle doit, en principe, exprimer la réalité, mais selon l'angle choisi, le regard du photographe, la réalité se transforme, se poétise. Les peintres contemporains des
premiers photographes ( qui exprimaient de façon si parfaite la réalité) ont dû vouloir cela: que leurs peintures apportent autre chose, poétisent la vie et disent leurs émotions... (comme le
commentaire précédent , je crains de n'être pas très claire!)
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C


Si, c'est très clair. Mais ce qui n'est pas clair (pour moi), c'est ce côté nécessaire de l'angle "choisi", une fois le choix fait.



C
Ta photo est très belle, j'y ressens comme une sorte d'oscillation , rechercher l'infini qui se trouve dans la beauté des petits bouts de monde, dans les ouvertures que nous fabriquons dans nos
murs pour pouvoir l'admirer, dans notre regard même, et ce côté désespérément "borné" malgré tout de ce découpage imposé, de notre regard, cette dimension si vaste du monde qui nous reste caché,
qui nous échappe, qu'il nous est impossible de saisir.
En espérant que tu ne m'en voudras pas trop pour le côté très subjectif de cette impression pas très clairement exprimée je le crains!
Bonne semaine!
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M
Une très belle analyse de tous les possibles qu'offre la photo à travers un cadre pourtant bien limité!
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J
Je crois savoir Carole que certains grands peintres se promenaient avec un cadre vide pour choisir les limites du paysage qu'ils allaient peindre.Je ne me sens pas limitée par le cadre de l'APN car
ce sont plus souvent les fragments de vie qui m'intérressent.Ta photo avec sa trouée lumineuse est splendide. Amitiés. Joëlle
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C


Oui, depuis longtemps l'organisation des images se fait en carré ou en rectangle. C'est une donnée que la technique photographique a changée en contrainte. Mais après tout c'est aussi avec les
plus dures contraintes qu'on fait les meilleures images...



G
Un écran d'APN ou d'ordi est réducteur, rien ne vaut la qualité de l'oeil comme grand angle et imbattable dans les basses lumières.
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C


Et jamais, jamais on ne retrouve cela... hélas ou tant mieux ?



E
Bonsoir Carole,
Je ne vois pas tout à fait comme toi. Photographier , c'est , quant à moi, être attiré par une image, une sensation, un coup de cœur. Je ne considère pas l'APN comme vulgaire , il permet de fixer
cet instantané , pour en conserver le souvenir comme le fait un peintre , en croquant sa vision.
Ta photo, superbe, ne me représente pas des petits carrés , mais une vision au-delà de l'ogive qui est le support du regard.
Je suis un peu longue , je m'en excuse .
Belle soirée, bises Carole
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C


"vulgaire" veut juste dire qu'il est répandu (je prends le mot au sens littéral et je voulais éviter la répétition de banal). Mon image est exactement une ogive dans un rectangle, mais je l'ai
construite pour qu'on voie l'ogive en oubliant le cadre-rectangle, c'est un effet lié à la verticalité et aussi aux ombres. L'instantané, c'est merveilleux, mais nous le composons toujours en
choisissant le cadrage.


Sinon, j'aime bien les commentaires longs, ils permettent d'amorcer de petis débats, c'est très agréable.



N
Bien sûr, Carole, et c'est dans le viseur que commence le travail de l'artiste, que tu es, cette photo le prouve encore une fois. Mais tant de gens, ne regardent plus ce qu'ils visitent qu'à
travers leur portable, leur tablette, que sais-je encore? :)
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C


Oui, c'est aussi une façon de ne pas regarder...



N
Très belle photo où la fenêtre fait un cadre ouvragé pour l'oeuvre d'art qu'est ainsi devenue la nature. Cependant - je ne suis pas photographe - est-il besoin du cadre d'un viseur pour le
remarquer? Il me semble que quand on sait regarder, c'est un plaisir que de découvrir ces points de vues particuliers, et souvent je regrette de ne pas avoir mon appareil.
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C


C'est vrai, mais pour le photographe c'est vraiment le choix à faire. Et il suffit souvent de se déplacer de 10 centimètres pour transformer la
composition. J'ajouterai que notre regard n'est jamais "naturel", mais façonné par la vision des peintres et des photographes qui nous ont précédés. Et c'est très bien comme ça.



F
J'aime beaucoup cette photo à la MAGRITTE!!!!BISOUS FAN
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A
Cézanne, lui, heureux homme, ouvrait le chemin de son horizon à la sphère, au cylindre et au cône. Son regard voyait certainement, au-delà de l'infini, quelque chose d'autre que ne percevaient pas
"nos yeux qui n'voient rien - Michel Berger, Cézanne peint".
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C


C'est qu'il était peintre, et de plus visionnaire. 



E
la photo est très belle et nous expédie dans l'histoire et le romanesque -
sans rapport avec elle, est ce que photographier, dans la mesure où c'est sélectionner, cadrer, zoomer, orienter, omettre, n'est pas la parfaite illustration qu'on peut mentir en disant la vérité ?
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C


Ou qu'on ne peut dire la vérité qu'en mentant ?



L
j'essaie de saisir des bribes et je cadre large pour ne pas trop me soucier du cadre et pour pouvoir rectifier après.
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C
Cette phrase, lue sur PhoBlog, qui pourrait être une illustration de votre billet :"L'étroit portillon par lequel le photographe s'aventure sur le lumineux sentier de l'art."
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R
Avec vos photos, Carole, ce rêve est devenu réalité depuis un bien long temps !
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C


Je vous ferai la même réponse qu'à Almanitoo : si c'était vrai ! Merci Richard.



A
Mais l'infini EST dans ta photo, dans ce qu'elle nous laisse deviner et imaginer dans ses détails,et ses nuances d'ombres et de lumière, le tout à travers un vitrail vivant.
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C


Si c'était vrai ! merci, Almanitoo.



H
Dans ton viseur carré tu as su y placer des courbes, des courbes prises sur le fait, en pleine séduction de paysage.

Hélène*
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