Un soldat de chez nous

Publié le par Carole

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               Selommes - monument aux morts 
 
 
On l'a entouré d'une grille de fer forgé comme les morts du cimetière, puisqu'il est le mort, puisqu'il est tant de morts. Dans le temps noir il est bien sombre, sous sa capote grise.
Mais il se tient debout sur son socle, droit, un peu fatigué, appuyé sur son fusil comme un pésan sur sa bêche. Sa manche de gros tissu semble tachée d'un peu de boue. Il a le fin sourire, à la fois satisfait et méfiant, des hommes du village, celui qu'ils ont pour contempler les terres, le travail accompli, les promesses des blés, les ombres dans le ciel et les couchants trop rouges.
Et puis il a le grand nez courbe des Fichepain, des Hallouin, des Nouvellon, des Tondereau, des Chevais, des Ferrand, des Norguet, leurs sourcils roux qui frisent un peu. Le nez d'ici, les sourcils d'ici. Les moustaches de mon père, de mon grand-père, de mon arrière-grand-père. 
C'est un soldat de chez nous.
Des femmes au corps épais, en foulard et en tablier, l'ont pleuré dans leurs grands mouchoirs à carreaux, lui ont porté de beaux bouquets cueillis dans les jardins, trempés de rosée et de larmes, et serrés d'une ficelle à volaille, avant de reprendre la charrue.
 
Le malheur a frappé ici comme ailleurs. Un jour, un glas venu de loin, transmis dans l'angoisse par le clocher de la vieille église, a résonné en sanglots dans les champs.
C'étaient des gars craintifs et timides, des gars de la campagne. Ils n'ont rien dit. Ils ont laissé les moissons aux femmes et aux enfants, ils sont montés dans les trains, ils ont bu pour monter au front, au lieu de la piquette du coteau, la gnôle infecte des tranchées, et ils ont vu les mouches se poser alanguies au fumier des cadavres. Dans les ruines d'autres villages, dans les champs dévastés d'autres fermes, que labourait la haine, que moissonnait la mort, ils ont laissé l'espoir, et tant d'amis, et puis la vie enfin.
Ici, le maire allait de maison en maison porter les lettres tamponnées et semer la détresse. Il ne s'habillait plus qu'en noir. Les épouses et les mères se pressaient à la messe de six heures, chaque matin, après la traite.
 
A quoi ont-ils donc pu penser, sous la pluie de mitraille et de sang, et à quoi pensent-ils, maintenant, ceux qui sont restés là-bas, couchés dans une autre terre ? On n'a jamais su.
Mais, quand tout a été fini, quand il a fallu choisir, pour la statue du monument, on n'a pas pu les imaginer autrement, ces morts d'une étrange et lointaine guerre, qu'en bons pésans appuyant sur la bêche leur grand corps fatigué de travail, posant leur fin sourire, satisfait et méfiant, sur la terre rousse et baignée de ciel, où les moissons frissonnent comme le temps, dans le vent de chez nous.
Car la terre, le travail, les chances des récoltes, même les morts, ici, y pensent encore, après, dans le vieux cimetière qui veille sur les champs.

Publié dans Le village : Selommes

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Catheau 01/08/2012 09:01

Fils, époux, père, paysan et soldat mort : l'instantané d'une vie. Un texte plein d'émotion pudique.

Carole 02/08/2012 12:44



Une vie qui condense celle de bien d'autres. Merci, Catheau. 



emma 27/07/2012 14:39

magnifique, Carole, merci pour eux, et maudite soit la guerre. Ta plume a la noblesse des plus grands, qui ne font pas d'effet de manche, et se font oublier eux mêmes derrière leur oeuvre

Carole 28/07/2012 00:14



Oh merci, Emma, quel compliment tu me fais là ! Je ne suis pas sûre de le mériter...



Jc Vincent 26/07/2012 22:45

D'aucuns, parmi mes collègues enseignants, considéraient les cérémonies d'hommage au monument au mort comme des corvées presque insurmontables. Mes élèves de 11 ans, je l'accorde, manquaient
parfois de motivation, mais m'accompagnaient : souvent pour me faire plaisir ...
J'y étais, chaque année, et y retourne encore ... pestant parfois, je l'avoue, sur les discours parfois extrémistes ...
Ces figures d'un autre temps pas si lointain, je les vois, je les regarde, encore, et toujours ...

Carole 27/07/2012 13:17



Moi aussi, je les regarde, avec beaucoup de peine et d'angoisse. Leurs douleurs me semblent encore très présentes et très proches.


Quant aux "récupérations", il y en a et il y en aura toujours, elles sont à mon avis hors sujet, et nous n'avons pas à les prendre en compte.



mansfield 26/07/2012 21:08

Un hommage vivant et vibrant à ces anciens qui ont fait que la France est toujours aussi belle, aussi attachée à ses traditions qu'avant leur départ brutal

Carole 26/07/2012 21:28



Oui, ils sont restés proches de la terre, et donc dans une forme de sagesse, qui nous a sans doute tous aidés en ces temps tourmentés. Mais si maintenant tout cela disparaît ?



Suzâme 26/07/2012 20:43

Ce beau travail de mémoire révèle de jour en jour ton style d'auteur. Que ton encre te soit fidèle encore longtemps! Je suis sûre que ton entourage te stimule... Tes écrits concerne tout un passé,
toute une région... Tu me fais penser à un auteur "en résidence" à qui le Conseil régional aurait chargé de raconter ... mais j'ai cru comprendre que tu avais tes racines... Si je ne suis pas
d'ici, j'apprécie ton chemin d'écriture... Suzâme

Carole 26/07/2012 21:27



Non, non, rien d'officiel. Mais j'ai pris des vacances au village, chez mes parents, et ensuite il y a eu ce projet de lecture à la bibliothèque, alors j'ai consacré une série de textes à ce
sujet, cela me plaisait d'approfondir toutes sortes de souvenirs d'enfance, et je voulais aussi faire plaisir aux gens du village, qui n'est pas du tout touristique, et dont bien sûr on ne parle
jamais nulle part.


Maintenant, je vais changer de sujet... on ne peut pas toujours être au village, je suis rentrée à Nantes. Mais je me sens un peu triste d'arrêter.


Ceci dit, j'adorerais être un "artiste en résidence" chargé d'un projet dans un petit "coin de France" ! J'attends les propositions (, en langage de blog...)


Merci, Suzâme, à bientôt.



Plume 26/07/2012 15:15

Un magnifique hommage à ces enfants du village qui ont sacrifié leur jeunesse et leur vie pour assurer la nôtre ...
Un témoignage qui sert le devoir de mémoire .
Merci Carole, bisous, Plume .

Carole 26/07/2012 21:19



Il y a en effet une forme de devoir à rappeler tout cela. Mais aussi à rappeler la sagesse de la terre, ennemie de toute guerre.



Balladine 26/07/2012 14:20

C'est un bel hommage que tu fais là à ces garçons si jeunes partit au combat, si jeunes pour mourir. J'ai toujours un serrement au coeur lorsque je passe dans un village où l'on peut lire tous ces
noms sur les monuments. Surtout ne jamais les oublier.

Carole 26/07/2012 21:15



Les deux guerres mondiales me semblent impossibles à oublier, mais le travail de mémoire doit tout de même être accompli, pour les générations suivantes.



joelle.colomar.over-blog.com 26/07/2012 13:54

Il n'y a pas comme les paysans( au sens noble du terme) pour être et rester dans la vie, le renouveau. Je crois que celle de la terre les y oblige. Amitié. Joëlle

Carole 26/07/2012 21:14



La terre a sa sagesse, et ils sont à l'écoute, car ils vivent de la terre.



dominique 26/07/2012 13:25

la dominante grise dans cette photo me plait. ça donne un aspect "metal" à l'image.

Carole 26/07/2012 21:12



Il pleuvait ce jour-là, et j'ai trouvé que c'était beau, tout ce gris, que cela détachait bien les traits aussi. Et puis bien sûr ce côté "métal" évoque la guerre.



Richard LEJEUNE 26/07/2012 10:18

Très bel hommage à ces figures que pratiquement plus personne ne "voit" ou, plus précisément, ne regarde ...

Voilà un texte qui, dans sa simplicité, dans sa pudeur, mériterait d'être lu dans les écoles, loin des flonflons politicards, sans autre sentiment vrai que le respect que l'on doit à ceux qui, dans
maints villages français et belges, ont sacrifié leur vie pour que nous puissions vivre la nôtre dans une certaine paix ...

Carole 26/07/2012 21:11



Merci, Richard. Il y a des noms de ma famille sur le monument aux morts du village.



Miche 26/07/2012 05:30

Quelle monstruosité les guerres ! Et encore, aujourd'hui avec des moyens techniques toujours plus destructeurs !

Carole 26/07/2012 21:13



C'est une monstruosité qui se déplace, d'un point à un autre du globe, mais avec laquelle l'humanité est toujours aux prises, et c'est peut-être encore plus terrible aujourd'hui, c'est vrai.



jill bill 25/07/2012 22:03

Eh oui Carole, mon grand-père est y revenu de 14...Un miraculé pour combien de condamnés... Il est beau ton poilu ! Merci....