Tous ceux qui pleurent

Publié le par Carole

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Voici les corps usés, voici les coeurs fendus,       
Voici les coeurs lamentables des veuves
En qui les larmes pleuvent,
Continûment, depuis des ans.
 
- O ces foules, ces foules,
Et la misère, et la détresse qui les foulent !
Emile Verhaeren, "les cathédrales"
 
    Au bas du merveilleux tombeau que Michel Colombe a sculpté pour les ducs de Bretagne, sous les gisants princiers aux beaux visages lisses, veillés par les anges et les vertus cardinales, veille la frise hideuse de pleureuses, naines, noires, anonymes, encapuchonnées dans leur douleur affreuse. Elles ont des visages d'os à demi-mangés sous la mante sombre, des visages têtes de mort, des visages de rien. Ce sont, je crois, les endeuillées, les douloureuses, les sans espoir, celles de tout en bas, qui n'ont pour porter leur mal et marcher devant elles ni lion ni lévrier, ni prudence ni tempérance. Les misérables qui n'ont, comme on dit, comme on a toujours dit, que leurs yeux pour pleurer.
    Vieux et près de mourir lui-même, le sculpteur a voulu qu'elles soient là, humbles et petites et soutenant pourtant de leurs silhouettes minuscules et rongées le grand charroi des princes. Comment les aurait-il oublié, lui qui avait un coeur de pitié, celles qui dorment au coin des portes, celles qui veillent au creux des porches, aux niches des rues grises, les femmes noires, effacées, renfoncées comme misère et tristesse ? Il a sculpté chacune d'elles aussi patiemment qu'il a sculpté le duc et la duchesse, les anges et les vertus, et il les a soigneusement, affectueusement recouvertes de chapelets de nacre et de mantes sombres, pour qu'elles n'avancent pas sans couvert sur leur rude chemin, pour qu'il leur reste un bout d'étoffe où habiller leurs os, où essuyer leurs larmes. 
    Je vous ai dit les pleureuses ? Mais ce sont peut-être des pleureurs, après tout. 
    Qui peut savoir ? il y a si longtemps qu'ils n'ont plus de visage, tous ceux qui pleurent.

Publié dans Nantes

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