Terreur

Publié le par Carole

Carrier.jpg
 
Je n'avais jamais aperçu ce poteau, au bout du quai de la Fosse où s'affairaient autrefois les portefaix et les matelots retour des îles. Je me suis approchée... on l'avait planté là pour commémorer les noyades de 93, les noyades de masse ordonnées par Carrier pour vider les prisons surpeuplées de Nantes.  
L'eau a passé sous les ponts pendant plus de deux siècles. Pourtant, ici, quand on se penche vers la Loire, on ne peut pas s'empêcher de penser à ces gabares d'alors, construites exprès, avec leurs panneaux astucieusement coulissants, pour noyer des humains vite et bien. Souvent, il m'a semblé les voir, couchés dans la boue des marées descendantes, les milliers de cadavres. Souvent, j'ai cru les entendre appeler dans un souffle du vent, dans un long cri de mouette.
Il y a dans les grands crimes, comme dans les grandes vertus, quelque chose d'irréductible, qui traverse le temps, qui ne peut pas vieillir. Ils s'incrustent dans le passé indistinct comme dans un cadre de poussière où ils sont toujours vivants. Et que les siècles passent comme les fleuves ne peut rien y changer : c'est toujours au présent qu'on s'en souvient. 
Il faut aller plus loin encore. Tout meurtre inspire la peur. Mais le crime de masse planifié, les cargaisons d'esclaves, les gabares à noyés, les camps d'extermination, les baraques à gégène, tout cela qui s'allie comme une ombre démoniaque, dans notre histoire, avec la recherche du progrès et de l'efficacité, tout cela qui témoigne d'une raison dévoyée s'appliquant à calculer le mal aussi froidement que tout le reste, recherchant dans la destruction des humains cette efficience maximale qui convient à la gestion optimisée des sacs de marchandises et des stocks de rebut, inspire une peur d'une nature différente, une horreur particulière, un de ces tremblements qui font vaciller nos vies sur leurs bases, ce qu'on a justement appelé la Terreur.
Le panonceau de la Fosse est bien petit, et bien isolé dans la ville, sur son bout de quai peu fréquenté. Il est marqué du coeur vendéen et des hermines de Bretagne. Je trouve étrange qu'on laisse un groupuscule régionaliste s'approprier un tel souvenir. Car il me semble, à moi, que lorsqu'on dit "noyades de Nantes", que lorsqu'on dit "Carrier", c'est toute notre civilisation qui frissonne, devant son ombre hideuse, avec l'eau de la Loire.

 

Publié dans Nantes

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

dalva 18/06/2014 09:35

Terrible. A lire ton texte, je sens une contraction intérieure.

Carole 19/06/2014 23:51



J'avais envie de parler de cela depuis longtemps. Mais, en fait, je n'"osais" pas. C'est tellement horrible. Mais c'est la réalité historique, et je trouve que ce souvenir se prolonge jusqu'à
nous de façon très angoissante.



flipperine 17/06/2014 16:56

il faut se rappeler du passé même s'il n'a pas été joli avant pour un rien c'était un duel, une tuerie

zadddie 17/06/2014 00:34

ce qui me semble encore plus terrifiant, c'est cette non peur de certains, de ceux qui decident de telles "solutions", ceux qui sont sûrs certains, que leur tour ne viendra pas, qu'ils ont dieu(
ou..) avec eux

Carole 17/06/2014 01:36



En ce qui concerne Carrier, son tour est venu. Un peu comme Eichmann, il était surpris qu'on le trouve coupable... il avait pourtant bien apliqué les ordres !



eva baila 16/06/2014 18:59

glaçant ! je n'avais jamais entendu parler de cela...

Carole 16/06/2014 22:41



Même ici on n'en parle pas beaucoup. 



Didier 85 16/06/2014 17:26

Oui, on frissonne devant toutes les atrocités commises par des hommes au nom de leur "idéal"...
Bisous et Bonne journée Carole

Carole 16/06/2014 22:41



On frissonne, oui.



mansfield 16/06/2014 12:20

A mettre en parallèle avec les marches des esclaves à Petit Canal en Guadeloupe, pour ne pas oublier l'horreur dont les humains sont capables!

Carole 16/06/2014 22:42



Oui, j'ai entendu parler de cela. Tant d'horreurs sur cette Terre, au passé et au présent.



mansfield 16/06/2014 12:17

Parallèle avec les marches des esclaves à en Guadeloupe, un lieu d'horreur dont il faut se souvenir pour ne pas oublier que les hommes peuvent être cruels!

Nounedeb 16/06/2014 11:14

Un texte qui touche, du début à la fin. Le poil se hérisse. Ces crimes se perpétueront-ils sans fin?

Carole 16/06/2014 22:44



Je n'ai pas la réponse. J'aurais trop peur d'être obligée de dire : oui...



Alain 16/06/2014 11:13

Ce sont toujours des périodes de bouleversements politiques, militaires ou religieux qui aboutissent à ce genre de massacre.
Devant la vision de ces horreurs la même question nous taraude : Quelles sont les raisons complexes qui poussent des humains à se comporter ainsi ?
Les commémorations reviennent constamment nous rappeler les souvenirs du passé. Les images de tous ces spectres d'hommes, de femmes et d'enfants nous hantent, mais ne suffisent pas à modifier nos
comportements dès que les troubles réapparaissent. Comment expliquer qu'un homme peut, dans certaines circonstances et dans le même temps, s'émouvoir devant une jolie fleur et devenir le bourreau
sans pitié d'un enfant ?
L'être humain saura-t-il un jour maîtriser les sombres pulsions qui l'agitent ?
La question serait intéressante au bac...

Carole 16/06/2014 22:46



Vous posez des questions passionnantes. Les réponses nous hantent souvent. 



Richard LEJEUNE 16/06/2014 08:31

Ah ! les terreurs !

Et le Prof d'Histoire de se permettre de rappeler - car la même inscription latine "Ici, ils tombèrent" est gravée sur une plaque "commémorative", au pied d'un petit escalier -(maintenant déplacé
dans le jardin du séminaire universitaire de l’Institut catholique de Paris) - qu'un an exactement avant Nantes, en septembre 1792, au couvent des Carmes, à Paris, des centaines de prisonniers,
laïcs comme ecclésiastiques, jugés dangereux pour leurs idées, furent massacrés ...

Comme un bien triste anniversaire, l'histoire se répéta à Nantes en ces temps de terreurs un an plus tard ...

Carole 16/06/2014 23:03



Oui, c'était un point de départ. Mais à Nantes, je trouve que le détail de plus, c'est l'efficacité du procédé des bateaux aménagés pour pouvoir s'ouvrir, ce côté "pensé" dans le massacre.



almanito 16/06/2014 08:07

Je suis d'accord, devant les crimes de masse, c'est l'humanité toute entière qui est concernée, qui doit frémir et se souvenir.

jill bill 16/06/2014 07:47

J'ai cru d'abord à des noyades "normales" mais non, organisées, quelle horreur oui !!!

Carole 16/06/2014 23:01



Ce n'est pas l'épisode le plus connu de la révolution française, mais c'est l'un des plus impressionnants.



hamza 16/06/2014 05:57

Ce texte est merveilleux. Cela donne envie de ne plus quitter ce blog et de lire tout ce qu'il contient comme informations. De pareilles horreurs font mal à l'humanité entière et hantent à jamais
nos esprits.

Carole 16/06/2014 22:46



Merci Hamza, vos commentaires me font toujours grand plaisir.