Sy seul

Publié le par Carole

sy-seul.jpg
 
Sur le quai de l'île de Versailles, ce graffiti était laid et poignant comme un visage barbouillé de larmes et trempé de nuit.
Dans l'ombre du pont humide, ce tag maladroit était lumineux et plein d'espoir, comme une ligne d'écriture grimpant la page sur un cahier d'enfant.
 
Une nuit, quelqu'un qui vivait là, un des abandonnés du quai, au lieu de se coucher tout de suite dans sa vieille couverture sur le petit banc de pierre froid et moussu comme une pierre tombale, s'est muni d'un gros feutre noir et d'une bombe à peinture blanche, et il s'est mis à écrire aux bateaux s'en allant vers le tunnel, à crier aux passants traversant le pont suspendu pour se rendre au jardin japonais, à dire à tous les habitants de ce monde flottant, qu'il était seul. Lui, Sy. Sy seulSi seul - tout seul.
Et s'il est si facile de l'imaginer écrivant dans le froid à la lumière d'un réverbère, se reculant jusqu'à l'eau noire pour admirer son oeuvre, puis se recouchant, apaisé, jusqu'au retour de l'aube, sur le petit banc, c'est peut-être, voyez-vous, c'est sans doute, que c'est cela, toujours cela, écrire. 
Nous, nous tous qui écrivons, sur des papiers sur des claviers sur des idées ou sur des rêves - ne le sentons-nous pas sans cesse, sous le papier sous le clavier sous les idées et sous les rêves, ce grand mur froid dans la nuit humide, où nos doigts gourds tracent sans fin - quoi que nous écrivions, quoi que nous cherchions à écrire - ces mots qui sont ceux de tous les humains : suis seul - si seul - tout seul ?
Et puis, quand les lettres se sont posées tout claires parmi les ombres, cette paix tout à coup, ce bon repos de l'âme, en attendant que vienne l'aube.

Publié dans Nantes

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S
Ton écrit est si fort qu'il traverse le coeur. La solitude? Le seul sujet qui n'en a jamais été puisqu'elle est question et réponse de notre existence. A bientôt. Suzâme
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C


Suzâme, je suis heureuse de te retrouver ! J'espère trouver un peu de temps pour les textoésies...


Sinon, la solitude, oui, c'est notre condition, c'est un sujet qui m'importe, car il est pleinement humain.



M
pardon ," seul ".
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M
Peut être est ce Sy qui est si seule ...
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C


Oui, j'y ai pensé, Sy est un nom qui existe en effet. Mais, quoi qu'il en soit, l'auteur de l'inscription a bien joué sur le sens de "si seul". Merci pour cette remarque.



Z
emouvant aussi ce sy
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C


sy triste...



M
C'est vrai que c'est poignant dans sa sécheresse. Deux mots. Deux petits mots qui valent tout un discours.
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H
Peut-être aussi est-ce un poète qui a attribué au banc le ¨sy seul¨ , comme une bulle dans les bandes dessinées? Le ¨sy¨ représentant une invitation à venir ¨s'y¨ asseoir? Peut-être qu'il avait
juste envie de réunir le monde sur un bateau-banc imaginaire, question de voyager dans le ¨ensemble¨. Peut-être?

Hélène*
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C
Bonsoir Carole,
Je suis très touchée par ce texte poignant qui dévoile nos solitudes avec brio, perspicacité et une immense sensibilité.
Toi qui recueille les signes du temps et des souffrances, les écorchures des sentiments, tu nous offres à nouveau un très beau moment de lecture et un voyage intérieur vers ce vieux mur où nous
écrivons nos solitudes et nos malaises.
Gros bisous...surchauffés!
Cendrine
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C


Merci pour ton magnifique commentaire. Tes passages sur mon blog me touchent toujours beaucoup, et la finesse de tes lectures m'apporte énormément. Si je ne t'ai pas répondu cette dernière
semaine, c'est que j'étais en vacances, sans internet. Amitié... chaude aussi !



E
Bon week end!
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N
On dirait que, de tes yeux pers*, tu perces les âmes!

Je ne sais bien sûr s'ils sont pers, mais perspicaces, ô combien....
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C


Les yeux d'Athéna ! J'aimerais bien... j'ai les yeux bleu ardoise - et l'ardoise, cela me convient aussi, on y écrit des mots de craie...


Merci, Nounedeb, à bientôt.



P
Ecrire pour poser ses cris, écrire pour mettre un baume sur son désespoir, écrire pour renouer avec l'élan de vie ...
Oui, un verbe qui rassemble .
Merci Carole pour ce texte poignant qui rassemble dans la lutte contre la souffrance de la solitude .
Je t'embrasse, Plume .
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J
Destinée humaine à laquelle nous cherchons à échapper mais qui nous rattrappe toujours. L'écriture permet alors de transcender cette solitude destinée.
J'ai vu récemment, un jeune homme se lover entre deux branches d'un arbre et pleurer. Pouvais-je lui tendre la main ? Quand je me suis retournée, il avait disparu... Amitié. Joëlle
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L
L'immense solitude résumée à deux mots ou la solitude quotidienne de ceux qui écrivent se rejoignent quand, l'acte accompli, se savoure le "bon repos de l'âme". Même si la solitude du quai se
prolonge, se prolonge, se prolonge...sans que les passants, distraits et pressés, s'y arrêtent vraiment.Merci pour tes billets toujours si délicatement justes, Carole.
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L
Un poignant appel au secours ...
LOIC
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