Sauver

Publié le par Carole

à sauver 2
 
 
Sur la fenêtre de la bibliothèque, on avait collé ces petites bandes de papier rouge. Sur chacune, qui commençait par le verbe "Sauver", quelqu'un avait écrit, à la main, ce qu'il voulait garder au fond de sa mémoire. Ce qu'il estimait le plus précieux parmi ses souvenirs.
L'un voulait "sauver" une déclaration d'amour, l'autre un jardin, un autre encore, une petite fenêtre où "elle", qui ne sortait plus, clouée d'arthrose, regardait encore, sans s'en lasser, le monde passer.
Il y avait aussi ce papier collé à l'envers, où on ne parvenait à lire que ces mots : après sa mort.
 
Et moi, qu'aurais-je voulu "sauver" si j'avais eu à écrire à mon tour sur les bandelettes de papier rouges comme l'urgence - ou comme la passion ? Qu'aurais-je pu coller dans la lumière, face aux arbres et aux fleurs du jardin ?
 
Peut-être que j'aurais demandé qu'elle soit sauvée, cette promenade en barque avec toi, sur le marais de Coulon, un jour de Toussaint splendide où l'on avait cru que l'hiver ne viendrait pas. Le lendemain matin, il gelait à pierre fendre et on cassait la glace sur l'eau de la mare, dans la cour où les canards nous regardaient tristement.
 
J'aurais pu essayer aussi de la sauver, cette petite table marquetée que ma grand-mère avait achetée à Capri, pendant le seul voyage qu'en toute sa vie elle avait fait avec mon grand-père. Quand on ouvrait le couvercle, une boîte à musique jouait  "la donna è mobile".  Puis la musique ralentissait, et lorsqu'elle se taisait, le silence était si lourd que nous ne pouvions nous empêcher, enfants que nous étions, de remonter le ressort jusqu'à le mettre en péril. Mais la musique finissait toujours par s'interrompre, toujours quelqu'un refermait le couvercle. Je crois que lorsque la table italienne a été vendue aux enchères, après, le mécanisme était depuis longtemps brisé.
 
On ne peut pas sauver, dans une vie humaine, ce qui vraiment fut précieux. Car c'est d'avoir disparu qui fait le prix de ce qu'on voudrait voir sauvé.
Cela n'est rien d'abord, ou si peu. Un moment presque ordinaire, un objet de mauvais goût peut-être. Comment saurions-nous que c'est justement là ce qui nous sera le plus cher ? Rien ne nous l'indique et nous le laissons perdre.
Puis quelque chose se brise, une voix se tait, ou bien l'hiver a gelé la dernière promesse de l'automne.
Et il ne nous reste plus qu'à écrire, en phrases habiles ou malhabiles, sur des bouts de papiers ou sur nos coeurs qui saignent, les inutiles mots de nos regrets.

Publié dans Fables

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Suzâme 22/06/2012 06:32

Bonjour Carole,
J'ai lu hier soir dans mon lit ton article et même si j'ai continué avec mon livre du moment,"sauver" est resté une question que j'avais sans doute cachée. Tu soulèves non pas des états d'âme
dessous la chair insouciante lorsqu'elle n'est point blessée, tu révèles subtilement ce que nous savons mais depuis quand? Nous sommes mortels à chaque instant. Alors sauver quoi dans une vie et
pour qui? Par exemple l'écrit... Cette petite chose étrange qui pousse dans la tête, se développe non pas comme une tumeur mais comme une fleur qui veut naître... Qui après nous voudrait sauver ce
miracle, genèse d'un texte et accomplissement? De son vivant, oui peut-être, oui, finalement, essentiellement, sauver ses repères et les recréer en cas de déplacement. Même l'oiseau survit ainsi.
(Fragments de vie d'un oiseau, dernier art.) Merci pour cette réflexion. Je t'embrasse. Suzâme

Carole 23/06/2012 18:29



Merci, Suzâme, ton commentaire m'a profondément émue. 


Je crois qu'on écrit pour que quelqu'un, à l'autre bout, réagisse ainsi, et prolonge, comme tu l'as fait, une réflexion commencée...


Ainsi, tu as raison, écrire donne du sens à la vie - même si parfois le doute peut nous prendre.



Gérard Méry 20/06/2012 17:21

...des sentiments, des ressentiments ..mais surtout de la poésie dans ton billet Carole.
Juste au moment où j'écoutais cette chanson.

http://www.youtube.com/watch?v=PPwzRAIJWfQ

Carole 20/06/2012 18:06



Merci du lien, je vais l'écouter.



EmilieRD 20/06/2012 16:52

Bon mercredi!

Carole 21/06/2012 21:54



Merci, Emilie.



mansfield 20/06/2012 15:08

Ce que l'on retient, ce qu'on oublie, de quoi sont faits les moments importants de nos vies, ce pourquoi on écrit, quand on écrit, en fin de compte, beaucoup d'émotion dans ce texte.

Carole 21/06/2012 21:54



Mansfield, c'est bien cela : "ce pourquoi (et pour quoi) on écrit."



Martine 20/06/2012 08:07

Bonjour Carole,

Plusieurs fois l'envie de pousser la porte de ton blog m'a effleurée et puis... j'ai remis à plus tard. J'ai tant de messages, de newsletters qui attendent...
Mais ce matin, je franchis le pas, ou plutôt le seuil de ton univers et.. je ne suis pas déçue. D'ailleurs, on ne peut être déçue par les visiteurs du merveilleux blog de Catheau.
Une lecture profonde, émouvante qui remue l'âme.
Choisir et confier à un petit bout de papier ce que l'on voudrait sauver? Je ne sais. Il y a tant de choses que j'aimerais ainsi préserver. Je crois que moi aussi j'aimerais TOUT sauver car je suis
une gourmande, une vorace du beau, du bon, du tendre, du précieux. Vaste, si vaste sujet

Merci pour cet instant si riche sur tes lignes
Bonne journée Carole
A bientôt
Martine

Carole 21/06/2012 14:56



Merci, Martine, pour ce message qui m'a fait tant plaisir.
Je suis passée hier sur ton blog, mais rapidement. Je vais poursuivre ce beau voyage chez toi. Chaque blog est comme un petit "univers", tu le dis très justement, et il faut un peu de temps pour
le découvrir.


En te lisant je me suis dit que grâce au blog nous "sauvions" chaque jour beaucoup de choses - beaucoup de pensées, de sentiments, de partages...



MARIE 20/06/2012 00:43

Je n'aurais jamais pu écrire sur ce bout de papier rouge, je n'ai jamais su faire de choix... j'ai toujours voulu TOUT sauver, j'ai toujours Tout perdu...

Carole 21/06/2012 00:20



Tu sais, Marie, j'ai souvent cette impression également. Mais Tout recommence aussi.



Quichottine 19/06/2012 21:28

Tu sais, je n'ai rien contre les périodes bleues, au contraire. :)
Douce soirée... et merci pour les liens.

Carole 21/06/2012 00:18



C'était une façon de dire qu'il y avait des "cycles" , et, curieusement, c'est quand je suis mélancolique que j'ai envie d'écrire des textes gais, et quand je suis gaie que j'imagine des textes
tristes.



Hélène Carle 19/06/2012 20:32

Sauver tous les moments tendres et les étendre sur le monde.

Si j'en avais l'opportunité, j'écrirais à la vie:¨ Sauvez la tendresse et nous ferons avec le reste!¨

Une autre belle réflexion Carole. Merci.

Hélène*

Carole 21/06/2012 00:15



Tu as raison : la tendresse, il n'y a que cela à sauver car elle se renouvelle sans cesse...


Merci, Hélène



Quichottine 19/06/2012 19:43

Chaque fois que je viens chez toi, je suis émue aux larmes...
Je devrais lire un peu plus, trouver le temps d'autres articles, ceux qui rient...

En as-tu ? Je le suppose aussi.

Les objets disent plus que ce qu'ils valent... et, tu as raison, certains nous manquent cruellement quand arrive le temps des regrets.

Passe une douce soirée.

Carole 19/06/2012 19:58



Oui, Quichottine, j'ai fait des textes amusants - enfin que je crois amusants : mon préféré est "Un bouddha dans le
jardin"(http://carole.chollet.over-blog.com/article-un-bouddha-dans-le-jardin-101915818.html), je me suis amusée aussi récemment en écrivant "un stylite" (mais c'est de l'humour "nantais" et
peut-être que tout le monde ne s'amuse pas des petits détails bien connus ici que j'évoque)(http://carole.chollet.over-blog.com/article-un-stylite-106506664.html).


Je ne te connais pas depuis longtemps, et je crois que je suis un peu dans ma "période bleue" en ce moment. 


Merci de ta visite !



Danielle 19/06/2012 18:02

Bonsoir Carole

toujours un plaisir de venir vous lire

merci pour cela

Danielle

Carole 19/06/2012 20:06



Danielle, je peux vous dire la même chose... et vous le dis !


Merci infiniment.



EmilieRD 19/06/2012 17:20

Bon mardi!

Carole 19/06/2012 20:06



Merci, Emilie. A bientôt.



Cendrine 19/06/2012 14:19

Bonjour Carole,
C'est un texte poignant, magnifiquement écrit, qui me fait chavirer le coeur...
J'ai goûté chaque mot avec un immense plaisir. La beauté de cette promenade en barque, la petite fenêtre aussi, comme un oeil sur le monde...

J'ai pensé à ce que j'aimerais sauver et écrire sur ces bandes de papier rouge... Je voudrais sauver le regard embrasé d'amour et de tristesse de Christophe, mon mari, lorsqu'une nouvelle crise
(une forme très rare d'épilepsie occasionnant hémorragies des muqueuses et douleurs atroces) survient dans mon corps et mon esprit. Parce que la pureté de l'amour est dans ce regard et que même si
la mort m'aspire à chaque fois, je suis vivante dans la lumière distillée par ce regard.

Merci beaucoup Carole pour ce texte superbe, d'une rare délicatesse qui va faire naître bien des petites bandes de papier rouge... Quant aux regrets, je les ai laissés s'estomper. L'instant
présent, tant qu'il y a un peu de répit est un joyau si précieux...

Amitiés chaleureuses et excellente journée.

Cendrine

Carole 19/06/2012 20:04



Merci, Cendrine, pour ton commentaire d'une rare beauté, d'une infinie délicatesse, et bien plus poignant que mon propre texte.


Que dire sinon que je pense t'avoir comprise...



Nounedeb 19/06/2012 13:50

Ronron. C'est, chère Carole, la petite onomatopée que je laisse en commentaire lorsque j'ai lu, ai apprécié, mais ne trouve que des mots banals pour le dire; ou que je manque de temps. Ainsi
ferais-je donc parfois, de façon un peu cavalière - et tu pourras sans m'en blesser supprimer ce commentaire ronronnant!

Carole 19/06/2012 14:10



J'adore tes ronrons, Nounedeb, tu le sais ! Merci et à bientôt, puisque te voilà de retour.


 



joelle.colomar.over-blog.com 19/06/2012 09:31

Comme ton texte me touche Carole.J'ai vu hier le film "De rouille et d'os". Un fim dur mais percutant. Il faut au héros quasiment perdre son enfant pour sentir et avouer son amour pour lui. Comme
nos coeurs sont hermétiques parfois ! Joëlle

Carole 19/06/2012 20:01



Voilà un film que je vais essayer de voir ausi. Merci d'en rapprocher mon petit article.



emma 19/06/2012 09:27

peut être tout simplement l'odeur d'un vieux doudou

Carole 19/06/2012 20:00



Merci, Emma, pour ce souvenir d'enfance que tu déposes ici...



Catheau 19/06/2012 08:46

S'accrocher à l'écriture pour que "quelque chose" perdure. Des petits papiers rouges, telles les "paperolles" de Marcel. Un beau texte qui éclairera notre journée.

Carole 19/06/2012 19:59



Merci Catheau. J'ai apprécié que tu reconnaisses l'allusion - discrète - aux "paperolles" auxquelles m'ont en effet fait penser ces bandes de papier couvertes de phrases manuscrites.



Richard LEJEUNE 19/06/2012 07:03

"On ne peut rien sauver de ce qui a été", écrivez-vous bizarrement.

Et que faites-vous du travail des archéologues qui rendent à l'Humanité des vestiges enfouis du passé ?

Et que faites vous des Champollion qui rendent à l'Humanité la vie des civilisations antiques ?

Pour ne prendre que le seul exemple des temples de Nubie - Abou Simbel, Philae, Amada et d'autres encore, menacés qu'ils furent par les eaux du deuxième barrage d'Assouan -, que l'on a rendus à
l'Humanité en les démontant et en les amenant à d'autres endroits d'Égypte ou du monde ?

N'est-ce pas sauvetage que tout cela ??

Carole 19/06/2012 08:01



Sans aucun doute, mais je n'entendais pas du tout ce "sauvetage" au sens archéologique, mais au sens personnel (ou "proustien", car cette idée n'est pas entièrement mienne) - et il s'agissait de
moments infimes autant que d'objets peut-être "conservables".


J'ai ajouté quelques précisions à la fin du texte pour qu'il n'y ait plus d'ambiguïté ! Loin de moi l'idée de m'en prendre à Champollion...


Merci pour ce commentaire qui m'a amenée, une fois de plus, à mieux préciser ma pensée. On ne comprend ce qui manque dans un texte qu'après avoir eu des réactions de lecteurs, et c'est l'intérêt
de ces "publications" sur le blog...