Une sans-dents...

Publié le par Carole

 

Capture sans dents
(Le Monde en ligne - "Les décodeurs" - capture d'écran)
 
"...et que nous veut-il dire ?
S’écria lors une de nos sans-dents."
La Fontaine, Les Lunettes)
 
 
Les "sans-dents"... cela pourrait bien rester dans l'histoire comme la "brioche" de Marie-Antoinette : un mot peut-être tout à fait fictif, sans aucun doute surinterprété, et pourtant, pourtant... si révélateur - non du mépris d'un homme, bien sûr, fût-il l'un des plus puissants, mais de l'ordre féroce de tout un monde. Ce triste monde où certains ont des dents de loups qui rayent dangereusement les parquets vermoulus des salons à dorures, tandis que d'autres n'ont plus pour mâcher leurs malheurs et ravaler leur peine que des chicots noircis sur des gencives nues. Ce monde qu'on nous fait passer pour nouveau, mais qui n'est que le vieux monde d'avant, hâtivement revêtu d'oripeaux technocratologiques.
"Les sans-dents" - c'est à coup sûr une bouchée qui mord, qui tranche et qui s'amuse, à belles dents bien blanches. On les voit, on les entend si bien, les moins que rien en foules, sans dents descendant l'escalier de misère, sans dents bredouillant leur détresse étouffée, sans dents sans dents descendant descendant jusqu'aux caves du monde...
 
L'expression, répétée ce matin dans tous les journaux, m'a, bien plus simplement, rappelé une rencontre, que j'avais faite il y a des années de cela, dans le tramway.
Une très vieille femme était assise devant moi, serrant son petit "caddy" de courses. Nous approchions de la station Haluchère, qui dessert l'un des hypermarchés de la ville. D'un seul coup elle s'est mise à me parler... bouillie de mots incompréhensibles, purée de sons brouillés... que voulait-elle me dire ? Elle m'a montré sa bouche où il ne restait que deux dents, devant, une en haut, une en bas (mais pas en face, comme on s'en doute). J'ai fini par comprendre. On s'habitue très vite à la langue des "sans-dents", quand on est un passager du tram.
Au fil des ans elle avait perdu presque toutes ses dents, et elle n'avait pu ni les faire remplacer ni s'offrir un dentier. Dernièrement, elle était tombée en descendant à quai, et elle avait perdu l'une des trois dernières dents branlantes qui lui restaient encore. Ce qu'elle attendait de moi, c'était que je l'aide à descendre à la station Haluchère, que je lui porte son caddy et que je la soutienne, pendant qu'elle s'approcherait péniblement de la porte, afin qu'elle puisse se tenir fermement, quand il y aurait ce coup de frein si brutal du tramway qui s'arrête. Elle avait tellement peur de tomber de nouveau, et de perdre encore une dent... C'est difficile, pour les très vieux, voyez-vous, c'est un exploit, de descendre d'un tram.
 
Je l'ai revue une ou deux fois ensuite.
Puis elle a disparu.
Evidemment.
On sait bien où ils vont, les "sans-dents", quand ils descendent seuls la dernière marche.
 

Publié dans Divers

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les cafards 07/09/2014 07:38

le mépris de ces gens là, tous partis confondus, n'a pas de limites !

FAN 06/09/2014 16:30

Chère Carole, en réponse à ta réponse sur le fait que j'aime partager sur mon blog des poètes tels qu'Aragon, Cadou, Benin! Oui, je suis d'accord avec toi qu'ils ont exprimé avec des mots parfois
mordants les misères des "sans dents" mais ces mots étaient poétiques!!Rien à voir avec le crachin d'une femme déçue! J'espère que l'actualité va vite passer aux choses sérieuses plutôt que de
cacher la m. aux chat avec un livre commandité, je le pense!! BISOUS FAN

Carole 06/09/2014 23:17



Oui, là je suis vraiment d'accord avec toi. C'est pour cela d'ailleurs que je pense que ce livre sera très très vite oublié. Parce qu'il n'a pas de valeur littéraire (d'après les extraits que
j'ai pu lire, car je n'ai pas acheté le livre ). Du reste ce fameux livre n'évoque pas particulièrement les pauvres, à ce que j'ai compris, mais au contraire un séjour à l'Elysée.


Ceci dit, je n'ai jamais dit que j'approuvais la dame, pas du tout. En fait je ne faisais que réfléchir à l'expression "sans-dents", qui est vraiment très frappante. Depuis hier, j'ai appris
qu'elle figurait chez La Fontaine. Dans ce cas, d'une part la formule sort du strict champ de l'actualité, et d'autre part l'honneur de la littérature est sauf. J'ai ajouté en citation la
référence à La Fontaine, cela donne un peu de recul.



zadddie 05/09/2014 23:39

je lisais ta réponse précédente et j'avoue que tes derniers mots m'ont fait sourire. Elle n'avait presque plus de dents mais(et) elle n'avait plus de voix. Non elle n'avait surtout presque plus de
force.
Nous sommes assez nombreux à vrai dire à n'avoir presque plus de force.

Carole 06/09/2014 00:17



Mais ce que tu écris là, toi, ne me fait pas sourire : c'est tellement triste. Et c'est bien parce que c'est si triste que j'ai écrit ce texte. Comme je l'ai dit plus haut : je n'ai pas pu m'en
empêcher.



FAN 05/09/2014 16:39

Ton anecdote sur l'histoire de cette pauvre vieille femme est émouvante et résume bien le tollé de ce jour à cause d'une phrase écrite par une femme dépitée qui ne sait pas qu'en se vengeant de son
ex amant devenu Président des français, met à bas la FRANCE et même si il y songe, je ne crois pas qu'il partira de sa fonction!! Ce post fait l'objet d'un "forum"!! je te préfère poète!!BISOUS FAN

Carole 05/09/2014 18:29



Oh, elle ne met tout de même pas à bas la France. Ne t'inquiète pas à ce point, Fan, car la dame sera vite oubliée. Il ne s'agit avec ces "sans-dents" que d'un symbole, dont la portée inattendue
m'a surprise. Ce n'est pas tous les jours que l'actualité nous lâche d'aussi étonnants symboles, et cela m'a paru mériter quelques remarques, même si le livre en question n'est pas fiable
puisqu'il semble dicté par la mauvaise foi et le ressentiment. Je ne suis vraiment pas sûre que cette formule soit authentique, mais les "sans-dents", eux, existent bien.


Il est rare que je me risque sur des terrains polémiques, car ils sont forcément clivants. Mais l'actualité, parfois, est incroyable, et je n'arrive plus à résister. Je suis désolée pour ceux qui
ne partagent ni mes opinions ni celles de mes commentateurs, mais ce n'est pas bien grave, à mon avis, de ne pas être d'accord. Je respecte pour ma part tous les points de vue et ne cherche pas à
imposer particulièrement mes idées.


Par ailleurs, la poésie, ce n'est pas si neutre que ça. C'est même rarement le cas.Tu citais récemment Aragon, René-Guy Cadou, Môrice Bénin... tu vois ! Mais le temps passe et rend les idées des
poètes moins mordantes, car les problèmes se déplacent.



Alain 05/09/2014 12:05

Entièrement d'accord avec vous Carole. On veut nous faire croire qu'il suffit de redonner de l'argent aux entreprises, d'augmenter l'austérité comme dans les pays du Sud, pour résoudre tous les
problèmes. Par contre, on oublie de nous expliquer que pour financer ces largesses à ceux qui en ont le moins besoin, il faudra bien prendre l'argent quelque part. C'est ce que le patronat appelle
faire des "réformes structurelles" expression floue qui englobe une réforme de notre système social que nos aînés se sont battus à obtenir.
Alors, effectivement, la violence inégalitaire est toujours possible...

Alain 05/09/2014 09:59

Je ne sais si cette phrase a bien été prononcée par notre président, mais je doute, car il est connu pour avoir l'humour facile, qu'il ait pu la prononcer pour désigner les pauvres. Cette
expression a certainement été sortie de son contexte par une femme humiliée et vengeresse.
Par contre, l'image terrible de "sans-dents" restera certainement. Elle pourrait bien symboliser tous ces miséreux, qui souhaiteraient que l'on s'intéresse plus à leur sort qu'à celui des patrons.
Pendant la révolution française, l'expression "sans culottes" a bien été donnée à cette foule populaire qui voulait abolir les privilèges...

Carole 05/09/2014 11:35



Oui, vous résumez ma pensée. La réalité n'importe guère face aux symboles. Mais les symboles à leur tour font avancer la réalité. Espérons tout de même qu'on n'ira pas jusqu'aux violences des
sans-culottes (je ne le crois pas, franchement). Cependant nous vivons dans une société qui inclut une violence latente, à partir du moment où elle est bâtie sur d'aussi fortes inégalités. Une
vraie faille sismique, la fameuse "frature sociale" - qui s'est beaucoup élargie en peu d'années.



Michèle 05/09/2014 08:40

Oui, le mot relève peut-être bien du même phénomène que la "brioche" mais je ne crois pas que l'histoire le retienne, l'histoire va trop vite, elle n'a plus le temps. La décapitation d'un
journaliste hier, aujourd'hui les "sans-dents" et demain quoi? D'ailleurs, l'auteur du "mot" ne sera pas décapité, lui.
Voilà une vengeance qui rapporte gros, l'éditeur et l'auteur se frottent le ventre, ils auront de quoi offrir des dents à des colonies de "sans-dents", et pour eux, un torchon qui leur permettra
d'essuyer leur bave.

Carole 05/09/2014 18:41



Tu as peut-être raison. Tout file, maintenant, les livres, les symboles, les idées... Par contre je n'affirme pas que ce mot a vraiment été prononcé, je m'en garde bien puisque je n'en sais rien,
et ne me fie pas à la dame qui en parle. Je dis seulement que, vrai ou faux, il a une portée symbolique assez surprenante, tant ce problème des "dents" résume un certain état du monde (pas
seulement de la France, d'ailleurs).



Pascal 05/09/2014 08:07

Certains sont pauvres de leur richesse
et d'autre riches de leur pauvreté.
Mais quand le minimum vitale manque
cela devient horrible.
Triste société qui n'assure plus ses fonctions d'aide
aux plus démunis pour le profit de quelques nantis

flipperine 04/09/2014 23:45

et oui ne plus avoir de dents cela ne doit pas être facile tous les jours mais ma mère me raconte que son grand-père n'avait plus de dents et qu'il arrivait encore à manger normalement il avait à
force durci ses gencives

Carole 05/09/2014 00:02



Oui. On s'endurcit, en somme.



almanito 04/09/2014 23:23

Oui, bien sûr, mais j'ai voulu parler de ce côté disons administratif parce que beaucoup ignorent qu'il existe des aides dont on parle (volontairement?) peu. Il y a aussi les cabinets mutualistes
qui pratiquent de "petits" prix sans dépassement. Par contre il n'existe quasiment aucune aide pour les prothèses auditives et les lunettes en effet.

almanito 04/09/2014 22:48

On se doute que tu n'en fera pas ton livre de chevet.
Ton texte est terrible et tellement vrai.
Je voudrais juste ajouter qu'il existe des secours qui complètent la CMU. Car pour en bénéficier, le salaire ne doit pas dépasser une certaine somme. Certaines personnes qui le dépassent ont tout
de même droit à des aides complémentaires mais très peu le savent.
Reste ensuite à trouver le bon dentiste qui accepte la cmu, ce qui n'est pas le plus simple. En fait, ce sont les catégories "moyennes" qui sont défavorisées le plus souvent, car elles dépassent
parfois de très peu les plafonds en vigueur. L'aide d'une bonne assistante sociale dans ces cas là est primordiale.
Bravo Carole, pour ce billet émouvant sur cette vieille dame et pour avoir parlé de ces problèmes graves.

Carole 04/09/2014 23:17



En fait, comme je l'ai écrit, cette scène date de plusieurs années, de plus de dix ans peut-être. Je ne pense pas que la CMU ait existé à ce moment-là. 


On voit encore beaucoup beaucoup de gens qui ne font pas refaire leurs dents faute d'argent. Il doit donc y avoir un vrai problème.


 


Mais dans la fameuse formule les dents absentes sont un symbole qui dépasse la question des prothèses dentaires. Il y a tant de "sans" désormais !


 



jill bill 04/09/2014 15:56

Trise fait... se refaire une bouche n'est pas donné peuchère !!! Côté bouquin qui se vend comme des p'tits pains parce que V a une dent contre F... fier de son trait d'humour, ben euh...
!!!!!!!!!!!!!! Société à deux vitesses... ceux qui peuvent monter dans les jets privés et ceux qui prennent le bus, tram à jamais... Merci carole !

Carole 04/09/2014 16:11



Je ne parlais que des gros titres des journaux. Le livre, je n'ai pas du tout l'intention de le lire. Comme tu dis, il va se vendre comme des petits pains, à des gens qui le(s) dévoreront... à
belles dents.