Rien

Publié le par Carole

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    RUE LA NOUE BRAS de FER, quelqu'un avait dessiné le mot RIEN. Très soigneusement, en choisissant sur le béton effrité du blockhaus un coin plus lisse, plus pâle, traçant pour l'encadrer quatre minces virgules qui lui faisaient un cartouche - ou peut-être sur ce mur aveugle une sorte de regard, et deux moustaches de sourire.
     RIEN. Venir rien que pour dire qu'on n'a rien à dire. Se donner tout ce mal, juste pour rien. C'est un rien étonnant, tout de même.
     La Noue Bras de fer, lui qui n'était pas rien, n'aurait jamais agi ainsi pour rien, et pour rien en ce monde n'aurait rien écrit d'aussi misérable sur les murs repoussants de ses prisons héroïques.
    C'était un brave, savez-vous, un officier de beau renom, ce La Noue, dit Bras de fer car il avait, rien de moins, rien de plus, une prothèse de métal à la place du bras humain qu'on lui avait tranché. Un Huguenot du temps des guerres de Religion, dévoué à son roi, prêt à toute souffrance et à toute hardiesse, esprit puissant et distingué aussi. Grand homme, très grand homme pour livres d'histoire et rues de villes capitales.
    Et de cela, voyez-vous, justement, de cela, à mon avis, il y a beaucoup à dire... car l'histoire, au fond, l'histoire qu'on nous raconte, avec ses défilés de grands hommes, a-t-elle été vraiment écrite par la main de fer des La Noue, ou par ceux qui n'ont rien laissé ni de leurs noms ni de leurs os ? A-t-elle été bâtie par les généraux, ou par leurs pauvres soldats ? Par les rois ou par leurs serviteurs ? Par les esprits profonds ou par les humbles femmes qui leur ont servi la soupe et chauffé le lit ? Par ceux qui savaient tout, ou par les gens de rien ?
     En regardant de plus loin, en réfléchissant de plus près, il m'a semblé que ce n'était pas rien ce RIEN. Il m'a semblé que c'était peut-être comme un nouveau nom de rue apposé plus bas, plus modeste, plus terne... comme une façon de nous le dire, cela que nous savons mais qu'on ne dit jamais, qu'on nous ment sur les noms, que les hommes de tout ne sont rien sans les hommes de rien, que les hommes de rien sont dans tout, et qu'ils sont derrière tout, et que leurs vieux visages effrités nous regardent passer dans chacune de ces rues qu'ils ont soigneusement dessinées et pavées pour que tous ces grands, ces très grands hommes de l'histoire qu'on raconte y avancent en triomphe sur leurs vies oubliées, leurs vies de moins que rien, leurs vies de trois fois rien.
    Et puis, qu'importe ? Car RIEN, c'est ce que nous serons, tous autant que nous sommes. Qui se souvient aujourd'hui de La Noue Bras de fer ? Est-il rien de plus que ce nom, posé comme un timbre sur un mur de béton friable, posté là vers le rien jusqu'à ce que la rouille en mange tout le fer ? Autant dire, rien. Rien de plus qu'un homme, et ce n'est rien du tout.

Publié dans Nantes

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Nym 07/12/2012 19:08

Très beau texte qui apaise ma soirée, et me donne envie d'écrire... Ou de continuer à découvrir vos billets, je suis déjà admirative. Bonne soirée

Carole 12/12/2012 23:14



Merci, Nym. Cédez à l'envie d'écrire, car c'est si bon d'écrire... on oublie tout... même de répondre au courrier : j'ai beaucoup de retard, j'espère que vous m'excuserez.



Catheau 06/12/2012 06:53

Mon commentaire a fait une erreur de destination (I phone trompeur !) Un texte ici que l'Ecole des Annales n'aurait pas renié. Mais les figures historiques m'ont beaucoup fait rêver quand j'étais
petite.

Carole 10/12/2012 22:37



J'avais même pensé à citer "Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot", alors, école des Annales, oui, pas de doute.



Catheau 06/12/2012 06:42

Qui disait qu'écrire, c'est cicatriser ?

MARIE 06/12/2012 00:55

Si on regarde bien, ce petit RIEN, c'est un visage aux paupières closes, sourcils levés dans une muette interrogation...

marisol 05/12/2012 11:17

Votre réflexion sur les petites gens se rapproche de celle qui me porte vers les petites mains, ces virtuoses de la haute couture sans qui même le plus beau des dessins de mode ne serait que du
papier et qui pour moi pourraient revendiquer à hauteur égale la paternité de l'oeuvre achevée.
J'apprécie toujours autant votre virtuosité à vous de jouer avec la langue et la pensée.
Très belle journée.

Carole 10/12/2012 21:14



Merci, Marisol : petites mains, petites vies, petites gens - mais vrais combattants courageux de la vie, et travailleurs de l'ombre, pour ceux qui vivent dans la lumière.



Gérard Méry 04/12/2012 00:16

..en tout cas Carole ce n'est pas RIEN de faire un billet sur ce sujet

Carole 06/12/2012 15:34



Certes !



Cardamone 03/12/2012 19:06

De l'art de faire rayonner les même pas trois fois rien! - Ca c'est bien toi! Bravo Carole!

Carole 06/12/2012 15:45



De rien, Cardamone ! A bientôt.



Valentine :0056: 03/12/2012 18:26

Joli ! Avec ces effets de couleur sur "Rien", et cette conclusion si parlante... Oui, en effet c'était une trouvaille, et qui t'a obligée à te renseigner sur l'individu évoqué par le panneau...
Encore un nom plein de poésie !

Carole 09/12/2012 22:53



Ce qui est étonnant, c'est qu'il suffit de mettre le nez dehors pour tomber sur une "trouvaille". C'est là la vraie "trouvaille" que j'ai faite en décidant de sortir systématiquement avec un
appareil photo.



emma 03/12/2012 17:44

une anecdote bien intéressante, et toujours de la belle philosophie mélancolique

Carole 06/12/2012 15:37



Mélancolique ? un rien peut-être... mais avec un rien de sourire tout de même...



Mandoelle 03/12/2012 17:38

Voilà des pensées qui m'ont maintes fois hantées quand j'assistais des personnes dans leur fin de vie. Et pourtant, ils avaient tant d'importance à mes yeux.Avec le temps leur souvenir s'est
estompé et des moments particuliers me remontent à la mémoire. Notre valeur sur terre pèse si peu et pourtant chacun aura marqué son passage de quelques graines semées par ci par là. Amitiés.
Joelle
ps: excuse mes fautes de frappe, je fais tout à une main, pas toujours aisé !

Carole 06/12/2012 00:52



Je suis désolée d'apprendre que tu es blessée. Bon rétablissement, Joëlle.



Nounedeb 03/12/2012 17:24

Partir de ...rien, pour nous amener dans la réflexion philosophique...Pourquoi quelque chose plutôt que rien?...:)

Carole 06/12/2012 15:38



Je n'allais pas si loin : juste pourquoi "quelqu'un" plutôt que "rien" ?



mansfield 03/12/2012 11:10

Et si rien rejoignait tout, si tout ou rien c'était pareil: un grand espace inutile, nos vies si précieuses d'un point de vue individuel et si infimes à l'échelon mondial! Une belle analyse Carole!

Carole 05/12/2012 00:02



Alors il n'y aurait plus rien... à penser ! Merci, Mansfield.



Richard LEJEUNE 03/12/2012 09:23

Très beau texte qui navigue entre réflexions d'histo...riens et pensées "devossiennes", pour se terminer plus profondément encore avec des "mots" sart...riens.

Les pères ne sont pas loin avec vous Carole ; et ceux qui vous inspirent ne sont pas rien !

Carole 05/12/2012 00:12



Voilà un commentaire qui me fait plaisir ! C'est vous qui êtes un "devossien" ! Merci.



jill bill 03/12/2012 08:49

François, un soldat... au bras tranché, ce ne fut pas rien pour lui... Comme tu dis nous sommes peu de chose et une fois l'arme à gauche encore moins... De tout et de rien vont nos jours... Merci !

Carole 05/12/2012 00:06



... de rien ! A bientôt.



timilo 03/12/2012 07:30

Un Rien peut aussi être suivant le cas beaucoup

J'ai mis mon blog en pause pour quelques jours , le temps de faire soigner mes bobos
A Bientôt CAROLE
Douce journée
Bisous
timilo

Carole 06/12/2012 01:06



A bientôt Timilo, bon rétablissemnt !



jamadrou 03/12/2012 06:53

Un petit Rien
du Tout.
Que Vous avez vu.
Mr La Noue vous remercie
et nous aussi!
(Belle leçon Carole)
Jamadrou

Carole 06/12/2012 00:42



Merci, Jamadrou ! C'était aussi pour moi une occasion de nouer connaissance avec ce "Bras de fer" un peu oublié...



Hélène Carle 03/12/2012 01:42

Ce mot: Rien, ce sont 4 lettres que je traite avec beaucoup d'affection. Un mot qui en dit long, un mot en réflexion et en génuflexion. Un grand mot et un petit mot. Un mot vaste, vide et
rempli.
Oui, j'aime Rien! (sourire)

Hélène*

Carole 05/12/2012 00:02



Rien de plus vrai, Hélène ! A bientôt.