A-côtés

Publié le par Carole

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"Alors que mon frère suivait le raccourci de la crête pour gagner en altitude, je restais, moins énergique, en contrebas : il avait beau m'appeler et m'inciter à prendre au plus court, je lui répondais que j'espérais arriver plus facilement par l'autre côté."
(Pétrarque, L'Ascension du Mont Ventoux)
 
 
A l'ombre de la haute Tour de Bretagne, la petite boutique était à vendre...j'ai vite photographié l'enseigne avant qu'elle ne disparaisse, engloutie par le prochain changement de propriétaire.
Car cette enseigne, j'aurais pu la faire mienne - Je la ferai mienne.
Pour ces douces et méditatives cérémonies du thé qu'elle annonce - pourquoi pas ?.
Pour l'anneau brisé de son O, symbole de libération ?
Bien plutôt pour ce merveilleux à-côté, pour ce clairvoyant pas de côté qu'elle propose, de ses lettres usées délavées aussi douces que la gorgée de thé que je bois en ce moment même, pour me délasser, laissant un instant de côté l'écriture de ce texte.
 
Etre à côté... toujours un peu à côté.
Se placer un peu de côté pour mieux voir, échapper à l'éclat d'un soleil trop vif. Dédaigner ce qui , de force, s'est placé au centre. Ajuster la prise de vue, rééquilibrer le cadrage.
Regarder, sur le bas-côté, ce qui se tient dans les fourrés, dans les fossés remplis de pluie, de boue, de ciel et de bêtes vives. Fureter dans les ombres, pour discerner ce qui s'y cache, inconnu, de beau, de laid, de juste et d'incertain.
Marcher à côté des autres pour les accompagner, mais aussi pour éviter de marcher tout à fait du même pas qui pourrait se tromper.
Se poser à côté de soi, et regarder le monde comme si on était devenu un autre, d'un peu plus haut, d'un peu plus bas - d'un peu ailleurs.
En toute chose considérer les à-côtés, ces détails où se cache souvent l'essentiel.
Aborder les obstacles par leur côté caché, sur leur flanc de secrets.
Laisser de côté ce qui doit mûrir, pour le reprendre un peu plus tard, un peu plus loin.
Surtout réfléchir un peu à côté. S'écarter de la grand'route, essayer les chemins qu'on n'a pas encore frayés, et qui pourraient bien mener vers l'ailleurs.
Penser un peu de côté, ne jamais se contraindre à penser droit, se laisser incliner de çà de là, comme un roseau qui accompagnerait le vent sans jamais le fuir.
Eviter les lignes déjà tracées, dédaigner les règles qui les ont dessinées, préférer passer un peu à côté, en zigzaguant doucement. Choisir le chemin des écoliers, celui des flâneries, des digressions, des ricochets et des reflets. Prendre la voie cahoteuse des métaphores, des trilles et des analogies. Suivre ce qui s'y révèle d'évidence et de fulgurance.
 
Je ne dis pas, bien sûr, que ces périples hasardeux dans l'à-côté des choses et des êtres, je ne dis pas que ces lentes aventures du côté de ce qui se cache et ne se découvre qu'imparfaitement vous mèneront au succès, car, même si certains, en ce bas monde, parviennent à tirer un bon profit de leurs petits à-côtés, le succès, le franc succès, ne sourit vraiment qu'à ceux qui foncent droit devant. Je ne vous cache pas non plus que cela pourrait même vous exposer à trébucher tout à fait, vraiment à côté de la plaque, au plus profond de ces failles et de ces faillites qui ne vous laissent rien de ce que vous auriez pu mettre de côté - vous avez vu vous-même que ma boutique d'Acôthé, si visiblement peu prospèreest désormais à vendre -... Je vous dis seulement que c'est le moyen d'aller vraiment loin, d'aller vers ce qui attend de très ancien au plus caché de soi, et d'aller vers ce nouveau qui attend chacun à côté de lui-même.
Imaginez Pétrarque sur le mont Ventoux : au lieu de se lancer vers l'à pic derrière son frère qui va droit et agile, il grimpe lentement vers le sommet en prenant les lacets - et il se maudit d'avoir pris ces détours paresseux. Pourtant, lui seul découvre, à côté de ce qui le dépasse, tant de sommets au lieu de ce seul sommet qu'il n'atteindra jamais, qu'il en revient plus sage, comme un homme qui voit clair en lui-même.
Imaginez, maintenant, un serpent déroulant ses anneaux, qui brusquement les sentirait se briser dans la mue, et, rampant à côté de sa vieille peau, s'en irait neuf dans un monde renouvelé.
 
Un pas de côté, un pas chassé, un pas glissé, songez-y, c'est un beau pas de danse dans l'harmonie du monde.

Publié dans Fables

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Anne L S 06/06/2012 20:52

Et je n'ai jamais lu Pétrarque... J'écoute la terre, ces murmures, son mystère...

Carole 06/06/2012 23:29



"L'Ascension du mont Ventoux" est un texte très court, très beau, que j'aime beaucoup. Pas du tout le Pétrarque "pétrarquisant" qu'on connaît.
Mais tu as raison : il ne sert à rien de lire si on n'est pas capable d'écouter la terre - et le ciel aussi ! C'est le premier des livres à déchiffrer.


 



Anne L S 05/06/2012 22:46

L'ascension du mont Ventoux est d'une marche lente, le temps de respirer cette sève des résineux, d'entendre bruire les abeilles, de regarder là-bas ce monde soudain si petit, d'apercevoir là-haut
ce caillou chauve. Et, lorsqu'enfin, nous y sommes, nous avons atteint le sommet, si dénudé, recevoir cette richesse infime des pavots orangés, aux pétales si fragiles, qui ont su résister dans ce
désert.
Nul succès mais un souffle. Alors, du haut d'une falaise, je prends un chemin serpentant vers la mer parce que je sais qu'en haut, en bas, j'ai bien plus à apprendre qu'à m'imposer.
Si "notre regard pouvait muer"

Carole 06/06/2012 18:17



Je ne suis jamais allée sur le mont Ventoux autrement qu'"avec" Pétrarque. Et c'est curieux, Anne, ce que tu dis est très proche de ce qu'il a écrit il y a si longtemps - mais son message
religieux prend maintenant un sens poétique.


 



Catheau 02/06/2012 10:50

Que l'on aime à vous suivre, à vos côtés, sur ces chemins de traverse, dans l'oblique de vos mots.

Carole 03/06/2012 23:10



Merci pour ce beau commentaire, variation très réussie sur l'"à-côté".



Voilier 02/06/2012 06:25

Quelques mots dans les voiles du silence, à côté du mât de ce commentaire... Merci pour ce que tu as écrit là, Carole.

Voilier

Carole 03/06/2012 22:55



Et merci d'avoir soufflé dans ces voiles. Douce brise du soir pour moi...



juliette 01/06/2012 14:46

Bonjour Carole,
à mon tour de venir faire un tour sur ton blog et quelle agréable surprise ! c'est un plaisir de te lire, j'aime bcp ton style.

Carole 03/06/2012 22:40



Merci, Juliette, à bientôt, car j'aime bien ton blog moi aussi.



Hélène Carle 01/06/2012 06:02

La marge étant depuis l'enfance mon repaire préféré, ce texte ne pouvait que m'attirer. Être à côté, pas à gauche, ni à droite, ni au centre, et je ne parle pas du milieu car le milieu est partout,
mais c'est une autre histoire. L'à-côté c'est l'apprentissage du plus vaste.

Je vois dans cette photo un lien avec les derniers livres de Gilles Ortlieb: Tombeau des anges et Liquidation totale.

Je me glisse dans votre écriture Carole, merci pour ce délice.

Hélène*

Carole 03/06/2012 21:29



Merci, Hélène, de m'indiquer ce livre que je ne connaissais pas. Je le chercherai. Je partage votre analyse sur "l'apprentissage du plus vaste".



lutea 31/05/2012 21:42

comme toujours texte et images magnifique, on se sent petit À COTÉ de vous

Carole 01/06/2012 00:06



Ce compliment me touche profondément, Lutea, car j'admire beaucoup vos photos. Vous avez énormément de talent. Ainsi, vous ne pouvez pas vous sentir "petit" à côté de moi qui suis beaucoup moins
bonne photographe que vous.



Nounedeb 31/05/2012 13:53

Que je me sens bien dans ce texte! J'aime ces pas de côté, sortir, aussi, des idées reçues. Et je suis renvoyée là à ma lecture du moment: "L'empreinte à Crusoé" de Patrick Chamoiseau. C'est
magnifique, j'en ferai un petit article quand je l'aurai fini.Quelles explorations des à côtés! Et quelle langue, quelle poésie foisonnante!
En prenant mon thé, tout à l'heure, je penserai à toi, Carole, et tout ce bon que tu nous offres.

Carole 03/06/2012 21:24



J'essaierai de lire ce livre dont tu as parlé sur ton blog, Nounedeb. 



joelle.colomar.over-blog.com 31/05/2012 12:53

C'est ainsi que j'envisage le dialogue. Des mots francs certes mais non brutaux qui permettent de dire sans blesser.Mais que penser du crabe qui ne peut avancer autrement que sur le côté ?....Bonne
journée à toi Carole. Joëlle
PS: merci pour ta proposition de lien lorsque tu publieras ton article

Carole 31/05/2012 19:45



Mais en avançant de côté, il va très loin, ce crabe, au fond des mers. Quant à celui qui vrille les corps, il avance parfois masqué, mais il vise bien au centre, lui. J'ai préféré me référer à la
danse...


Pour l'article ce ne sera pas immédiat, d'ici peut-être une quinzaine.


 



jill-bill 31/05/2012 11:31

Bonjour Carole... Une belle réflexion à mettre de côté... Côté enseigne elle en dit long... Dommage elle n'a pas fait son blé côté thé ! Merci... jill

Carole 03/06/2012 21:22



Merci Jill pour ce commentaire qui m'a fait. A bientôt.