Prélude

Publié le par Carole

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Quelqu'un avait sorti un piano sur le trottoir. Un de ces vieux pianos droits dont d'habitude on joue solitaire, dans une pièce close et un peu sombre, face à une tapisserie fanée. "Jouez !" disait une affichette posée sur le couvercle. 
 
C'était un accordéoniste tzigane qui m'avait guidée jusque là. Il jouait une valse en marchant, m'entraînant de son pas dansant, guidé lui-même par les notes du piano. Puis il a bifurqué dans une autre rue, et j'ai entendu nettement le pianiste.
Vêtu de sombre et voûté, il paraissait absorbé dans son jeu.
Il s'était lancé dans une sorte d'improvisation hachée. Il commençait un morceau. En commençait un autre. Un autre encore. Ils se ressemblaient tous un peu, sans jamais être tout à fait le même. Dans ce flux surgissaient parfois des bribes de mélodies si neuves qu'on en frissonnait d'émotion, avant que ne reprennent les premières mesures déjà connues d'un morceau précédent, pour une variation nouvelle.
Une phrase de Jankélévitch sur les Préludes de Chopin m'est revenue tout à coup en mémoire : "Prélude?  Prélude à quoi ? prélude à rien... 24 Préludes, préludes à rien, préludes, et voilà tout... "
En effet, il préludait, ce pianiste solitaire au milieu des passants.
Comme tout créateur il en était toujours au commencement.
A l'instant où tout est beau parce que tout démarre. Et où l'on sait déjà qu'il faudra tout recommencer. Parce que l'élan qui a voulu le commencement ne pourra jamais accepter la fin.
Une petite pluie fine commençait à tomber. Et c'était comme une autre mélodie qui serait née ailleurs, un peu plus haut, un peu plus loin, comme un autre prélude.
Un couple est passé, se tenant la main - des enfants presque tant ils étaient jeunes. Ils se sont arrêtés un peu pour écouter.
Puis l'accordéoniste tzigane est revenu, jouant une autre valse, tout près du pianiste qui l'a un instant accompagné.
Le magasin, derrière le piano, s'appelait  "A plein rêves". Sur l'enseigne il manquait un s - il manque toujours quelque chose à notre plénitude.
 
"Prélude ? Prélude à quoi ? prélude à rien... prélude, et voilà tout..."
 

Publié dans Fables

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S
Bonjour Carole,
Pendant que je découvre ce prélude de Chopin, un peu vif pour l'heure, je me suis demandée en te lisant si tu n'avais pas été tentée de t'installer, toi aussi. Assise devant un piano qui n'est pas
le tien; assise avec un peu de nostalgie ou beaucoup d'envie... J'espère oh oui j'espère que tu joues encore chez toi... A bientôt. Suzâme
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C


Chez moi, je joue un peu, mais de plus en plus mal, forcément (il faut s'entraîner beaucoup si on ne veut pas perdre), et en public, franchement, je n'oserais pas...


Celui que j'ai photographié jouait très très bien.


Merci, Suzâme, de penser ainsi à moi, à bientôt, et passe un agréable après-midi !



N
Une merveilleuse histoire de rencontres, pleine d'émotion, comme tu sais nous les raconter. Et j'aime beaucoup cette variation sur le prélude.
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Q
Un magnifique moment !
Comme j'aurais aimé être le pianiste... ou juste un musicien qui passait.
Nous aurions joué à quatre mains.

Prélude à un commencement.
A quelque chose à venir.

A l'un de ces "riens" qui font le bonheur de l'instant.
Merci pour celui-ci.

Douce journée à venir, Carole. Merci !
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E
Un magnifique et poétique reportage d'un instant, d'un regard , d'une écoute .
Le S ne manquait peut-être pas , c'était simplement un grand rêve , celui qui nous dynamise .
C'est vraiment chouette ce piano sur le trottoir .
Douce soirée, bises Carole
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G
Il faut bien reconnaitre que la rue pour ce genre d'instrument n'est pas l'idéal, mais l'insolite aidant toutes les notes sont bonnes à prendre ...à écouter.
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C


C'est de l'"insolite" très maîtrisé : un magasin de pianos de la ville a proposé cette idée (excellente) pour le "Voyage à Nantes", ensemble d'activités culturelles de cet été.



D
Superbe instant !!! Mais j'ai peur qu'il ne se désaccorde trés vite !!!!
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C


Le piano se désaccordera, mais qu'importe, si un "accord" s'installe dans la rue, autour de lui ?



M
L'élan créateur, cet espèce de souffle qui vous attrape et vous pousse sans que vous ne sachiez où vous allez. Ce vertige-là est particulier, c'est comme si on sentait la vie couler dans ses
veines. Un prélude à rien puisque nous sommes là, posés sur terre, c'est tout. Juste le temps de se dire qu'on est vivant. J'aime cette définition du prélude.
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C


Et moi, j'aime beaucoup ta définition du "vertige créateur", Mansfield, merci.



C
une 40aine de pianos sont de sortie ces temps ci dans Paris
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C


Splendide idée !


A Nantes il y en a plusieurs aussi. Mais un seul devant une boutique nommée "A plein (sic) rêves."



H
J'en suis convaincue, ce sont des âmes très délicates et cette histoire(arrivée il y a de très nombreuses années) a contribué à effacer des traces de préjugés que je ne pensais pas avoir. J'ai reçu
ce matin là une grande leçon, le soleil m'a parlé en rayonnant sur cet homme. Et depuis, je porte mon regard au-delà.
Contente du partage et de ma petite confession!

Hélène*
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C


Et moi je te remercie pour ce beau récit !



H
Cela me ramène un souvenir: une voisine déménageait son piano et pour faciliter la manoeuvre on devait entrer chez moi. Un énorme déménageur me montrait son dos, en sueur, un peu rustre en
apparences. Puis, miracle, métamorphose, on déposa le piano au milieu du stationnement et l'homme se mit à jouer la sonate au clair de lune. Beethoven dans un stationnement, un matin de printemps
et moi à ma fenêtre, enchantée. À l'étonnement de ma voisine, il répondit que pour être un bon déménageur de pianos, il fallait les connaître, les aimer et que la meilleure façon était de savoir en
jouer.
J'avais envie de raconter ici cet instant magique. La vie a de ses surprises! Elle est un enfant joueur et place ses sourires partout.

Excuse-moi Carole pour tout l'espace que je prends ici aujourd'hui.
Bonne fin de journée!

Hélène*
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C


Hélène, ton histoire me ravit ! Tu devrais la raconer sur ton blog tellement elle est belle, magique, vraiment.


 Mais tu sais, j'ai souvent vu ces "déménageurs" de pianos les apporter sur scène pour des concerts, alors je pense que ce ne sont pas du tout des "rustres", même si les pianos sont si
lourds qu'ils faut des muscles de fer.



J
Un jour, une de mes personnes âgées avait été amenée à grand peine jusqu'au salon. Installée par hasard devant le piano, elle nous a surpris par une belle mélodie émanant de ses doigts gourds alors
que son esprit divaguait. Etait-ce le prélude d'une fin certaine ? Joëlle
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C


Un beau moment... prélude de la fin ou retour à une vérité oubliée de l'être ? 


Preuve en tout cas que le corps garde précieusement la trace de la pensée, quand la pensée même semble avoir sombré.



Z
C'est juste magnifique. L'instant,ta représentation de cet instant..
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C


L'instant, c'est souvent ce que je cherche à saisir : un travail difficile pour moi, sur une matière par essence fragile.


 



E
tu es un fabuleux reporter-explorateur de la vie d'ici et maintenant, dont nous ne sommes souvent pas capables de saisir la magie, comme tu le fais
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C


ça, Emma, c'est ce que j'aimerais être ! Encore pas mal de travail devant moi, je suppose...



T
J'aimerais me trouver dans cette situation
Que d'émotions
Douce journée
BISOUS
timilo
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C


On se trouve toujours dans des situations passionnantes, à mon avis. Je sors très peu, mais je ne suis jamais déçue. 



J
A plein rêves, une boutique bric à brac... Prélude sur le trottoir... à rien, pour tous.... voilà encore joliment dit... merci Carole !
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C


Merci, Jill, mais ce n'était qu'un... prélude...