Poissons rouges

Publié le par Carole

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Je suis passée hier place du Bouffay, et j'ai vu que Liopé "liquidait". Installée là depuis des décennies, l'animalerie déménage en banlieue, chassée du centre-ville par la marée des restaurants, des cafés, des terrasses et des banques. 
Nous ne verrons plus les grands aquariums lumineux où se reflétait la vieille place, nous ne verrons plus la mer allée de la Tremperie, nous n'achèterons plus de poissons en avril en rêvant à la Loire sous nos pieds enfermée dans sa fosse.
C'est ainsi, tout doit disparaître, et les vieilles boutiques de Nantes sombrent dans nos mémoires comme navires à voiles ensablés dans l'estuaire.
 
Quittant pensivement Liopé, je me suis souvenue de mon poisson rouge d'autrefois. Il n'avait pas été acheté chez Liopé, celui-là, mais quelque part à Blois, dans une boutique également disparue.
Mes grands-parents me l'avaient offert pour mes quatre ans, et c'était un ravissement de le voir, virant dans son bocal, frétiller, s'agiter, s'éclairer, petite flamme vive.
Quand j'ai eu cinq ans, que je suis entrée à l'école, je l'ai vu grandir, s'épanouir, tournant plus posément, regardant le monde par la vitre, à mesure que la raison lui venait.
Bientôt j'ai eu six ans. Dans son bocal terni, il a commencé à mûrir, à engraisser, à ralentir, allant son train de poisson gras sans plus chercher ailleurs.
Et puis, je ne sais comment, j'ai eu sept ans et je l'ai vu vieillir, ne remuant presque plus, pâle et enflé comme un pauvre hydropique.
J'avais huit ans quand il est mort. J'ai bien pleuré, et puis j'ai eu neuf ans...
 
Dans son bocal mon poisson rouge avait fait le tour du temps, tout doucement, comme une aiguille aurait fait son tour d'horloge.
Et moi j'avais appris, tout doucement, ce que c'est que la vie, tournant dans son bocal comme petit poisson, juste pour faire le tour, avant de disparaître, de l'humble goutte d'eau qui abrite le temps.
 
 
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Publié dans Nantes

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FAN 20/10/2014 11:27

Un récit nostalgique qui émeut puisque nous avons été tous confronté à cette horloge du temps pour les êtres que l'on a aimé, merci Carole, toi qui nous ravit avec tes souvenirs en les exprimant si
bien à l'écrit!! BISOUS FAN

Cristophe 20/10/2014 10:11

Peu avant de mourir, le poisson rouge pensa à tout ce qu'il n'avait pas fait, à tout ce qu'il n'avait pas lu, aux rencontres trop brèves... Il se dit aussi qu'il avait par ailleurs bien profité de
la vie.

Quichottine 19/10/2014 20:22

Je n'ai jamais eu de poisson rouge lorsque j'étais enfant... nous déménagions trop souvent et nous n'aurions pas pu l'emmener dans nos longs voyages.

Mais j'ai offert un poisson rouge à ma fille aînée qui mourait d'envie d'avoir un animal à la maison... j'avoue à ma grande honte que le pauvre n'a pas résisté...

Ceci étant dit... je te remercie pour ces souvenirs partagés. J'ai adoré ce que tu écris de la découverte de la vie. Tes deux derniers paragraphes sont sublimes.

passe une douce soirée.

mansfield 19/10/2014 19:55

Bravo, une belle image de la vie et des ronds qu'elle nous fait faire dans l'eau!

flipperine 19/10/2014 17:12

que c'est bien dommage de voir disparaître toutes ses vieilles boutiques elles avaient leur charme

Cardamone 19/10/2014 16:01

Regarder les poissons rouges a quelque chose de très apaisant tout en nous donnant des idées de non-sens de la vie, c'est étrange.

Mamilouve 19/10/2014 11:48

L'enfant et le poisson rouge : une fable nostalgique sur l'enfance, la vie et le temps qui passe. Sur notre monde aussi. Ce qui a été ne sera bientôt plus, mais sera-ce moins bien pour autant ? Je
ne serais pas aussi catégorique que certains. Différent, à coup sûr. Mais n'est-ce pas ainsi depuis la nuit des temps ?

Aredius 19/10/2014 10:24

Liopé s'en va... mais ne disparaît pas comme les librairies Castela à Toulouse et la plus vieille librairie de Paris qui va toucher le fond ...qatari !
Quant au Neptune "nouvelle génération" comme ils disent, on attend (? !) qu'il se remplisse de commerce. Si l'on veut que la société de consommation grossisse il est urgent d'installer les
déchetteries tout à côté des centre commerciaux ou des écoles. Il faut en effet que nos enfants aient la dernière tablette dernier cri si on veut que la "société de la connaissance trois point
zéro" soit notre porte de salut ! Ben couillon !

Liopé va-t-il aller dans le quartier "éco durable pipeau" des Gohars ?

http://lefenetrou.blogspot.fr/2014/10/gohards-doulon-les-projets-durbanismes.html

dalva 19/10/2014 10:13

Très joli texte sur le temps qui avance.
Cette marque presque rouge, sur la vitre, c'est terrible.

Loïc Roussain 19/10/2014 09:39

"coquillages, coraux, tout doit disparaitre !" ... C'est déjà bien entamé, ma pôv'dame !
Inquiétante vision de l'écologie ... (!!!)

Martine 19/10/2014 07:33

des milliards de petits poissons et gros requins tournent dans à la surface de leur bocal Terre
le Temps tourne inexorable, oublieux de ces petites vies...

Chez mon grand-père, chaque année je retrouvais l'aquarium aux poissons rouges... petit à petit ... un jour, plus d'aquarium...

michèle 19/10/2014 07:23

Comme tu évoques bien la prise de connaissance du mini temps d'un petit animal! Depuis l'enfance la mort me fait peur, celle des animaux, des autres humains, la mienne. On dit que c'est naturel
mais ça m'est égal.

Beaucoup de magasins animaliers et autres émigrent vers la périphérie peut être en partie pour se rapprocher des espaces où le plus grand nombre de clients potentiels fait ses courses en super ou
hyper marché.


Ca n'arrange pas le quotidien des clients qui sont entièrement piétons sans la moindre auto tapie dans un garage ou utilisée par un ami.

jc legros 19/10/2014 07:15

"Tout doit disparaître"... un très beau slogan de révolution, non?

almanito 19/10/2014 07:07

Jolie cette histoire d'apprentissage du temps et de la vie en quelques tours d'aquarium.
Demain les petits enfants pourront rêver et s'émerveiller devant les affiches des taux bancaires, les menus du jour et les poissons carrés roulés dans la panure.
Je regardais des cartes postales anciennes de ma ville hier soir. Ce qui est le plus frappant lorsqu'on les compare à celles d'aujourd'hui, ce ne sont pas les transformations urbaines, c'est
l'absence de vie, on ne voit plus personne sur les cartes postales "modernes".

jill bill 19/10/2014 02:17

Qui n'a pas son souvenir de poisson rouge, mon premier gagné à la pêche aux canards, car il n'y avait pas d'animalerie par chez moi.... A quatre ans, comme ma Lilly qui a eu cette année son premier
aquarium, tout équipé à bulles et ses poissons d'eau chaude.... Banque et restau eh oui... merci Carole !