Les gabions

Publié le par Carole

mur grille 1
 
    On voit encore, dans les villages oubliés, dans les recoins perdus des vieilles villes, des murets de pierres sèches, qu'un artisan d'autrefois a bâtis avec soin, posant les pierres en équilibre, accordant la longue et la brève, la haute et la courte, la creuse et la ronde, comme un poète ses syllabes, comme un musicien ses notes. Et puis aussi de beaux murets de moellons liés à la chaux et au sable, où chaque pierre se cimente doucement aux autres dans son creux de lichen et de mousse.
   Mais on ne bâtit plus ainsi. Trop démodé, trop cher, trop long... Même les clôtures de parpaings, encore trop coûteuses à construire, trop lentes à monter, cèdent peu à peu la place à ces murets de grillage, rapidement bâtis, si peu coûteux, qu'on voit partout dans les nouveaux quartiers. On tend sur le sol un filet de fer, puis on y jette, pêle-mêle, des pierres brutes, entassées, prisonnières, ensilées, qui forment de tristes parois de prison au bord de nos chemins. On appelle cela des gabions, paraît-il, d'un mot venu du temps où l'on fabriquait pour la guerre ces remparts de fortune.
    Cela fait peine à voir, d'abord, ces gabions. Puis les jours passent, on repasse, peu à peu on voit pointer dans le tas de pierres un brin d'herbe, une fleur, un peu de mousse... on se dit que tout espoir n'est pas perdu, que l'herbe gagnera peut-être, que la mousse s'épaissira, que les angles s'arrondiront, que le temps finira bien par jouer les maçons... pourtant... on reste un peu triste, à regarder ces murs de grisaille et de fer.
 
    C'est que les hommes ressemblent toujours un peu aux pierres dans lesquelles on enferme leurs vies. Dans les vies d'aujourd'hui où l'on bâtit ces murets hâtifs, on entasse les êtres au hasard, pauvres cailloux pris au filet. Pour pas trop cher en vitesse on les pose où on peut comme on peut, bien serrés voilà tout.
    Et nul ne se soucie de savoir s'ils sont la pierre longue ou la brève, et nul ne cherche où ils auraient leur place juste.
    Et nul ne perd temps ou  argent à disposer entre eux et leurs voisins ce lien de bon ciment qui les mettrait en harmonie.
   Entassés, ensilés, heurtés, blessés et contraints comme pierres grossières sous le fer du grillage, voilà comment il leur faut vivre. Peut-être finiront-ils par trouver l'herbe et la mousse, la terre qui réunit et la fleur qui éclaire.
 
    Mais, tout de même, qui donc bâtit pour nous ces destins de gabions ?
   Et puis, qui donc, jadis, avait écrit ces mots ? - "Je ne bâtis que pierres vives, ce sont hommes." 

Publié dans Fables

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J
Bonjour, qui connait, se souvient ou aurait une photo de l'"ancêtre" des gabions ?Je me souviens avoir vu dans les années 50 des gabions fait de grillage grossier dans lequel était entassé des grosses pierres blanches et rondes (pierres ayant été roulées par la mer). Entassées, sur la dune (littoral atlantique, Les Moutiers en Retz) pour la protéger de l'érosion (déjà) ils furent remplacés par une digue. Cordialement, merci; J. J. Viaud
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C
Je ne peux pas vous répondre, malheureusement.
Mais la piste des sites maritimes me semble intéressante.
C
Celui que vous présentez parait triste mais un gabions peut être rempli avec d'autres sortes de pierres et paraître bien plus joyeux :)
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N
Bonsoir Carole !
Drôle d'édifice qui ne semble pas très solide, près à s'effondrer. Voilà pourquoi on y tend ce triste grillage...
Les hommes sont comme ca oui, ils se frottent sans vraiment "coller" et s'écorchent les uns les autres...
J'adore tes textes !
Bises, bonne soirée
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H
Cette photo est un tableau qui porte solidement chaque mot.

Hélène*
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D
Merci pour le temps que vous passez sur ce blog et les informations que vous faites figurer. En tout cas c’est un blog utile de plus il est facile à consulter. Bonne continuation pour ce
merveilleux travail.
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G
fragilité des herbes, rigidité du grillage et rudesse des moellons,
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V
Ca existe encore, ils en ont mis sur le rond-point d'entrée à Issoudun depuis Bourges.
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C


cela existe plus que jamais, j'ai l'impression : ici, j'en vois partout.



C
J'ai la chance de vivre derrière des murs de tuffeau, dont les pierres sont vivantes, liées qu'elles sont par un beau sablon.
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M
Je n'aurais jamais cru éprouver un jour de la pitié pour des cailloux mais c'est bien le sentiments, le malaise qui me saisit, chaque fois que je me heurte à ces pierres encagées, domestiquées,
dénaturées (j'allais écrire "déshumanisées") dont on nous vante l'esthétique, sans doute pour nous les vendre très cher puisque c'est dans l'air du temps ! J'aime ton regard et ta réflexion, qui va
bien au-delà d'un (dé)goût personnel pour tel ou tel courant décoratif. Les herbes folles et libres réussiront-elles à recoloniser les pierres aseptisées et stériles ? Les hommes réussiront-ils à
reconquérir leur folie et leur liberté, leur liberté et leur folie ? Il y a des jours où on a envie de douter.
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Z
Encore un fort texte...dont le sujet ne se dévoile que si habilement...
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N
Cette belle réflexion me relie à un poème de Pablo Neruda sur les ruines de Macchu Piccu, que j'ai lu pour ce Printemps des poètes. Il est long, je le mettrai jeudi sur mon blog.
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P
Drôle de monde qui enferment même les cailloux. De peur qu'ils roulent ? Par contre, il y a une faille dans le système de surveillance : les herbes n'ont pas été attachées en bottes ? Erreur, cela
pourrait laisser flotter une illusion de liberté et donc un mauvais exemple ... Tssss ...
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C


Bien vu : le contraste des herbes et du mur m'a frappée. Sans doute y a-t-il au fond des coeurs humains le même élan vers la liberté que dans les herbes du chemin... ce "drôle de monde", comme
tous ceux qui l'ont précédé, laissera place à un autre, meilleur peut-être ?



L
Ton regard acéré nous trouble toujours, Carole. Cette fois encore, avec les gabions, tu soulèves un mal de ce siècle : l'entassement des masses les plus défavorisées. Tout fout le camp, tu sais...
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M
Une mage dans laquelle nous nous retrouvons souvent, des cailloux entassés malgré eux! très vrai!
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A
Comment en sommes nous arrivés là, ou personne n'est plus à sa place dans ces tours anonymes ou chacun n'est plus qu'un
n°, celui de sa porte, comment avons nous pu abandonner l'artisanat et le goût des choses bien faites, et pour longtemps? Pourquoi avons nous perdu notre âme, à l'image de ces murs de pierres qui
n'ont, au bout du compte plus aucune de raison d'être?
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C


Un lien logique étroit, je pense, entre ces deux faits : on "fait" l'humanité comme on fait ses murs...



E
ce n'est pas beau, mais ce sont des ouvrages transitoires, incomparables avec les murets des chemins de nos ancêtres- merci pour le mot "gabion"
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L
Les hommes ne sont plus pierres vives; ils sont mutilés par la frénésie d'une société qui court aveuglément vers l'ambition et l'argent, et écrase les petits et les faibles...
Lorraine
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J
Tu as raison Carole, je suis sûre que notre environnement a une influence sur nous. Il peut faire grandir les peurs donc l'agressivité. Cultiver notre jardin intérieur avec amour, patience et
sagesse me parait primordial dans de telles circonstances. Amitiés. Joëlle
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J
Ce genre de mur j'en vois en guise de clôture et j'aime bien l'idée... pas d'entretien ! Merci Carole...
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