Pianos

Publié le par Carole

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J'étais arrêtée au feu qui fait l'angle de la rue de la Mainguais, juste sous le mirador de cette grande prison neuve qu'on a bâtie aux marges de la ville, quand, levant un instant les yeux, j'ai vu passer, très haut, bien plus haut que le mirador, tout un vol d'oiseaux merveilleux. C'était une troupe de nuages poussés par le vent, qui glissaient sur les grandes lignes blanches et parallèles que des avions avaient dessinées sur l'air bleu. On aurait cru une portée de ciel, promenant dans les airs une mélodie légère et silencieuse, plaçant ses mesures mystérieuses entre les filets de vapeur condensée.
Mais sur terre le feu est passé au vert, le flot des voitures m'a brutalement poussée, et je n'ai pu m'arrêter que bien plus loin, mal garée sur un arrêt d'autobus.
Il n'y avait évidemment plus rien à photographier. Dans le ciel le vent avait effacé les lignes de la portée, et les nuages effilochés, errant seuls et sans direction, tombaient en se froissant dans le beau néant bleu, comme des bouts de chansons abandonnés dans la corbeille par le Compositeur distrait. 
J'allais repartir, quand, devant moi, j'ai vu, soudain, le mot PIANOS. 
J'avais pris la route que m'indiquaient les nuages ; ils m'avaient entraînée dans un coin inconnu et particulièrement rébarbatif de cette banlieue industrielle où j'évite toujours, d'habitude, d'aller me perdre. Mais c'était vrai, on vendait des pianos tout près, dans un hangar gris, près d'un affreux entrepôt de meubles, sous les pylônes hérissés de câbles, au bord des containers rouillés. Des pianos... ici... ! Et des pianos de toutes les couleurs, des pianos blancs, des pianos rouges...
Je l'aurais toujours ignoré si je n'avais suivi, sans hésiter, depuis le mirador, la mélodie du ciel...
 
C'est peu de chose, ce parcours de banlieue que je vous raconte là, une anecdote infime... Il n'y a rien de surprenant, je le sais, à ce que les marchands de musique s'installent à la périphérie des villes, quand les loyers sont chers - et puis, bien sûr, la photo est manquée...
Mais je voulais vous le dire, tout de même : ces nuages chantonnant par-dessus les prisons, ces routes vaporeuses tracées par de lourds avions, ces pianos colorés dans des entrepôts tristes, et ce chemin surtout, sous les hautes portées de brume - c'était le frêle chant du monde, l'appel fragile de la beauté, s'en venant jouer pour nous, quand nous n'y pensions plus, son petit air tranquille.

Publié dans Fables

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Suzâme 23/09/2012 18:45

La plus belle note ne vient pas de ces pianos de rencontre même si leur présence inattendue sur ton parcours urbain nous ravit parce qu'ils sont le signe d'une culture qui persiste même lorsque
sonates et morceaux de jazz préfèrent les foyers que les cabarets...la plus belle des notes est la tienne, à la fin de ton texte, mélodieuse, lumineuse et profonde.

Carole 24/09/2012 00:15



Merci, Suzâme, ce commentaire me touche infiniment.



joelle.colomar.over-blog.com 23/09/2012 09:41

Tu as été guidée par l'appel mélodique du ciel pour nous faire découvrir la beauté des choses derrière le plus laid ! Bon dimnche Carole. Amitié. Joëlle

Carole 24/09/2012 00:09



C'était bien mon projet. Merci, Joëlle.



Richard LEJEUNE 23/09/2012 08:42

L'historien, ce matin, a été frappé par le choc de deux mots que la construction de votre phrase a "insidieusement" accolés : "... miradors, la mélodie du ciel".

Et je me suis pris à me remémorer certains événements du sanglant XXème siècle ...

Carole 23/09/2012 12:22



"Insidieusement" est le mot juste. Passer presque chaque jour sous un mirador amène pas mal de réflexions, forcément. 



Hélène Carle 22/09/2012 22:08

¨une portée de ciel¨... un brouillon composé par Dieu, et tu l'as vu l'effacer comme tu levais les yeux. Ce n'est pas anodin!
Puis, pour te saluer, il va même jusqu'à t'écrire un mot doux:¨Piano¨
Non, ce n'est pas peu de chose, c'est un miracle, un de plus.

Hélène*

Carole 24/09/2012 00:20



Il n'y a que cela autour de nous, des "miracles", de tout petits miracles, mais toute la beauté du monde s'y trouve, à chaque fois, entière.



Hécate 22/09/2012 19:29

J'ai aimé cette narration, les nuages, le hangar aux pianos. L'émotion monte plus encore dans le dénuement du décor, et la poésie est là...tout simplement. Je retiens la couleur des pianos...Enfant
je rêvais de jouer du piano. J'avais vu un jouet, un petit piano rose. Si longtemps j'y ai pensé !...

Carole 22/09/2012 23:52



Ce texte, c'était une expérience "extrême" de dénuement dans l'histoire et les lieux. Pour montrer qu'on peut trouver partout de la beauté, de la poésie. Une suite au bref article "soir d'automne
en banlieue", où j'avais photographié un réverbère et un banc près d'un terrain de sport des plus ordinaires, dans ma ville de banlieue.


Les pianos blancs se vendent beaucoup pour les enfants, m'a-t-on dit... 



mansfield 22/09/2012 16:06

Soulever la poussière et découvrir la beauté dessous, une autre manière d'évoquer la vérité sous les faux semblants!

Carole 24/09/2012 13:16



Peut-être n'est-ce pas plus "vrai", (car la prison, la banlieue, sont de dures réalités) mais c'est au moins tout aussi vrai et important que la "poussière" qu'on voit d'abord.



Nounedeb 22/09/2012 15:45

Je ne peux m'empêcher de penser, en te lisant, à Jacques Demy. Est-ce donc l'air de Nantes qui vous fait voir entre les nuages et les pylônes? Et je crois même entendre une petite mélodie de Michel
Legrand...

Carole 24/09/2012 13:17



Qui sait ?



Catheau 22/09/2012 10:28

La vie peut être musicale si on sait la regarder et l'entendre avec l'âme.

emma 22/09/2012 09:18

il faut avoir comme toi de la lumiere dans la tête pour voir la poésie par dessous le gris

cafardages 22/09/2012 09:17

jolie métaphore que ces oiseaux libres au dessus d'une prison. C'est bon de se perdre parfois