Des poissons et des hommes

Publié le par Carole

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Au Muséum, j'ai vu aussi ces poissons fossiles. J'ai oublié de noter leur nom, mais qu'importe ? La réalité qu'ils expriment est si brute, si nette, si universelle, qu'il n'est pas besoin de noms pour que chacun la reconnaisse.
Il semble que la mort, brusquement tombée sur ce gros poisson avalant un plus petit que lui, ait figé à jamais la scène de vie la plus fondamentale, la plus centrale. Illustrant ainsi puissamment sur ce bout de calcaire la loi éternelle, qui veut que chacun mange chacun - que les gros poissons mangent les petits, qui eux-mêmes avalent goulument le plancton...
Cela sans fin et sans limite, quitte à étouffer parfois de cette avidité insatiable, comme paraît l'indiquer le sort funeste du mangeur, sur ce curieux fossile...
Un pessimiste discernerait là l'expression d'une sombre Création, où le "struggle for life" tient lieu d'unique loi, sauvage et désespérée.
Un optimiste, un sage, y verrait, peut-être, la simple beauté des courses de relais - la vie passant comme un flambeau d'un être à l'autre, sans autre but que la pérennité et la splendeur de la course elle-même - de même que les étoiles ne grandissent et ne meurent au ciel que pour tracer des voies lactées et des chemins de lumière tournoyants dans l'éternité des mondes.
 
Et moi, naïve, je ne peux m'empêcher de me demander ce qu'il en est de l'humanité, dans cette vaste lutte des appétits, dans cette course immense où la vie ne naît que pour donner la mort, sous ce ciel où Chronos ne songe qu'à tout dévorer. La loi des poissons s'applique-t-elle aussi aux hommes ?
La brutalité si largement répandue parmi eux pourrait évidemment faire penser que oui. C'est ce que soutiennent les pessimistes, sans relâche, et souvent ce qu'acceptent les sages, en soupirant, tournant les yeux vers les étoiles pour ne plus voir la terre.
 
Pourtant, ai-je pensé derrière cette vitrine apaisée du Muséum vers laquelle m'avaient guidée d'aimables gardiens enjoués,
pourtant, aux hommes a été donné ce qui ne fut jamais donné aux poissons : le pouvoir de se tenir un peu à distance, penchés au-dessus des grands casiers de bois, debouts derrière la paroi de verre.
Et, derrière cette vitre claire, dans la pénombre où palpite, à défaut de la grande lumière des astres, la légère lueur des ampoules humaines, la faculté de méditer, de mettre en ordre le monde, et eux-mêmes, selon d'autres lois, qui pourraient être celles de la connaissance, du bonheur - et de la générosité.
Les trois lois qui règnent ici, après tout, par la calme volonté de quelques uns, dans cette salle obscure d'un modeste musée de province.

Publié dans Nantes

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A
C'est drôle (si on peut dire) j'ai eu cette semaine une altercation assez violente avec une personne qui présentait des photos atroces d'une tortue marine - espèce protégée - qu'un de ses amis découpait vivante sur un bateau. Le tout montré sur un ton se voulant humoristique. Partir si loin pour massacrer des espèces menacée, pour le plaisir, d'autres pour s'enrichir.... Et heureusement d'autres humains en face, qui essaient d'agir pour la connaissance et la générosité comme tu dis, mais si peu nombreux finalement, et si impuissants.
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V
"Connaissance, bonheur et générosité "... une belle aspiration de sage et un même souhait, renouvelé chaque début d'année sur toute la planète. Il me semble qu' il y a tant de valeurs attachées à
la connaissance ... En voulant être plus claire, j'ai trouvé ce blog très intéressant :
http://tumultieordini.over-blog.com/article-37130569.html Quant au bonheur,il me semble que pour certains c'est d"avoir", pour d'autres c'est "être" ou bien encore "faire (créer)". Serions nous
aussi multiples que les poissons ?
Amicalement
PS : votre écriture est toujours aussi belle
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C


Merci, Valdy, pour ce lien.
Amitiés.



E
beaucoup de finesse dans la réflexion de la visiteuse... et les poissons, eux, en guise de recul, se tiennent loin, bien loin de tout ça !
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C


Très loin... dans la mort.



D
ah que j'aime les plaisirs que dispensent parfois internet. Je viens de passer un bien bon moment à lire votre texte. C'est remuant. J'aime ça.
Se poser la question si la loi des poissons s'applique aux hommes est intéressante. Surtout actuellement. Et franchement, je crois qu'il y a longtemps que nous avons fait autrement. Pour un animal,
il n'y a que les lois élémentaires de la vie qui sont appliquées. Survivre, se multiplier. L"homme à cause de sa prétendue intelligence a inventé une autre fonction. S'enrichir. Prendre plus que
besoin.
Bon, merci pour ce texte. c'est bien agréable.
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C


Vous avez très bien saisi mon propos : c'est bien pour moi une question très actuelle. Pouvons-nous "dépasser" la loi des poissons d'une façon qui nous soit plus "profitable" - et redéfinir alors
des mots tels que "profit", "enrichissement"- ?


Merci, Dominique, pour ce commentaire lui-même "remuant".



J
Si seulement la connaissance, le bonheur, la générosité pouvaient faire prendre conscience aux humains qu'ils ne sont pas les maîtres du monde mais qu'il en font seulement partie ! Belle journée à
toi Carole. Joëlle
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C


C'est un aspect essentiel de la connaissance, du bonheur et de la générosité, qui devraient donc les y aider;


merci, Joëlle.



G
Je suis en train de me demander si cette gravure est authentique
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C


Ta remarque m'a d'abord étonnée. Mais finalement, je comprends que tu te poses la question, car c'est un fossile stupéfiant ! Je fais confiance au conservateur du Muséum pour en vérifier
l'authenticité, sinon tu peux aller voir toi-même à Nantes, salle de zoologie-ostéologie... Il y a bien d'autres choses extraordinaires dans ce petit musée (je ne sais pas si tu as vu "ma"
baleine et "mon" serpent qui mue, que j'ai montrés cette semaine). Je poursuivrai peut-être ma "visite guidée" dans d'autres articles.


 



H
La Vie nous a remis de grands cahiers remplis de lois, de règles, mais surtout, surtout la possibilité de tout changer.

Merci comme à chaque fois,
Hélène*
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C


Tu exprimes au plus près ma pensée, Hélène. Merci !



L
on nous a donnés le "libre arbitre", mais savons l'utiliser à bon escient
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C


Le libre arbitre, et la faculté de constituer des sociétés : deux atouts majeurs par rapport aux poissons, dont les erreurs fatales peuvent tout de même nous faire réfléchir.



N
Une belle invitation à méditer.
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C


C'était dans la lignée de Candide - c'est pourquoi je me suis dite "naïve", c'est pourquoi aussi j'ai employé les mots "optimistes", "pessimistes".


Du Voltaire après Darwin, en somme.



C
Ils sont nos ancêtres et nous sommes seulement un tout petit peu plus complexes.
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C


Plus complexes, et doués de raison.


Merci, Catheau.



J
Je me pose la question aussi... Que s'est-il passé soudain pour trouver la mort au moment de donner lui même la mort... en mangeant plus petit ! C'est impressionnant... Nous ne sommes pas à l'abri
d'un cataclysme.... Merci Carole, jolie réflexion autour de l'arête... JB
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C


Oui, je me demande ce qui a pu provoquer cette mort. Mais c'est impressionnant, saisissant même.