Petits b^^a^^teaux

Publié le par Carole

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Longtemps, j’ai écrit bateau bâteau. Avec un accent circonflexe. J'aimais tant dessiner cet accent - comment aurais-je su que ce signe, tardivement introduit en français par d'abstrus grammairiens qui l'importèrent du grec, était l'un des plus artificiels de notre langue ? - Je le trouvais si beau... et, depuis ma caverne d'enfant réinventant le monde, cette petite voile, cette douce vague, ce joyeux coup de chapeau, cet envol ailé, me semblaient revenir de plein droit, d'éternelle et maritime nécessité, à l'idée de bateau.
De ce simple mot bateau, abstrait, distant, insaisissable, poussant jusqu'à leur terme les leçons de mes livres d'orthographe qui m'imposaient de donner sens à tout,  je faisais un idéogramme - ou plutôt, je crois, un origami, quelque chose qui avait la forme de ma pensée.
ll me fallut cependant bien vite apprendre que mes petits b^^a^^teaux circonflexes - châteaux de mes rêves entêtés, bâtiments démâtés, pâles fantômes enchevêtrés, flâneurs des îles et rôdeurs des tempêtes - n'étaient qu'erreurs et gribouillis de cancre, fautes infâmes à rayer d'un trait rouge.
Devant tant de rouge en colère, j'ai fini par le rentrer dans sa coquille, mon accent condamné par l'Académie. Et pourtant... et pourtant, aujourd'hui encore, le joli circonflexe est toujours prêt à se poser comme un nid de pie, sur ce premier a un peu renflé que je dessine à mes bateaux, sur tous les papiers où je les couche, de mon crayon qui glisse en coup de vent.
 
L'orthographe, aux règles si complexes qu'elles défient le bon sens, l'orthographe impossible à réformer,
 
expression du désir d'ordre et d'autorité,
de l'amour de la tradition,
du goût de s'en remettre à plus savant,
du désir d'exclure ceux qui ne savent pas,
 
acharnement jusqu'à l'absurde de la raison raisonnante,
chasse donnée à la fantaisie,
haro sur le futur et les transformations,
déni souvent de la simple réalité,
 
mais aussi source de toutes nos révoltes,
incitation à la rébellion apprise dès l'enfance,
porte des rêves où les lettres s'enfilent comme des perles,
douce invite à la poésie qui donne tout leur poids aux mots,
 
l'orthographe, donc, telle qu'on la conçoit dans ce pays, armée de lois en plusieurs tomes et de redoutables dictées, me semble être beaucoup plus qu'une science anodine : une vision du monde, à la fois forte et étouffante, sévère et fascinante, tout à fait suspecte, et pourtant féconde, à sa façon.
 
Je crois le culte français de l'orthographe comparable au culte confucéen du rite, en Chine.
Et de l'orthographe, comme de Confucius, je ne sais vraiment pas ce que l'avenir fera.

Publié dans Fables

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N
Bon Jour et tout d'abord merci pour ta visite.
Je souris, car je suis très tentée aussi de le mettre cet accent.
Bon après-midi
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C


Merci, Nokomis. Finalement, on pourrait peut-être le mettre, cet accent ?



J
Les puristes - comme je voudrais l'être, avec mes modestes moyens - auront rectifié d'eux-mêmes (meme avec chapeau) l'erreur d'accord sur les groupes de phrase "d'apparence parfois, souvent trop
hermétiques, ou du moins peu justifiée".
Chapeau bas !!!
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C


Mais quand tu parles d'évolution, c'est ainsi qu'elle se produira probablement : les "fautes" deviendront de nouvelles normes peut-être...


Je me suis aperçue que tout à l'heure j'avais sauté la moitié de ton message, car sur OB on ne voit pas toujours l'ensemble du premier coup d'oeil. Ce que tu y disais était pourtant intéressant.
Moi aussi j'aime retrouver les mots anciens qui se nichent dans ceux que nous employons tous les jours - et du reste dans beaucoup de mots anglais qui nous "reviennent" -. J'ai étudié autrefois
avec plaisir l'ancien français et la phonétique historique.



J
L'orthographe n'est pas à réformer ... Je pense qu'elle peut, qu'elle doit - doucement, paisiblement - évoluer. C'est mon avis. Ai-je tort ?
Surtout, n'inondons pas tous ceux qui écrivent, par plaisir ou nécessité, de règles à respecter ... règles d'apparence parfois, souvent trop hermétiques, ou du moins peu justifiée ; imposées par la
facilité.

Nous fûmes sans doute à même école ...
J'aime moi aussi dessiner de francs accents circonflexes (ou autres accents) lorsqu'ils sont nécessaires : comme je l'ai appris ; sans en louper un seul ! Même en rédigeant un SMS, lorsqu'ils
apparaissent sur les tables de caractères spéciaux, ce qui ne me paraît pas être toujours le cas.

Et à mes élèves de grands d'école primaire, lorsqu'on discutait le bien fondé des règles orthographiques, je me souviens avoir souvent parlé du "s" de l'ancien français remplacé de nos jours par un
accent circonflexe : un cours entier était consacré à tous ces mots comme bâton et bastonnade, château et castel, fête ou festoyer ... et tant d'autres !
Et donc, quand on la comprend bien : "l'ancienne orthographe" se justifie et permet la réflexion. Privilégions-la plutôt que donner libre cours à l'uniformisation facile ...
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C


Sur la question du devenir de l'orthographe, je ne peux pas trancher, même si je crois comme toi à une évolution paisible.


Quant à ce que tu écris ensuite, je trouve cela très profond : oui, c'est souvent par facilité et manque de force réelle qu'on inonde les autres de règles peu justifiées - et sur bien d'autres
sujets que l'orthographe !


Je rectifie la fin par contre : nous sommes à même école... car chaque jour et chaque travail que nous accomplissons nous forment.



A
J'aimais aussi ce ^ qui protégeait si bien certaines voyelles, ce ^qui se justifiait par la peur du S au corps vipérin que l'on chassait du mot, en couvrant la lettre qui le précédait, comme par
crainte de la brûlure du soleil...
Le culte de l'orthographe, une illusion.
Elle évolue par les poètes quelque peu anarchistes, par ces dépoussiéreurs sans vergogne qui ont la vertu de ramener un peu de vie dans le monde fossilisé des dogmes et du savoir...
et puis, il est si doux d'inventer des mots.
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C


Je retiens ton S au corps vipérin, et tes lettres couvertes du chapeau circonflexe, ^^, "comme par crainte de la brûlure du soleil". Merci, Adamante.



N
Qu'il est beau, cet accent circonflexe, comme un petit toit qui nous protège; et son nom: on dirait un acrobate! Et puis, avec lui, plus d'hésitation entre é et è. Sur le clavier, ils sont scotchés
au e. Dommage, car en mettant d'abord le grave, puis l'aigu, on aurait...un joli petit bateau! Bonne journée, Carole.
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C


Je retiens toutes tes analyses : le toit, l'acrobate, et ce petit chapeau à poser sur le bateau...


Merci, Nounedeb.



L
Ce bâteau de papier tout en accent circonflexe et qui semble attendre dans sa toute blancheur une peinture de mots, il m'invite au voyage - et quel joie d'en sentir à nouveau le désir ! Ce bâteau
est un châpeau un château un gâteau tout léger comme meringue blanche... Laissons l'orthographe à l'orthographe, on en fait ce qu'on en désire. jE SOUHAITERAIS VOUS AJOUTER à mes liens si vous en
êtes d'accord. Belle journée à vous.
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C


m^^erci^^ pour ce message amusant et plein de finesse.


Je serai très flattée si vous m'ajoutez à vos liens !


A bient^^ô^^^t donc, en vous souhaitant un très beau lundi de P^^â^^ques,


Carole



G
autant j'aime l'orthographe, autant je fuis les chiffres..les jeunes sont plus enclins au contraire je pense !
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C


Cela dépend... mais l'orthographe a sûrement moins de place que les mathématiques dans l'enseignement actuel.



O
Un chapeau pôintu pour mon bateau

Une voile blanche pour mon navîre

Un tréma ên chocolat...


Lô^^ôp
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C


Merc^^î^^, L^ôô^p, pour tous ces^^^^^!