L'esperluette

Publié le par Carole

esperluette.jpg
pour Emma, forcément
 
 
    Il s'agissait de changer la chaudière. Nous attendions le plombier ce matin. Et nous avons vu arriver deux plombiers, le père septuagénaire aux cheveux blancs, & le fils quadragénaire aux cheveux gris. Toute la journée ils ont travaillé côte à côte, le père tonnant & le fils agissant, le fils sérieux & le père blaguant, conformément aux rôles que l'usage leur avait distribués. En lutte, comme il se doit, le père s'efforçant de faire croire qu'il était jeune, le fils le bousculant un peu pour lui montrer qu'il était vieux. Mais si souriants tous deux, si joyeux d'être ensemble, père & fils, fils & père...
   C'est bien rare, de voir ainsi père & fils travailler côte à côte, ou plutôt, c'est devenu bien rare, aujourd'hui.
    Je sais que l'avenir est à l'indépendance, au free-lance, je sais que la famille est un foyer de névroses, je sais que tout lien est une entrave, je sais qu'il faut que jeunesse se passe au loin, je sais que... je sais tout cela. J'ai même lu Tourgueniev...
   Mais quel duo ils faisaient, ces deux-là, basse & baryton, Laurel & Hardy, complices inséparables.
   Sur tous les côtés de leur camionnette, en rouge, en bleu, triomphait le noeud souple & serré d'esperluette - l'esperluette, le &, ce symbole que les calligraphes médiévaux ont imaginé, que les typographes ont tant aimé jadis, mais qu'on délaisse désormais, qui n'est plus sur nos claviers qu'un signe égaré dans les marges ou bien, sur quelques vieilles cabines téléphoniques, un dessin gris et pâle, couvert de tags, tristement isolé.
    Pourtant... si, dans ce noeud perlé de l'esperluette - liant d'un seul trait d'encre & de pensée le e & le t du et qui coordonne -comme on dit joliment en grammaire-, dans ce & délicat comme un fier hippocampe, dans cette clé de tout qui fait chanter le lien & dessine l'union, s'il y avait, non pas le bonheur - qui jamais n'est acquis, qui ne supporte pas qu'on lui assigne un lieu-, mais un chemin vers le bonheur, un petit tour de ronde à essayer, main dans la main, une humble perle d'espérance à faire rouler sur cette terre, au lieu du vieux rocher ?
    Ne pas être seul soi. Mais père & fils, mari & femme, frère & ami, toi & moi, moi & l'autre. Cultiver le lien, filer & nouer sa  vie en esperluette. Etre un peu plus que soi.

Publié dans Fables

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zadddie 26/05/2013 02:57

Tu parles, écris toujours aussi bien : )
j"ai un peu de "retard" (?)de visites sinon...

Carole 26/05/2013 23:47



Moi aussi, un énorme retard même... trop à faire, je ralentis le rythme. Merci de ton passage.



Valentine :0056: 25/05/2013 11:42

^-^ Vraiment une plume d'argent... Je ne savais pas que ce & se nommait "l'esperluette" ; aussi joli le signe que sa dénomination ! Et ton commentaire, comme d'habitude un vrai délice...

Mansfield 25/05/2013 11:00

Une belle description du lien , de l'enroulement, de la fusion, la complicité, l'esperluette comme un câlin!

Hélène Carle 24/05/2013 19:18

Discrète clé de sol chantant le son de deux notes-une.

Hélène*

Nounedeb 24/05/2013 18:24

Esperluette. Déjà le mot, qui nous embarque - il rime avec escarpolette. Et puis, quand on aime écrire au stylo plume, ou même à la plume, c'est un bonheur de calligraphier ce & tout en
arabesques!
Un joli lien entre le père et le fils.

Anne-Marie 24/05/2013 14:53

Désolée Carole, j'ai mis mon com concernant cet article sur l'article précédent...

emma 24/05/2013 12:51

merci, Carole, pour le clin d'oeil à eperluette -
et aussi pour cette scène de vie fort bien vue -
j'ai toujours bien aimé le mot et le signe, au point que je l'avais choisi pour pseudo quelque part, et la machine informatique m'avait indiqué sechement qu'il y avait deja devant moi 63 autres
eperluette, et elle m'attribuait donc eperluette 64, ce qui m'avait paru pas beau, et fort tristounet...
encore un sujet de réflexion pour toi : existe-t-il quelque chose qui n'ait encore jamais été pensée ou écrite ? et dès lors, est ce encore la peine d'écrire ?

Carole 24/05/2013 18:16



Je te répondrais : justement, oui, c'est pour cela que ça en vaut la peine ! Mais "find an empty place"... je me permets de te renvoyer à mon petit
article http://carole.chollet.over-blog.com/article-find-an-empty-place-110772984.html



jill bill 24/05/2013 12:47

J'ai les mêmes, père et fils, mais le père laisse de plus en plus de place au fils seul... la relève semble faite... ! En effet pour Emma... Bonne fin de semaine Carole !

almanitoo 24/05/2013 12:30

"Nouer sa vie en esperluette" tout devient fort sous ta plume, Carole, c'est ... magique!

Carole 26/05/2013 00:42



Merci, Almanitoo. C'est magique aussi de recevoir de tels commentaires.