Peluches et mandarine

Publié le par Carole

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Je n'aurais pas dû prendre la photo. Je ne voulais pas la prendre. C'était comme d'entrer chez quelqu'un par effraction, comme de lui voler son petit chez-soi, au mendiant qui s'était posé là pour un soir, et qui était sorti, juste un instant, laissant à la garde des passants son sac, sa couverture et son duvet.
Je n'aurais pas dû. Mais voilà : il y avait sur la marche, comme au bord de son lit, ces deux peluches toutes aplaties d'usure et de caresses, grises d'âge et tendres d'enfance. Et cette mandarine couchée entre elles deux, luisante comme une petite orange de Noël.
J'ai pensé à un père - ou une mère - à qui on aurait retiré ses enfants, et qui aurait placé là, en effigie, leurs deux poupées. 
J'ai pensé à un être encore jeune, se souvenant de son enfance et lui offrant son pauvre Noël à l'orange.
Je ne savais pas.
Mais je voulais vous dire : celui qui a aimé un enfant, peut-on oublier de l'aimer ? Celui a pleuré pour son enfant, peut-on le laisser pleurer ? Celui qui se souvient d'avoir été petit, peut-on le laisser dormir seul dans le froid ? Celui qu'une mère a bercé, peut-on l'oublier dans la rue ?

Publié dans Fables

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D
Si, tu as eu raison de prendre cette photo. C'est juste ton regard qui, au lieu de durer quelques secondes, peut continuer. Et tu peux nous le faire partager. Ce regard n'est pas intrusif, juste
plein de tendresse.
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D
je connais peu d'endroits qui respirent l'humanité ou l'humanisme comme ton blog. c'est très touchant
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P
Rendre hommage, c'est exprimer du respect envers quelqu'un sans qu'il soit nécessairement mort ! C'est ainsi que je l'entendais... Mais en effet on peut envisager les choses sous l'angle de la mort
sociale.
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Z
je l'avoue, je n'aurais pas vu cela comme une mise en scène ( le mot est objectif, pas de jugement de valeur): j'ai songé qu'il s'agissait d'une mère avec bébé...
Encore une fois, qu'est ce qu'on peut faire pour eux, qu'est ce qu'on peut faire pour nous?( par rapport à ce sentiment d'impuissance..
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C


Non, pas une mère avec bébé (Dieu merci ! car il faisait vraiment très froid). 



A
Cela fait mal à voir, cela n'existait pas il y a 20 ans, et tes mots, ta photo, témoignent de cette profonde blessure de notre société.
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M
Je connais un mendiant qui se poste devant ma boulangerie avec un immense lion en peluche, c'est un compagnon et ça amuse les enfants, ils sont vraiment attendrissants tous les deux!
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C


C'est très proche en effet.



J
Mendiant? Carole? j'ai écrit mes réflexions là-bas, chez moi.
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C


Et je suis allée les lire. Merci, Jamadrou.



E
ce n'est pas le hasard,c'est un message
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C


Tout à fait, c'est un message que de disposer ainsi ces peluches. Je l'ai bien perçu ainsi.



F
Très belle photo d'une humanité touchante!! Ce que je comprends pas, c'est qu'en 2013, presque 14, il y ait encore des gens dehors!!Que font toutes les associations et autre Armée du Salut?? Je
sais qu'à Paris, ce n'est pas toujours facile de convaincre les SDF de rentrer AU CHAUD, ils aiment mieux leur liberté!!Alors?? la cour des miracles existe et existera toujours, je le crois! je me
souviens d'une annonce à la TV qui donnait un N° de Tél. pour SDF et si l'on faisait le N°, la boite vocale demandait une adresse!!! HALLUCINANT!!! BISOUS FAN
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C


C'est vrai qu'ils refusent souvent le Samu social, mais je pense que ce sont les centres d'hébergement qui sont refusés (il paraît que la violence y règne), non l'hébergement en lui-même. Sinon,
d'accord avec ta peinture d'un monde non seulement absurde mais cruel.



P
Tu lui rends hommage.
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C


Et tu dis cela comme s'il était mort. Tu n'as pas tort, cette mort sociale est une forme de mort. Mais ces peluches étaient encore "vivantes". 



J
Mendiant un mot plus "attentionné" que ceux qu'on emploie dans les médias.
Ce mendiant là nous montre ses possessions, sa vérité, il ne ment pas, il est propriétaire de peu de choses.
Et nous qui regardons nous pensons détenir quoi? et quelle vérité?
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C


Mendiant, peut-être ne l'était-il pas au sens strict, puisque je ne l'ai pas vu mendier. Mais nécessiteux, dépendant de ce qu'autrui pouvait consentir à lui donner, et sans domicile dans le
froid.



A
" Attention piéton, une âme est sous ces cartons" Ton texte me fait penser à ces mots chantés par Souchon.
C'est assez perturbant de prendre un peu de temps pour se poser ces questions: Quelle âme a-t-elle trouvé refuge là, quel parcours de vie chaotique a conduit un être humain a échoué sous cette
porte cochère, quels ont été ses rêves, qui ont été ses amours, ses amis?
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C


Oui, c'est perturbant. En général, nous préférons passer  rapidement. C'est sans doute pour cela que ce "SDF" a souhaité arrêter ainsi nos regards.



R
D'une poésie poignante !

Particulièrement : " ces deux peluches toutes aplaties d'usure et de caresses, grises d'âge et tendres d'enfance."

Merci ...
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C


Mais triste occasion de poésie.



A
Si, Carole, tu as bien fait de la prendre, cette bouleversante photo! elle pourrait convaincre nos députés, nos maires... il me semble avoir entendu quelqu'un promettre, il y a quelques années, que
plus personne ne dormirait dehors...
Et puis il me semble étrange que cet inconnu laisse ses petits trésors exposés là, aux yeux de tous comme abandonnés...c'était peut-être pour que tu les vois, toi, si attentive.. Notre frère plus
que les autres, oui.
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C


Ce n'était pas spécialement pour que je les voie, mais, sans aucun doute, c'était pour qu'on les voie, pour attirer l'attention des passants. Entre la plaisanterie et le message de détresse, cela
m'a paru très touchant.