Papier collé

Publié le par Carole

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    Je marchais à l'ombre d'un haut mur gris. Soudain j'ai aperçu ce morceau de papier, collé sur le ciment, que j'ai d'abord pris pour une petite annonce. Quand je me suis approchée, curieuse, j'ai reconnu avec surprise la dernière page du Livre de ma mère d'Albert Cohen, cette douloureuse évocation d'une mère morte, enterrée toute vivante dans les souvenirs du vieil homme et l'amour de l'enfant qui ne veut pas mourir.
    Qui l'avait découpé, ce morceau de papier, qui l'avait posé là, pour qu'il s'efface lentement, sur ce ciment aussi froid et désolé qu'une tombe ? Qui ? et pour qui ? 
   C'était absurde, c'était aussi très juste et nécessaire, comme tant d'idées absurdes. Car c'est ainsi, je crois, que le temps nous la donne à lire, notre douleur humaine, d'une page déchirée à une autre page déchirée, comme un livre en lambeaux dont les mots dispersés, minuscules, se feraient de moins en moins déchiffrables.
   Sur le mur de dur ciment, le morceau de papier s'adressait à tous les passants, lentement délavé de soleil et de pluie, palpitant sous le vent, peu à peu s'effaçant, et luttant pour ne pas mourir, comme le deuil au fond des coeurs.

 

Publié dans Fables

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D
Terrible, le poids d'un bout de papier.
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V
Ah oui, ce n'était pas un hasard...
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D
J'aime beaucoup cette "histoire" et la façon dont tu la racontes. Je sais bien que c'est quelque chose de réel. Et en même temps, il y a tellement de poésie dedans, que c'est comme une histoire.
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C


Merci. C'est bien un petit fait vrai, mais qui donne envie de "raconter des histoires" car il est très inattendu. Je me suis demandée si je rêvais quand j'ai compris que ce bout de papier collé
sur le mur était une page du Livre de ma mère (un livre que je connais bien justement).



J
La vie continue ou renaît après le deuil et sa grande souffrance. De quoi s'étonner parfois et s'en excuser auprès de la personne disparue. Amitiés. Joëlle
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C


Oui, on en a souvent des remords, mais c'est la vie qui a raison, forcément.



C
La vie, un péché mortel ? Sa mère ne l'aurait pas voulu !
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C


Mais il est trop tard pour faire ce reproche à Albert Cohen...



V
Etonnant... Comment est-il arrivé là ?
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C


Une question dont je n'ai pas la réponse. La question que je me suis posée était plutôt "pourquoi l'a-t-on découpé et collé là ?"



F
Nos pensées se sont rejointes ce jour!! Oui, aimons nos êtres chers avant qu'il ne deviennent que des ombres au cœur! BISOUS FAN
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C


Une belle formule. Merci Fan.



L
Le lien qui unit des inconnus est parfois extrêmement ténu, ou quasi invisible. Mais pour ceux et celles qui, comme toi, savent "voir", ces liens surgissent de l'ombre pour nous rappeler que nous
ne sommes pas seuls, qu'il y eut un avant, un passé, un désespoir ou un bonheur, une vie dont nous ne saurons rien, sinon qu'elle fut. Que les sentiments que nous éprouvons d'autres les ont
ressentis violemment, en ont souffert, n'en ont rien dit. L'ont peut-être écrit dans un livre, dans une lettre, sur un chiffon roulé en boule,et le hasard un jour les jette sous nos yeux, nous
posant des questions, ranimant notre sensibilité en veilleuse. Merci, chère Carole, ta lanterne magique me met chaque fois de la douceur au coeur.

Lorraine
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C


Merci, Lorraine, pour ce merveilleux commentaire, plein de tendresse, plein de fine délicatesse aussi.



P
La beauté s'affiche parfois sur les murs. Ce n'est pas plus absurde que la nudité du ciment.
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M
Chère Carole.. tu as l'oeil aiguisé pour voir les choses les plus humbles, celles qui accrochent notre âme et nous font réfléchir.. cette main mystérieuse qui a collé ce papier savait que ce mot ne
serait pas mis en vain !
Merci
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C


Je crois que c'était une main qui espérait, en effet, un lecteur pour cette page égarée dans la ville.



E
je persiste à croire que tu as un double en poésie qui te laisse des indices pendant que tu dors
"Fils des mères encore vivantes, n’oubliez plus que vos mères sont mortelles. Je n’aurai pas écrit en vain, si l’un de vous, après avoir lu mon chant de mort, est plus doux avec sa mère, un soir, à
cause de moi et de ma mère. Soyez doux chaque jour avec votre mère. Aimez-la mieux que je n’ai su aimer ma mère."(A Cohen)
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C


Je vois avec plaisir que tu es aussi lectrice d'Albert Cohen. J'ai beaucoup d'admiration pour Le Livre de ma mère, dont j'ai étudié bien des extraits avec mes élèves. Je pense que ce
papier m'a attendue longtemps, s'il m'attendait, car il était bien abîmé... je ne dois pas être la seule à l'avoir vu, mais sûrement l'une des seules à reconnaître le texte. En ce sens j'étais
bien la passante attendue.



A
Quelqu'un qui s'étonne de pouvoir encore être heureux malgré l'absence, c'est peut-être plus une question désespérée qu'on a voulu soumettre au regard des passants?
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C


J'ai l'impression que c'est cela. Mais à la suite de quel deuil ?



R
L'ultime page du livre d'une maman : le souvenir le plus éprouvant qui soit pour tout homme ...
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C


Le livre de Cohen le dit bien.



J
Ce petit papier s'adressa surtout à celle qui pris le temps de le regarder de l'apprécier et de nous en faire, à sa façon, profiter.
Merci Carole
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C


Finalement, c'est ce qui s'est passé. Une bouteille à la mer, cela arrive parfois quelque part.


Merci, Jamadrou.



C
Un papier comme une pelure de peau toujours vive parce que l'encre des mots la nourrit de son sang...
Magique instant au fil de ta plume!
Amitiés
Cendrine
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C


Merci, Cendrine. c'est vrai qu'on dirait une "pelure de peau", j'aime beaucoup cette expression.



J
L'existence continue pour les vivants après un deuil laissant les corps morts à leur tombe, mais vivant de leurs souvenirs comme une eau de vie.... merci Carole de regarder toutes ces petites
choses de près...
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C


Merci, Jill. Ton beau commentaire reflète ton grand coeur lui-même endeuillé.