Zone à risque

Publié le par Carole

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    C'était hier soir, dans le tram, la nuit était tombée. Je rentrais du travail, et je lisais, heureuse d'avoir pu trouver une place assise. Nous venions de quitter l'arrêt Landreau. Le terminus se rapprochait, et la rame commençait à se vider. Tout à coup le chauffeur a fait une annonce : "Mesdames, messieurs, nous entrons dans la zone où sévit le vol à la tire. Je vous engage à faire très attention et à bien surveiller vos affaires."
   Aussitôt, l'homme assis en face de moi a regardé fixement la couverture de mon livre : c'était J'aurais voulu être égyptien, d'Alaa El Aswany... Mal à l'aise, j'ai refermé le volume... L'homme a de nouveau posé sur moi son regard méfiant, comme s'il avait voulu me percer à jour, puis il s'est levé pour se diriger vers la porte. Nous étions loin encore pourtant de l'arrêt suivant - Souillarderie.
   Troublée, j'ai serré mon sac à main, traversée par une pensée nouvelle et préoccupante : qui, parmi nous, était un voleur à la tire ? C'était cet homme, peut-être, ce moustachu à l'air louche, qui m'avait si bizarrement regardée, avant de prendre la fuite ? Ou bien ce jeune vêtu d'un blouson de cuir, de l'autre côté de l'allée, affalé sur son siège, endormi, ou plutôt, non, qui faisait semblant, certainement, de dormir... J'ai vérifié anxieusement le contenu de mon sac... il n'y manquait rien, et je me suis sentie soulagée, presque surprise... J'ai vérifié encore... Près de la porte le moustachu regardait fixement au-dehors, il paraissait avoir hâte de descendre. Personne ne parlait dans la rame, mais on entendait remuer discrètement... J'ai regardé autour de moi : tous ceux qui avaient un voisin, une voisine, inconnu, inconnue, se levaient, changeaient de place, s'écartaient... Quant au jeune en blouson de cuir, il venait, étrangement, de se réveiller, et serrait dans ses mains, prêt à le défendre contre tous, son téléphone portable. Il n'y avait plus dans le tramway envahi d'obscurité, où jouaient les troubles reflets du dehors, que des passagers solitaires, crispés sur leurs affaires.
    Nous étions entrés dans la zone où sévit la méfiance. 

 

Publié dans Fables

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C
Rien de tel que la méfiance, hélas, pour créer des boucs-émissaires !
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C


Oui, les boucs émissaires sont toujours la "solution" (certains auraient dit "finale" mais nous n'irons, je l'espère, pas jusque là). Je trouve qu'on respire un air un peu lourd en ce moment.



M
Quelle horreur de ce méfier ainsi de son voisin, de tous !la peur règne et elle engendre la haine de l'autre de celui que l'on ne connait pas .. qui est peut-être le frère de votre meilleure amie..
mais qui a des cheveux longs..ou rasés?
Diviser pour régner... faire régner la suspicion est un mal aux tentacules dangereuses.
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C


très dangereuses même.



Z
l'un des cancers de notre société: la peur...qui s'incarne même chez les plus belles ames..
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C


Voilà bien mon avis. Je voulais aussi montrer qu'on n'y résiste pas facilement - moi aussi j'étais troublée par cette annonce. Les discours agissent, et c'est un autre "cancer", ces discours qui
s'emparent de nous, et finissent par prendre la place du réel.



E
J'aime tes narrations, elles sont vivantes et réalistes. Il suffit que quelqu'un émette une hypothèse pour que le comportement change!
Belle soirée Carole
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R
Je n'ai pas réagi après vos deux dernières nouvelles, - La dame au chat et L'homme au mouchoir" - qui également m'interpellaient bizarrement ; puis voici un court texte à propos duquel j'éprouve
également un véritable malaise : tout est propice, dans les tableaux que vous brossez, à un dénouement dramatique - c'est à tout le moins ce que je ressens à la lecture de ces textes formellement
irréprochables -, mais auquel le fond ne donne (heureusement) pas naissance ...

Certes, je n'ai pas à jouer les tontons Sigmund, mais vous conviendrez, je pense, Carole, que cette trilogie soulève bien des interprétations devant lesquelles je vous laisse seule juge ...
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C


Un divan, alors ? Mais ce n'est pas du tout une trilogie, juste une succession (ce qui est bien diffférent). Pour "zone à risque", le dénouement dramatique qui se profile, c'est la montée des
idées d'extrême-droite. Vous n'avez pas ça en Belgique ?



V
Bien vu !
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N
Comme tu le dis, c'est glaçant, cette manière de faire naître la méfiance.
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F
Oulalla, quelle époque!!! Serrons nous bien nos petites affaires contre nous et le souffle coupé, restons sur nos gardes!!! Quel suspens!! Un vrai thriller!!Heureusement que tu ne vis pas à
Marseille!!! LOL BISOUS FAN
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C


Je voulais juste dire qu'"on" crée la méfiance (ici le chauffeur avec son annonce, alors qu'il n'y avait eu aucun vol dans la rame très tranquille) et que les liens sociaux s'en trouvent
altérés. 



J
Oh la la... quel monde ! Tant de faits divers au jour le jour que la confiance est belle et bien perdue...
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A
C'est bien ainsi que certains marquent des points, lentement mais sûrement insinuer la méfiance, puis la peur, puis la haine...
mais finalement...rien ne s'est passé...
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C


Exactement !



A
Dans les gares parisiennes, il a souvent des militaires en uniforme, qui déambulent l'air pas commode et l'arme au poing. Loin de rassurer, leur vue inquiète, instaure un climat de méfiance. Voilà
à quoi ton texte me fait penser...
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J
Transport en commun?
Transport de joie commune?
Non, zone à risque à peur à méfiance à suspicion
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H
Quelle triste histoire! Qu'avons-nous fait de ce monde?... ... ...
Puissions-nous enfin retrouver la raison, celle de la joie pure et simple au cœur de tout instant.

Hélène *
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