Muselé

Publié le par Carole

tete-5.jpg
      Blois, rue des Papegaults
 
 
Toi, je t'ai rencontré rue des Papegaults, un rude jour d'hiver. Casque de pierre, moustache en pointe - et grand gosier de Gargantua désormais muselé.
Esprit de fantaisie né de ces grands cortèges échevelés où roulait en criant le char de Carnaval, tu gisais raide et froid comme une borne, emprisonné dans la grisaille d'une rue d'aujourd'hui...
Si j'avais pu te délivrer...  Si j'avais pu dévisser la grille et te lâcher dans la ville avec ta mitraille de rires, ta laideur de carnaval et ton féroce appétit de vivre... Si j'avais pu convoquer, pour te sortir de ce trou sinistre, à grands coups de jurons, de mensonges et de vantardises, les forces réunies de Triboulet, de Falstaff et de Münchhausen... 
Mais à quoi bon songer à tout cela ? Il est loin, le temps où de prudents bourgeois faisaient tailler, pour asseoir leur bon renom sur de fermes murailles, de grimaçants visages, où des prêtres austères jetaient aux colonnes des églises des bêtes hurlantes et ricanantes. Le temps où l'on tenait pour certain que le beau s'adosse fermement au laid, que l'azur transparent est la boue filtrée de la terre, que la divine raison s'enracine comme une vigne sur l'ivresse et le rire.
Nous l'avons oublié, fades humains d'aujourd'hui, maîtres de certitudes et d'expertises doctes, le vaste, le gai, le profond savoir de ce temps-là.
Et c'est pourquoi, peut-être, l'art peu à peu nous quitte.

 

Publié dans Blois

Commenter cet article

oups 08/12/2013 11:00

magique et triste en même temps...peut-être que le trottoir était jadis plus bas ?

Carole 09/12/2013 01:54



Je ne pense pas, car le soupirail est bien celui d'une cave. Mais je n'ai pas connaissance de l'histoire de cette maison.



ADAMANTE 03/12/2013 23:59

Que j'aime ces mots : "Le temps où l'on tenait pour certain que le beau s'adosse fermement au laid, que l'azur transparent est la boue filtrée de la terre, que la divine raison s'enracine comme une
vigne sur l'ivresse et le rire."

Gérard 28/11/2013 23:29

géniale ta photo...je dirais "grille des sales airs "

phil 28/11/2013 12:32

L'image me fait penser à un de ces chapiteaux taillé en monstre avalant les colonnes, dans certaines églises romanes de par ici.

Carole 28/11/2013 22:05



Ce qu'on appelle un "engoulant" ? Il y en a un aussi à Blois. Je lui avais consacré un article l'an dernier.



Nounedeb 27/11/2013 12:32

Comme c'est mélancolique! Il faut croire en la folie, ces petits grains de folie que tu sais si bien piéger.

Carole 28/11/2013 22:08



Pas forcément mélancolique : après tout, on ne l'a pas démoli, ce "muselé", et ce bâillon qu'il a pourrait encore sauter.



FAN 27/11/2013 11:01

J'aime bien ton dernier paragraphe sauf hommes corrects d'aujourd'hui!! Mais si tu les trouve "corrects" c'est sans doute un néologisme de 2013!!En revanche, superbe photo et texte émouvant de
nostalgie!! BISOUS FAN

Carole 27/11/2013 16:19



J'ai réfléchi à ton commentaire et je l'ai trouvé juste. J'ai remplacé corrects par fades, qui sera plus clair et traduira de plus près ma pensée. Merci Fan !



jill bill 27/11/2013 08:05

Sourire, merci pour ce beau partage encore...

Carole 28/11/2013 22:08



Merci Jill.



Richard LEJEUNE 27/11/2013 07:58

Ah ! les "doctes certitudes" versus "Die fröhliche Wissenschaft", "la gaya scienza", le "Gai Savoir" ...

Nietzsche est toujours bien présent.
Heureusement ...

Carole 28/11/2013 22:08



Oui, et Rabelais.



Anne-Marie 27/11/2013 07:28

Une façon comique de tenir l'étranger à distance, de conjurer le mauvais sort? On connait les gargouilles des églises, mais un visage grimaçant sur une maison, je n'avais jamais vu...

Carole 28/11/2013 22:10



A Blois, on voit bien des choses qu'on ne voit nulle part. Une ville vraiment exceptionnelle ! 



almanitoo 27/11/2013 07:13

C'est peut-être pour cela que tant de jeunes artistes s'expriment et crient un peu partout sur les murs de nos villes...

Carole 28/11/2013 22:13



Une raison de crier, je pense, qui persiste à travers les siècles.