Marelle

Publié le par Carole

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Qui donc avait dessiné cette étrange marelle ? On aurait cru une échelle de soie menant tout droit vers le ciel bleu à travers les nuages du beau temps. Une marelle d'adulte, sans doute, jolie, sentimentale, insignifiante. Pas une marelle d'enfant.
 
Je m'en souviens. Je m'en souviens très bien... En ce temps-là de l'enfance, c'était tout autre chose, une marelle, c'était un jeu très grave, dans la cour de récréation de ma petite école. 
On dessinait les cases à la craie, nef et transept, comme à l'église. On les numérotait, on traçait au chevet un grand rond pour le ciel, puis, à regret – mais c'était la règle, c'était la loi – on inscrivait au centre un cercle plus petit qu'on appelait l'enfer, grillé de traits comme une geôle. Quand tout était fini, on lançait le palet, on sautait à pieds joints. Un deux trois la terre. Quatre cinq six le ciel. Attention l'enfer. Le trajet était lent, méthodique et cérémonieux. Et quand on parvenait enfin, tout au bout du parcours, tout près, tout près, si près du ciel, toujours on frissonnait en jetant le dernier caillou... s'il allait, ce caillou trop léger qui devait nous tracer le chemin, s'il allait, oublieux de tant de soins, s'égarer capricieux dans ce cercle grisé, accroupi comme un sphinx, où se tenait l'enfer ?
Elle était dure, elle était rude, la marelle d'alors, elle enseignait qu'il peut suffire d'un geste, d'un seul mouvement maladroit du poignet, d'un seul jet de pierre du destin, pour que le lent parcours accompli sur la terre, pour que le ciel promis à nos efforts, d'un coup brutal, imprévisible, insurmontable, se renversent à jamais en enfer.
 
C'est très sérieux, les jeux d'enfants. On y apprend la vie. Et la mort aussi. On y apprend le succès. Et l'échec qui menace. La patience. L'imprudence. Et la loi. C'est très sérieux, l'enfance.

 

Publié dans Enfance

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cathycat 12/07/2014 23:28

J'adorais jouer à la marelle et le jeu commençait par le tracé à la pierre blanche. Maintenant elles sont peintes à même le bitume des cours de récréation, bien nettes, bien droites. C'est joli,
rappelle beaucoup de bons souvenirs mais ce n'est pas pareil. Après le tracé il fallait choisir la pierre plate la plus adéquate ou la petite boîte métallique qui glissait bien. Et sauter sans
marcher sur les traits sinon c'était retour case départ. C'était tout un art... et un très bon souvenir.

Carole 14/07/2014 01:08



Tout à fait d'accord, la marelle, c'est comme le destin, il faut la dessiner soi-même !



eva 28/06/2014 14:46

Vraiment, tu jouais à la marelle avec ces idées-là dans la tête ?... Je me disais bien que je n'ai jamais été une intellectuelle !...

Carole 28/06/2014 20:26



Intellectuelle ? Impressionnable, plutôt. J'étais terrifiée par l'enfer. Un effet du catéchisme de village.



Martine 26/06/2014 07:37

Sérieux, oh! oui!
Et le choix du caillou était très important. trop léger il filait trop vite, trop loin. trop gros, ce n'était pas mieux. Un caillou, un galet qu'il fallait apprendre à apprivoiser pour éviter
l'enfer et gagner le paradis...
Un joli souvenir
Merci Carole
;)

flipperine 25/06/2014 17:50

et quand on joue il faut bien respecter les règles du jeu autrement ça n'a plus de charme

Nalo 25/06/2014 08:44

A ces heures d'enfance !!

La magie mysérie 25/06/2014 08:24

Maladroite marelle des matins mauve : quand la nostalgie s'allie à la philosophie de la vie.

michèle 25/06/2014 08:24

Très belle évocation écrite! Je suis aussi chaque fois séduite lorsque ce jeu apparaît dans un film, les sautillements, le rythme, les jupons qui se balancent et parfois une chanson en écho...

Dans mon cas ce sont des souvenirs acquis car je n'aimais que les jeux de garçons qui me semblaient reproduire moins de règles: le vélo, la découverte de terrains, la découverte tout court ...

zadddie 25/06/2014 01:11

j'aime ta manière d'amener le propos, toujours..

mansfield 25/06/2014 00:14

Comme tu me rappelles de doux cauchemars!

Gérard 24/06/2014 23:53

..je revois les filles sautillant et claudiquant sur ces tracés de craie blanche.

Lorraine 24/06/2014 17:35

Oui, c'est très sérieux l'enfance. Elle respecte les règles, les consignes, les devoirs,les interdits. Elle apprend à vivre, elle obéit, elle veut faire plaisir, elle aime qu'on l'aime...Mais j'ai
l'impression que depuis cette enfance-là, bien des marelles ont changé les marques, on a supprimé les interdits et l'enfance ne sait plus très bien où elle va, à quel endroit il faut bifurquer, à
quel autre sauter à pieds joints. Elle titube un peu, l'enfance, quand les parents inattentifs sont sortis de leurs propres marelles et courent vers des horizons perdus...
Lorraine

Nounedeb 24/06/2014 15:19

C'était sérieux. Mais pour de rire...

Carole 24/06/2014 15:37



Pour de rire ? Pas tant que cela. Du moins pour moi. En tout cas pas dans ces jeux-là. Mais on pouvait toujours rejouer, recommencer sans fin, à l'époque.



JC 24/06/2014 12:43

Que de beaux souvenirs tu fais remonter en moi Carole. La seule différence c'est que nous ne jetions pas un caillou mais une petite boîte à tabac métallique remplie de gravier. Les jeux d'enfants
sont tout aussi sérieux que notre travail d'adulte ! Amitiés. Joëlle

tardlesoir 24/06/2014 08:10

Oui, c'est très sérieux l'enfance, avec ses peurs et ses chagrins. Il faut beaucoup de temps pour acquérir le sens de la dérision et encore davantage pour celui de l'autodérision.
PS : j'ai joué à ce jeu. Je n'avais pas très peur de l'Enfer parce que je n'ai pas été élevée dans la religion et qu'on n'en parlait jamais à la maison.

almanito 24/06/2014 07:48

Un jeu partagé en commun où chacun jouait pour soi...j'atterrissais régulièrement en enfer, ce qui ne me perturbait pas outre mesure: je n'en comprenais pas l'enjeu mais je voyais bien la gravité
et le sérieux sur les visages de mes camarades.

Richard LEJEUNE 24/06/2014 06:25

Il faudrait relire nos "classiques" : Tonton Sigmund a-t-il écrit sur la marelle ?
En a-t-il analysé le concept ?

Carole 24/06/2014 11:02



Sur le jeu, allons plutôt voir du côté de Caillois et de Huizinga.



jill bill 24/06/2014 06:17

Mais oui c'était tout à fait ça Carole.... ;-)