Mannequins

Publié le par Carole

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       "Le chapeau à la main il entra du pied droit
         Chez un tailleur très chic et fournisseur du roi
          Ce commerçant venait de couper quelques têtes
            De mannequins vêtus comme il faut qu'on se vête"
           Guillaume Apollinaire - L'Emigrant de Landor road
 
 
Ce mannequin dans sa vitrine dansait tout à fait comme une ballerine à l'entraînement, esquissant pour se délasser devant le miroir un simple et léger balancé. Les plis blancs de sa robe paraissaient frémir, le tissu tournoyait en tutu autour de son corps immobile et rigide, et ses pieds nus esquissaient solitaires le mirage d'un pas de deux.
C'était si étrange, ce mélange de la danse et la raideur du plastique, cette alliance de l'étoffe légère et claire et du corps décharné dont le noir luisant et chargé de reflets excluait toute idée de vie, devant ce miroir où s'approfondissait le mystère, et où apparaissait comme une énigme une autre jupe - aux plis jaunes.
Et si les deux femmes vivantes, au fond de la boutique, paraissaient moins réelles que la danseuse d'ébonite, ce n'était pas seulement à cause de l'éloignement.
 
Nous marchons dans les rues des villes comme dans les allées de jardins fantastiques où des statues de plastique nous regardent, enfermées dans leurs pavillons de verre. Des foules de mannequins silencieux au corps sombre ou très blanc, quelquefois transparent, posent sur nous leurs yeux éteints - ou lèvent vers le vide des visages absents par-dessus leurs cous tranchés - car on voit de plus en plus de mannequins sans tête.
Fantômes et décapités en habits de couleurs, debout dans la lumière, ils dansent, immobiles et rigides, sous les arcades et sur les scènes de nos mondes urbains, les figures impeccables de la séduction et de la perfection humaines. 
 
Nos villes ressemblent tout à fait à des tableaux de Chirico.
Et comment savoir si c'est la prescience de l'artiste qui a peint à l'avance notre réalité, ou si notre oeil, s'habituant peu à peu à l'univers du peintre et en assimilant les formes - de vulgarisation en imitation, toutes les grandes oeuvres finissent par atteindre la foule - a recréé le monde à l'image des oeuvres ?
A moins que - comme semble l'avoir compris ce peintre métaphysique, frère du grand Alberto Savinio, ami d'Apollinaire, et lui-même éternel émigrant - toute réalité, d'elle-même, ne tende à devenir sa propre abstraction, fantôme qui viendrait tristement à notre rencontre avant de disparaître ?
 
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                                                Giorgio De Chirico, Muses inquiètes

Publié dans Fables

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Nounedeb 12/05/2012 12:05

Bravo. Tu continues à décliner la magie des reflets. Cette fois, ton regard en éveil et ta plume inspirée ont fait le lien entre Apollinaire et de Chirico, et c'est une évidence.

Carole 12/05/2012 23:03



Merci d'avoir fait le lien avec l'article "reflets". Et aussi de t'être souvenue du portrait d'Apollinaire par Chirico - je lui ai préféré les "muses inquiètes" pour l'illustration finale.



joelle.colomar.over-blog.com 11/05/2012 22:13

Le coeur de beaucoup de personnes isolées doit trouver en ces personnages un présence glacée, mais une présence tout de même !Un moyen pour ne pas devenir totalement abstrait si ce n'est inexistant
! Bonne soirée Carole. Joëlle

Carole 12/05/2012 23:00



Que de solitude alors dans nos villes.



adamante 11/05/2012 19:23

D'aucuns disent que nous serions chacun, le rêve d'un rêve, lui-même créateur de rêves...

Carole 12/05/2012 19:58



Je pense que c'est vrai, Adamante.



jill-bill.over-blog.com 11/05/2012 19:04

Bonsoir Carole ! J'aime ton regard sur le monde des vitrines et leurs "poupées" sans tête, parfois ! Une belle vitrine n'est pas déplaisante à voir... surtout en prêt à porter ! Elle peut être une
oeuvre d'art oui ! Merci...!! jill et bon W-E !

Carole 12/05/2012 19:57



Les vitrines font tellement partie de notre univers qu'elles méritent bien qu'on y réfléchisse.


Merci, Jill.



Gérard Méry 11/05/2012 16:11

Certaines vitrines ont un caractère artistique voir romantique avec beaucoup d'imagination. Je pars 8 jours en Espagne à bientôt Carole

Carole 12/05/2012 00:44



Bon séjour alors... en attendant les photos !



Voilier 11/05/2012 15:20

J'aime vraiment beaucoup le regard que tu poses sur les êtres et les choses, et les mots qui nous partagent ce regard... Merci.

Je me permets de te signaler l'intrusion (?) d'un "r", dans ton extrait d'Apollinaire, qui est venu faire le c(h)irc dans son chic ! :)))

Voilier

Carole 11/05/2012 15:35



Merci beaucoup, Voilier, de m'avoir signalé l'erreur. Je ne l'avais pas remarquée avec ces petits caractères que j'ai mis pour la citation.


Quel chirque, en effet ! J'ai rappelé à l'ordre mon tailleur maintenant tout à fait "chic".



emma 11/05/2012 09:55

une originale et bien intéressante réflexion... il faut reconnaitre que l'art éphémere de la publicité est souvent soigné et de qualité

Carole 11/05/2012 22:11



Il en résulte, je trouve, un mélange de séduction et de malaise assez étrange. Mais il y a là en effet une forme moderne de la beauté.



lutea 11/05/2012 09:21

photo et article trés interessants, bien l'analogie avec Chirico

Carole 11/05/2012 22:10



Merci Lutea. Ton monde aussi est plein de fantastique.



NanyFran 11/05/2012 06:18

Joliment dit, merci..
Bon vendredi..

Carole 11/05/2012 19:48



Merci. Bon week-end !