Manifestation de notre désintérêt

Publié le par Carole

   manifestation de notre désintérêt 1
 
   Manifestation de notre désintérêt, de Jean Rouaud est un tout petit livre, que j'ai lu au jardin comme une fleur de mai. Les éditions Climats y ont réuni trois courts essais, très engagés, au plein - et bon - sens du terme.
   Du premier, placé sous le signe d'André Breton et de sa belle "Ecusette de Noireuil", mais aussi de Charles Fourier, l'utopiste poète, j'ai admiré l'écriture vive et nette, mais il m'a laissée un peu sceptique. Jean Rouaud nous demande d'opposer, à l'intérêt tyrannique de ce qu'on appelle aujourd'hui les "marchés", notre dés-intérêt, en renonçant à tout désir de superflu - non-violence anticonsumériste, en somme, de l'efficacité de laquelle je doute, croyant les marchés assez rusés pour nous intéresser à notre désintérêt même. Et puis, la passion et la conviction de cette étrange manifestation me semblent contredire ce désintérêt justement. Prêcher le désintérêt, s'y efforcer ?... mais on ne le prêche pas, on ne s'y efforce pas, il surgit, il est là, comme l'ennui et le désamour, ou comme le beau temps et la joie.
   Le second et le troisième essai de ce recueil - consacrés aux "prodromes" d'un mal qui vient - ont d'abord été publiés par Le Monde, dans ces fameuses pages "Opinions" qui permettent aux écrivains ou aux universitaires de croire qu'ils pèsent encore de quelque poids sur le cours fluctuant d'une opinion publique à laquelle on sut jouer jadis l'air du progrès, mais qu'on préfère maintenant coter en bourse. La première tribune est une lettre, adressée en mars 2007 à un encore ministre et néanmoins candidat à l'élection présidentielle, qui s'était permis de citer "Les Champs d'honneur" à l'appui de la sombre cause de "l'identité nationale". La seconde est une réflexion de décembre 2009 sur la vulgarité et le racisme décomplexé qui marqua cette année-là le tournant du politiquement admissible vers le grand "épandage de la pensée".
 
   Cette dernière tribune, qui devait remuer les consciences, et pour laquelle la rédaction du Monde avait prédit "un tintouin formidable", parut un samedi, raconte amèrement Jean Rouaud. "Et alors ? Rien, absolument rien. Pas un seul message en retour. Pas un mot de soutien. Le silence. Un silence que j'interprétai ainsi : "Ne vous mêlez pas de nos histoires, contentez-vous des vôtres." Comme si mes histoires n'étaient pas de ce monde."
 
    Je voudrais, ici, après tant d'années, envoyer à l'auteur déçu ce modeste message, mon petit mot de soutien tardif, infime battement de ma pensée et de ma sympathie, qui sitôt dit s'en ira se taire, avec tous ceux qui lui ont manqué, dans l'incessante rumeur des journaux, des débats politiques et des forums enflammés du web :
    Non, ami écrivain qui n'êtes pas l'ami des marchés, vos histoires ne sont pas de ce monde. Elles ne sont pas du monde où tout périt aussitôt né, dans l'obsolescence programmée que vous dénoncez. Elles ne sont pas non plus de ce "Monde" où s'expriment, dans le vacarme quotidien, des opinions tranchantes aussitôt oubliées, où débattent dans des forums provisoires des lecteurs rageurs mais au fond tout à fait indifférents.
    Elles sont d'un autre monde, non parce qu'elles ne nous parlent pas de ce monde, qui nous importe par-dessus tout, tel qu'il va ou tel qu'il ne va pas, puisqu'il est nôtre, mais parce qu'elles se déroulent dans un autre temps, sur un autre rythme. Un temps, un rythme, qui ne sont ni ceux des marchés, ni ceux des campagnes électorales, ni ceux des parutions quotidiennes ou des messages qu'on twitte, qu'on googlise et qu'on facebooke.
    Je veux parler du rythme de la réflexion, de l'imagination, de la beauté, de l'écriture patiente et toujours reprise, de la fantaisie et de la rêverie, ces flâneuses de nos vies. Du temps rêvé par André Breton pour sa petite Ecusette de Noireuil, où "tous les rêves, tous les espoirs, toutes les illusions danseront". Du temps de poésie qui "courbe les aubépines" au grand vent d'amour fou.
    Et seul l'intérêt que vous éveillerez, vous l'écrivain, seul l'intérêt que vous ré-veillerez, plutôt, nous donnant vos histoires, pour cet autre monde dont le coeur bat tout près du nôtre, saura nourrir notre dés-intérêt pour celui des marchés, des discours nauséeux, et des longs commentaires où s'agitent les trolls et les tribuns du web.
    Qui sait même si, une fois là, comme le beau temps et la joie, de sa seule force et sans avoir besoin de se manifester puisque chacun le connaîtra pour sien, il ne pourra pas changer, profondément, ce monde ?

Publié dans Lire et écrire

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ADAMANTE 08/05/2013 16:33

Il y aurait beaucoup à dire après cette lecture. Tout d'abord j'approuve : "Prêcher le désintérêt, s'y efforcer ?... mais on ne le prêche pas, on ne s'y efforce pas, il surgit, il est là, comme
l'ennui et le désamour, ou comme le beau temps et la joie." Et ta conclusion.
Entre les deux, ce monde est fait de tout ce qui est de ce monde -il ne peut en être autrement- il n'y a rien qui soit en dehors de lui. Sans doute il y a le cœur agissant, influent et la marge
consciente d'être en opposition avec les agissements de ce cœur au pouvoir, marge qui ne peut être agissante que dans sa certitude d'arriver un jour à créer un monde selon ta conclusion. La parole
et la pensée sont tellement agissantes qu'elles sont des outils infaillibles pour y arriver.
Semer et ne pas craindre de ne pas voir lever les pousses. Mais semer...

Carole 09/05/2013 00:17



Merci de ta visite, Adamante, j'ai mis ce compte-rendu critique dans ta communauté car il m'a semblé que le livre pourrait te plaire, à toi et à tes "aminautes".



Cardamone 07/05/2013 23:55

L'importance de l'art bien sûr, je suis d'accord. Mais je ne dirais pas que ceux qui par ex ont participé à la marche du sel n'ont pas fait preuve d'un véritable engagement... A chacun sa façon de
se réapproprier le sel de la vie et du monde!!

Carole 08/05/2013 00:21



Oui, bien sûr, et c'était mieux pour eux ! Mais je voulais parler de l'engagement de l'artiste, pas de l'engagement en général, et là tu parles de luttes nécessaires à la survie et à la dignité
d'un peuple, donc du combat politique d'un pays entier.


A l'échelle forcément modeste de l'artiste, je crois que faire le choix de l'art, c'est déjà un engagement extraordinaire - surtout dans un monde où ce choix n'est pas celui des "marchés". Et
qu'à chaque pas qu'il fait dans son art chaque artiste fait un peu sa "marche du sel", sans en avoir l'air.



Richard LEJEUNE 07/05/2013 08:06

Bergson, déjà :

"Il y a, en effet, depuis des siècles, des hommes dont la fonction est justement de voir et de nous faire voir ce que nous n'apercevons pas naturellement. Ce sont les artistes."

Cardamone 06/05/2013 23:45

Je vais paraître terre-à-terre et pataude mais si une marche du désintérêt n'aurait guère de chance de marcher dans les pas de la marche du sel, n'est-ce pas parce qu'il n'y a pas le même rejet
d'une domination, parce que la plupart des gens pensent aimer le superflu et la surconsommation, qu'ils croient y trouver leur compte?

Carole 06/05/2013 23:55



Je ne te trouve pas du tout terre-à-terre, je pense la même chose. Mais, plus optimiste, je crois que ceux qui se prennent à aimer "autre chose" en sont profondément changés : d'où l'importance
de l'art. Je pense que le véritable engagement est celui de l'artiste, car il n'a pas besoin de nous dire qu'un autre monde est possible, il le crée ou en suscite le désir - soit par la beauté
supérieure de celui qu'il propose, soit par la lucidité d'un regard qui nous détache de tout ce qui pèse et nous aliène.



dominique 06/05/2013 13:44

bonjour,
encore plongé en pleine réflexion après la lecture de ces lignes. "trolls et tribuns du web",j'aime m'arrêter à ces phénomènes. Je me demande souvent si notre désintérêt n'est pas lié à la
multiplication des idées semées sur le web. Il faut du courage pour savoir aller chercher les mots forts dans ce flot de verbiages vides. Des mots forts comme les votres. Merci pour ce bon moment

zadddie 06/05/2013 13:36

ainsi tu ne crois pas au désintérêt.... moi non plus...

Carole 06/05/2013 22:18



Comment y croire puisqu'il est le contraire même de la croyance ?


 



Anne-Marie 06/05/2013 07:38

J'aime beaucoup ton texte . Je ressens, moi aussi, ce dégoût pour ce monde d'hyper-informations, hyper-connexions. Je crois aussi à la patience, la réflexion, "l'intériorité", une certaine forme de
spiritualité...
L'art sous toutes ces formes est vital..

almanitoo 05/05/2013 09:37

L'exploitation de la tendance naturelle de l'homme à préférer la facilité afin de nous diriger insidieusement vers un monde vide, uniforme, lâche et l'abandon des valeurs vraies, celles de la
beauté et de l'humanisme.
Mais on ne pourra jamais faire taire les artistes, poètes, écrivains, musiciens, peintres, voix des insoumis depuis toujours qui propulsent les peuples vers le haut.
Je crois que l'art sauvera l'humanité.

Carole 05/05/2013 23:26



Sans aucun doute, il la sauvera, et il la sauve déjà, malgré les apparences.



jamadrou 05/05/2013 07:47

Oui Carole éveiller des intérêts.

jill bill 05/05/2013 07:46

Bonjour Carole... renoncer à tous désirs superflus et la planète irait mieux, car l'on crée à tort à et travers des besoins qui ne sont pas vitaux... Merci pour ta page du jour, jill