Magie des commencements

Publié le par Carole

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  Blois - rue Porte-Chartraine
 
 
À chaque rentrée scolaire, nous allions "chez Labbé". C'était alors une petite librairie perchée autour de ses escaliers tremblants, et tenue par de vieilles personnes empressées. Nous achetions des cahiers Clairefontaine que je choisissais toujours bleus, et des crayons Caran d'Ache pour peindre avec les doigts. Puis nous passions au comptoir prendre livraison des manuels de l'année, que l'ennui pâlirait bientôt, mais qui sentaient encore le papier frais glacé et l'encre de septembre.
Dans la rue Porte-Chartraine, en sortant, je levais toujours les yeux vers ces deux plaques bizarrement jumelles. Quel mystère pouvait donc bien unir le prestidigitateur et le chocolatier, pour que le destin ait choisi de les loger à leurs débuts à la même enseigne de banalité, dans la même maison grise ? Était-ce grâce au magicien qui l'avait précédé que les modestes étals du jeune confiseur avaient pu bâtir brique à brique ces usines miraculeuses qui répandaient sur la ville entière leur chaud parfum de chocolat ? Comment était-il possible qu'Auguste Poulain, ce monsieur si malin qui distribuait des images aux enfants et qui avait fait construire derrière la gare un château de magicien à tourelles, ait pu un jour habiter cette vieille demeure sombre ? Était-il vraiment imaginable, en outre, qu'un prestidigitateur en chapeau haut de forme ait pu se présenter au monde sous l'apparence d'un nourrisson vagissant ? Par quelle magie inexplicable et délectable tant de métamorphoses avaient-elles pu avoir lieu, et prendre naissance ici, précisément icidans cette maison ?
Serrant tout contre moi mes livres et mes cahiers au parfum de rentrée, attendant dans la rue ma mère qui bavardait avec les dames libraires, j'interrogeais les inscriptions. Car il y avait là-haut dans ces mots en miroir quelque chose... quelque chose qui me semblait bien terni et plus mort qu'une pierre tombale, mais dont je percevais pourtant très vaguement l'importance vivante, quelque chose qui se murmurait comme un secret presque effacé sur les vieux murs, et qui s'alliait mystérieusement au papier tendre des cahiers neufs, aux crayons bien taillés et rangés dans leur boîte, et même aux lourds manuels qu'on n'avait pas encore recouverts de cet impitoyable kraft qui allait tout gâcher. Quelque chose que je ne comprendrais que bien plus tard, quand je l'aurais perdu...
    Magie des commencements. 
 

Publié dans Blois

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D
je trouve étonnant que personne n'ait "fait disparaître" la plaque d'Houdini
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Q
Que j'aime ces moments !

Il faudra que je te parle un jour de ma boîte de crayons... ;)

Passe une douce soirée Carole.
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L
magique ! Merci Carole
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C
Saviez-vous que Caran d'Ache vient du Russe "Karandach"qui signifie crayon. Pseudonyme pris par Emmanuel Poiré fondateur de l'entreprise
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C


Merci beaucoup, je savais que c'était un pseudonyme, mais j'ignorais ce détail. Je trouve que c'est parfait par rapport à mon texte !



M
Une belle coïncidence en tout cas, de quoi faire rêver les enfants et leur raconter une histoire de magicien multiplicateur de tablettes de chocolat...
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M
Quand sa propre vie se réduit à quelques années joyeusement rythmées par les cahiers neufs de la rentrée scolaire, comment imaginer d'autres vies écloses si longtemps auparavant qu'elles se sont
déjà éteintes ? Je comprends ta fascination d'enfant, Carole. Les magiciens et les chocolatiers ne devraient jamais mourir.
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F
et comme c'est intéressant d'avoir des cahiers, crayons neufs et sur les premières pages on s'applique tjs et il y a beaucoup de maisons qui ont des plaques commémoratives
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A
Encore un texte merveilleux, Carole... Oui, en ce moment tu es à Blois ! Blois dont j'ai connu la magie quelque temps, dans les années 70, mais sans aller partout... Par contre j'ai visité la
chocolaterie Poulain, en 81. Mais quand tu rapproches Houdin d'Auguste Poulain qui de plus portait le prénom d'un clown, on ne peut s'empêcher de penser à Charlie et la chocolaterie !
J'aime particulièrement tes crayons "Caran d'Ache pour peindre avec les doigts"... Je ne connaissais pas cela ? Est-ce parce que les mines sont grasses et que tu peux estomper du gras du doigt ?
(...) Bonne journée.
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R
De prime abord, je trouvais exceptionnel que cette librairie de votre enfance s'appelât "Labbé" et allais vous demander si, par pur jeu, l'une des libraires se prénommait Louise.
Puis réfléchissant - et vérifiant, surtout - je me suis souvenu que le patronyme de "La Belle Cordière" se contentait d'un seul "b".

Dommage : j'eusse aimé ce clin d'oeil à la poésie ...
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M
N'est-ce pas quand on a perdu les choses qu'on commence enfin à les comprendre?
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A
On n'imagine pas quand on est petit, que les adultes aient pu aussi être des enfants, encore moins lorsque leurs destins sont auréolés de magie surtout dans une maison toute banale, que des talents
hors du commun puissent sortir de murs tout gris. (Je note que ta vie consacrée à l'écriture y débuta elle aussi;).)
L'impitoyable papier Kraft, de sacrés souvenirs aussi, nous en étions envahis car mon père le fabriquait et là, rien de magique!
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A
J'imagine dans la rue une petite fille rêveuse qui inventait des histoires où un vieux magicien avait le pouvoir de transformer des plaques grises en plaques de chocolat....
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J
Avez-vous cherché les réponses à cette avalanche de questions? Les avez-vous trouvées? Si oui, nous feriez-vous un plaisir de nous les communiquer? Dans ce blog? Donneriez-vous au point
d'interrogation la force de se redresser, qu'il deviennent exclamation de surprise? Ce serait gentil.
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C


Non, les réponses, c'est à chaque lecteur de les trouver en lui-même.


Mais, si vous préférez, j'ai consacré un billet au point d'exclamation : http://www.chemindesjours.com/article-123363022.html



J
Ah les enfants aiment les deux, le chocolat et la magie.... ;-)
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