Madame de

Publié le par Carole

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Reproduction, punaisée au mur d'une salle de classe, du tableau d'Ingres, "Madame de Senonnes", appartenant aux collections du musée des Beaux-Arts de Nantes -
 
"Je crains de lui parler la nuit,
J'écoute trop tout ce qu'il dit...
Il me dit : je vous aime, et  je sens malgré moi,
Je sens mon coeur qui bat, qui bat,
Je ne sais pas pourquoi."
(La Dame de pique,Tchaïkovski)
 
 
Elle nous regarde et elle nous tend ses mains baguées, elle éblouit de sa beauté de femme riche. Le peintre lui a taillé, dans le velours pourpre de l'éternité, l'une de ces robes exquises de plis et de reflets qu'inventent les couturiers amoureux des corps qu'ils ont rêvés, et dont ils revêtent les femmes dont ils ne rêvent pas, mais qui paient leurs factures. Elle sourit, séduisante, assurée. Odalisque tranquille en habit de velours, dormeuse de Naples aux yeux ouverts. Une femme au miroir, qui s'aime et se sourit, une femme très belle, qui luit comme une perle, flamboie comme un rubis, dans l'écrin rougeoyant de son altière insouciance.
 
Mais nous, dans le miroir sombre et profond où elle ne se voit pas, nous la voyons. Et dans ce miroir encadré de bois précieux, qui ouvre un second portrait dans le portrait, celle que nous voyons, c'est l'autre. Celle qu’elle aurait préféré cacher aux regards, mais que le peintre impitoyable a plaquée sur la toile sans qu’elle puisse s’enfuir. Une femme sans bagues, une femme sans nom, une femme dans l'ombre, dont la nuque lasse déjà s'incline, dont les cheveux se fanent et se ternissent, une femme égarée aux confins des reflets, qui bientôt sortira du miroir, une femme qui s'en va.
 
Elle me fait penser à Madame de…, l’héroïne du film de Max Ophüls, papillon de bijoux insouciant, éperdu dans le brillant envol des diamants et des perles, qui s'en va se heurter, tournoyant, à tous les reflets de sa vie, dans les miroirs partout tendus – comme des toiles.
 
Et sur ce mur de classe, les rangées de punaises sont comme de petits insectes luisants, l'ombre sous le papier qui ondule semble ramper vers on ne sait quoi. On croirait voir une carte à jouer - une carte qu'on pourrait renverser - d'où surgirait la dame de pique, sous la dame de coeur.

Publié dans Nantes

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simple-regard 03/03/2012 21:30

Sans cette lecture je n'aurais su regarder et apprécier Madame De. Merci de m'ouvir l'oeil ;)
bonne soirée
Nathalie

Carole Chollet-Buisson 03/03/2012 21:47



C'est à dessein que j'ai adressé cet article à la communauté d'Anne Le Sonneur, "Pour un autre regard"...


Bonne soirée Nathalie,


Carole



Nounedeb 03/03/2012 13:52

Brillante interprétation!

Carole Chollet-Buisson 03/03/2012 15:26



Merci, Nounedeb. Ce texte-là est un peu plus "savant" que la plupart de ceux que j'ai écrits. J'espère qu'il ne l'est pas trop tout de même.