Lumière dans la nuit

Publié le par Carole

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    Je vous parlerai aujourd'hui de bien peu. Juste d'une lueur serpentant sur la suie, d'un clair-obscur rêveur au rebord des ténèbres.
   Je vous parlerai d'un simple objet, sans valeur et si vieux, d'une plaque de fonte, toute noircie de suie, qui veille au fond d'une cheminée de granit.
   C'est un cadeau de mon grand-père, qui lui-même m'avait dit l'avoir reçu en cadeau. De qui donc ? je ne sais. Il était question dans son récit d'une vieille ferme qu'on démolissait, quelque part dans la Creuse, du coup de main qu'il avait apporté au déménagement des pauvres biens...
   Mon grand-père avait toujours rêvé d'avoir une cheminée, mais, s'étant obstiné à la construire lui-même - il tenait à la fois de Robinson et de Cyrus Smith, mâtinés tout de même de la naïve confiance de Ned Land - , jamais il n'en obtint que dépit et fumée. Il est si difficile de bâtir son foyer...
   Je crois que ce fut l'un des désastres de sa vie, un rêve abîmé de jurons, de sombres nuages et de moqueries fuligineuses...
 
    Parfois, le soir, dans notre cheminée - une vieille, large cheminée de ferme, si incongrue dans le "séjour" d'un pavillon banal, mais qui aurait enchanté mon grand-père -, nous faisons une courte flambée. Alors la plaque noire de suie, au dessin d'habitude illisible tant il est recouvert, s'anime et reprend vie, palpitant sous la flamme. On voit paraître, caressée par le feu, une douce Madeleine avec son petit pot, près d'un Christ barbu voyageur, tendant ses pieds las près du puits, sous l'arbre de la Samaritaine. Comme si l'artisan méditant avait mélangé les deux scènes antiques.
   Ils n'ont pas l'air du tout, d'ailleurs, ces deux-là, sous la flambée qui chante et murmure en ruisseau, de venir de la Bible, on dirait bien plutôt deux voyageurs heureux, dans un coin de campagne, qui se seraient rencontrés au bout de leurs longs chemins opposés, et qui se parleraient un moment, et se tendraient la main, étonnés de se sentir si proches l'un de l'autre.
    La flamme illumine leurs visages de suie, les arrache un moment à l'obscur, dans la lueur qui passe ils parlent et se sourient.
   Et nous, devant la cheminée dont avait si longtemps rêvé mon grand-père, nous regardons s'éclairer cette scène où se mêlent et se fondent, à la souple lueur de la flamme qui danse, tant de symboles, si souvent oubliés - du pardon, de la tolérance, de la générosité, de l'amour et de l'espérance.
 
   Depuis combien de siècles est-il mort, le vieil artisan de la Creuse qui en creusa le moule, suivant au bout de son marteau vibrant, à la pointe rougie de ses tenailles, le tremblement songeur, la pensée sinuante du feu qui murmurait ?
   Sans doute voulait-il nous rappeler, en offrant cette image si douce à la suie, et à l'ardeur du feu, qu'il n'y a pas de plus pure lumière que celle-là, surgissant un instant dans la nuit du monde - l'universelle lumière de la bonté qui rêve.

 

Publié dans Fables

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R
Petite escapade en Loire et au retour, avec ravissement, ce texte, sensible et très beau pour magnifiquement accompagner, comme si souvent chez vous, une photographie hors du temps.

De l'art de faire un grand Tout avec ce qui pourrait paraître aux yeux des autres un petit rien ...
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A
Je pense à une "Madeleine" de Georges de La Tour, pécheresse repentie méditant devant la flamme, fugacité de la vie.
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E
quelle belle histoire, Carole dans le ton humaniste qui te va si bien
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L
Je suis dans tes mots le rêve du vieil artisan qui inscrivit sa vision d'un monde à lui dans cette plaque, et sous la suie. Nous avons chacun nos rêves. Heureux celui qui peut leur donner vie quand
brûle le doux feu du foyer. Merci pour ce partage si doux, Carole,
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A
As-tu vu le bel oiseau de feu, au long bec entrouvert, qui cherche à gagner ton conduit de cheminée ?...
Je consulte ton "blog" chaque soir ou presque, fidèlement, et c'est, bien souvent, un enchantement.
Je t'embrasse
Anick de Paris
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C


Merci, chère Anick. Cet oiseau de feu, je crois que je vais lui consacrer un petit texte, car je l'ai vu, et même photographié, avec ses ailes déployées...


Je pense en écrivant à mes lecteurs fidèles, et c'est pour moi qu'est l'"enchantement". C'est ce qui, contre toute raison, me fait continuer... Et puis il y a toujours "le spectateur inconnu" -
je crois qu'hier j'ai "vu" papi. Tu te souviens de la cheminée qui fumait toujours aux Grouets ?



A
Les objets nous parlent ainsi à travers le temps qu'ils ont traversé... et le charme d'une flambée n'est plus à décrire... Très bonne soirée Carole
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E
Une jolie plaque de fonte mise en valeur par ces flammes crépitantes et tes mots qui lui ont donné vie.J'aime beaucoup la dernière phrase.
Belle soirée, bises Carole
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V
Magnifique, cette vision de la "bonté qui rêve"...
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M
Un spectacle qui semble saisissant, je comprends qu'il t'ait inspiré ce texte où retour vers le passé rime avec rêverie!
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A
Ton grand-père a malgré tout réalisé son rêve puisqu'il revient près de toi, peut-être est-ce un peu lui, ce voyageur qui réapparaît à chaque flambée...
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C


Oui, j'en suis sûre !



J
"Et nous, devant la cheminée dont avait si longtemps rêvé mon grand-père, nous regardons s'éclairer cette scène antique, symbole ancien, si souvent oublié, du pardon, de la tolérance, de la
générosité et de l'amour."
un beau résumé de ce que devrait être toute VIE.
Merci Carole pour tant de lumière.
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C


Jamadrou, je n'arrive toujours pas à te laisser de commentaires (peut-être que le problème vient de mon ordi, qui a pas mal de "troubles")... mais je trouve que ton article sur le premier mai
parle aussi de la VIE - et de la lumière que chaque jour  devrait donner à tous les hommes.



H
Une rencontre sacrée, comme le sont bien des rencontres, sous une flamme symbolique représentant l'humain qui se consume au long de son labeur.

Un texte inouï!

Hélène*
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J
Merci pour l'histoire de cette plaque sculptée... Madeleine, le Christ et ce feu... non pas de l'enfer, de cheminée... tous des symboles ! Bon samedi de la part de jill
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