Libellule

Publié le par Carole

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"Le mot qui la nomme est magnifique. Tout de grâce, de légèreté. Il possède lui aussi quatre l. Ainsi la libellule est-elle une symbiose parfaite de la nature et de la langue, de la biologie et de l'orthographe." (Bernard Pivot)
 
 
 
Libellule, c'est vrai, ton nom est un poème.
Non seulement parce qu'il contient les quatre l tout battants de tes ailes,
mais aussi parce qu'il te contient toi-même si belle,
et qu'il t'emporte au ciel d'un trait de plume et d'eau fraîche, dans l'aérienne et minuscule bulle de ton vol d'angelot.
 
Surtout, songes-y, libellule, c'est un nom qui commence comme le mot le plus beau de ce monde, qui est le mot liberté. Un nom plein de promesses.
 
Libellule, tu dansais sur la rive, j'ai suivi du regard l'arc-en-ciel frêle et rapide que tu traçais, entre eau et soleil, sur la page du jour.
Tu t'es posée, comme une feuille frémissante de toutes tes nervures transparentes, sur la haute tige d'une ombelle que les jardiniers avaient récemment fauchée.
Là, je t'ai vue, libellule, te jeter en gloutonne sur je ne sais quel puceron figé dans son sucre, oublié par les fourmis et les araignées. Longtemps tu t'en es délectée, animée par l'énergie de cette faim sans limite qui traverse toute la nature. Le vent te poussait, léger et joueur, cherchant à te ramener à lui, et toi tu résistais, avide d'achever ta proie. Je t'ai vue te replier, t'enfermer, accrochée à ta fourche, dans tes ailes naguère si belles, comme dans un voile gris, tandis que tes pattes articulées de mouche descendaient sur la tige asséchée, l'enserrant, se crispant de désir et d'obstination.
Puis, quand, le festin fini, tu as voulu regagner le ciel, tu es restée à terre, engluée par le traître fil qu'une araignée enfuie, mise en déroute par les faucheurs, avait laissé pendre derrière elle - arrêtée dans ton vol, pauvre acrobate, par le brin de filet déchiré dans lequel tu t'étais prise, en cherchant à mieux agripper ta proie sur la tige décapitée.
Prisonnière, tu m'as regardée de tes yeux étranges et inexpressifs.
J'aurais voulu t'expliquer, mais que peut-on dire à une libellule mue par cette grande faim qui traverse de part en part le monde vivant, et capturée enfin par elle ?
D'un doigt je t'ai délivrée... tu es repartie, un peu plus lourde, sous mon regard désenchanté, vers le ciel où le soir, déjà, poussait en lents troupeaux ses nuages assombris.
 
Si fragile beauté.
Difficile liberté.

Publié dans Fables

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Catheau 13/09/2012 16:00

Une libellule arachnéenne, belle et vorace.

Carole 16/09/2012 21:41



Comme la vie...



Plume 25/08/2012 17:45

Deux ailes pour voler mais un fil à la patte pour retenir ... liberté fragile, dans l'espace qui s'ouvre à chacun de nous ...
Bonne soirée Carole, bisous, Plume .

Carole 25/08/2012 17:52



Ton commentaire est si beau...Merci, Plume.



Lorraine 25/08/2012 16:12

Cette libellule si légère, si transparente et dont tu viens de faire un symbole, je l'ai vue par tes yeux. Elle est une étrangeté de la nature, un peu de frisson qui vole, virevolte et se pose.
Libre? Et pourtant un fil peut la river sur une tige. Qui est libre sur cette terre?

Carole 25/08/2012 17:53



C'est à cette question que je voulais en venir. "Difficile liberté" est le titre d'un ouvrage philosophique d'Emmanuel Lévinas dont plusieurs articles peuvent se rattacher à ma "libellule"
(histoire vraie, par ailleurs).



joelle.colomar.over-blog.com 25/08/2012 09:29

Liberté, fragile et forte comme la Vie ! Ne nous accrochons pas au mot, mais goûtons notre chance quand liberté s'installe un moment dans notre vie. Amitié. Joëlle
PS: je n'ai jamais fini mes jeux d'enfant. Je les poursuis dans mes photos.

Carole 25/08/2012 17:54



Continue, alors, les jeux d'enfants sont jeux de rêveurs...



Hélène Carle 24/08/2012 22:08

Monde de dualité qu'on voudrait tant réconcilier!

Hélène*

Carole 25/08/2012 11:39



Mais dualité irréconciliable, qu'il nous faut admettre en tant que telle !



MARIE 24/08/2012 20:52

J'ai lu le texte bien sur, plein de poésie et de douceur, mais... quand j'ai vu la photo, juste comme ça vite fait, au premier coup d'oeil, j'ai cru que le libellule tenait un lance pierre :?

Carole 24/08/2012 20:57



Décidément ! Mais c'est bien la photo de la libellule du texte. Elle avait replié ses ailes de cette façon bizarre pour "manger" à son aise sa "bestiole". En fait, justement, elle n'était pas
"pleine de douceur", mais d'une grande voracité, et c'est ce qui a attiré mon attention.


P.S. : Finalement, j'ai recadré la photo plus "serré", cela évitera un peu l'effet "lance-pierre" de la fourche, et permettra aussi de mieux montrer à la fois le mouvement curieux des ailes, et
le fil d'araignée. qui rertient l'une des pattes.



jill bill 24/08/2012 18:26

En voyant l'image je pense à un lance pierre de gamin... en fait un lance libellule... Texte bien arrivé juqu'à nous, merci Carole...

Carole 24/08/2012 19:07



C'est overblog qui est un lance-pierre alors... j'espère tout de même que ma libellule est arrivée en douceur et a repris chez toi son vol léger... A bientôt, Fabienne.



emma 24/08/2012 16:58

anecdote ailée, poétique et humaniste

Carole 24/08/2012 19:08



Merci, Emma, tu résumes mes intentions.



EmilieRD 24/08/2012 16:48

Bon vendredi!

Carole 24/08/2012 19:09



Merci, Emilie.



Jean-Claude 24/08/2012 16:46

libellule ...
Oui, quel mot magnifique à la consonance si
belle ...
avec
quatre l ...
quatre ailes ...
et quatre voyelles ...

Carole 24/08/2012 19:08



J'aime beaucoup aussi ces "quatre voyelles" - quatre notes de musique ajoutées à mon billet. Merci.



Richard LEJEUNE 24/08/2012 16:19

Entre Pivot et Levinas, vous avez réussi, Carole, à nous offrir ici un très beau texte qui de la libellule a l'élégance, s'ouvrant sur la poésie de l'un et s'achevant puissant, telle la réflexion
philosophique de l'autre.
Remarquable accord.

Poésie et philosophie : la vie. Tout simplement ...

Carole 24/08/2012 16:29



C'est vous qui m'avez indiqué le livre de Pivot, que je ne connaissais pas... Quant à Lévinas, père et fils, je les admire depuis longtemps...


Merci, et à bientôt.