Les trognes (réédition)

Publié le par Carole

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"Avant tout, moi est celui-là qui rencontra Pan" - Isi Collin, Pan.
Dans mon village, on appelait trognes ces arbres étêtés qui repoussent plus dru.
 
 
Dans cette ville, comme dans toutes les villes, on a planté de hauts platanes au long des boulevards.
Vers Noël on les encombre de guirlandes électriques, qu'ils portent avec tout le dédain, la haute dignité des vieux totems dans les réserves à touristes.
Puis, pour asseoir sur eux le pouvoir de la ville, on les taille à la fin de l'hiver, amputant d'un ronflement de tronçonneuse tous leurs bras de divinités tournoyantes.
Honteux et pâles, réduits à leur trogne d'écorce grise, longtemps ils restent cois.
Mais le bitume craque à leurs pieds, et les racines montent en longs serpents bruns aux lèvres fendues des trottoirs.
Alors, lentement, on voit les trognes redresser, vers le printemps qui passe, leurs moignons bourgeonnants comme des  poings d'enfants, et puis bientôt ouvrir leurs doigts en éventails, tout doucement, et brusquement les pousser en branches téméraires, comme des chandeliers où s'accrochent l'azur, le soleil et les feuilles, et les nids verts des oiseaux revenus, et le chant des rivières dans le vent des cascades.
Il nous ressemblent, ces arbres dans nos villes : soumis, rognés, étêtés et courbés, trognes lasses, et pourtant toujours prêts pour une vie nouvelle, si Pan, sur les boulevards reverdis, triomphant dans son cortège de forêts, de torrents et de hordes sauvages, d'un souffle tiède rejoue sur la syrinx le bruit vertigineux des jours d'avant.

Publié dans Nantes

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Joëlle Colomar 19/01/2013 09:29

Tu as perdu un instant le merveilleux pouvoir qui t'amène à voir l'enchantement de la vie. Mais ce n'est qu'un instant, la nature revient ai galop. Bonne journée Carole. Amitiés. Joëlle

emma 18/01/2013 09:19

ces bras amputés tendent des moignons tragiques, dont tu dis bien le pathétique - mais la trogne du saule tétard concerne le tronc, et le mot trogne convoque des images de face de buveur réjoui

Carole 18/01/2013 10:32



Tu dois avoir raison pour le tronc. Je referai une photo, les arbres "têtards" ne manquent pas, et il n'y a pas que les saules...



almanitoo 18/01/2013 08:44

Bonjour Carole,
La souche d'olivier mesurant environ 50 cm sur 25, le bâton de vieillesse n'est pas envisageable.
Lorsqu'on la retourne, on peut imaginer aussi un fond marin un peu tortueux, pour cela elle est vraiment symbolique de l'histoire de sa région, eau et feu réunis.
...et puis pour la vieillesse, j'ai encore le temps...un peu..
Bonne journée!

Carole 18/01/2013 10:38



Alors il faut en faire une table de chevet, et y poser les livres favoris. 



Valentine :0056: 17/01/2013 22:18

:0023: Ce texte est magnifique d'un bout à l'autre ! Chaque phrase mérite à elle seule un éloge... C'est comme un poème. Je suis éblouie ! D'ailleurs à elle seule pose interrogation : on dirait un
chandelier hébraïque ! Le cliché aplatit la perspective comme si l'arbre n'avait de branches que de chaque côté. Bravo Carole.

Carole 17/01/2013 23:02



La menorah... j'y avais pensé en effet.



cafardages 17/01/2013 21:35

et vive les rééditions !

Martine 17/01/2013 21:28

Pauvres arbres malmenés! Certains sont vraiment massacrés et y laissent leur peau, pardon, leur écorce.
Tu as un grand talent de conteuse Carole.j'ai bien aimé.

Bonne soirée
Martine

Mansfield 17/01/2013 21:15

Comme un souffle de jeunesse dans ces arbres et dans tes mots!

jamadrou 17/01/2013 19:26

"Dans histoires pour mes petits enfants" j'ai évoqué la place du village, les jeux d'enfants, les platanes, après avoir lu ton texte, j'ai modifié quelques anecdotes, je mets la page sur mon site.
La fin en vert et comme une réponse à ton texte
Bonne soirée Carole.

armide+Pistol 17/01/2013 17:55

Je me fais souvent la même réflexion, sans pouvoir l'exprimer avec ton talent.
Chez nous, ce sont les marronniers qu'on ne se décide à étêter qu'en juin !

jill bill 17/01/2013 14:04

Platane des villes... Il doit envier le rat des champs certains jours !! Merci Carole...

almanitoo 17/01/2013 13:57

Quoi que l'on fasse, la nature reprend toujours ses droit, le bon vouloir des hommes ne peut rien contre une mer déchaînée envahissant une esplanade artificielle, ou un simple brin d'herbe pointant
le nez entre deux dalles de béton.
Ces trognes portent bien leur nom, on voit aussi dans la nature sauvage des arbres qui évoquent des visages humains plus ou moins torturés ou des formes animales.
J'ai récupéré une souche au pied d'un olivier bi séculaire,
elle évoque des flammes vives et je me dis que peut-être, au cours de sa longue vie elle a connu le feu autour d'elle...

Carole 17/01/2013 23:07



Je trouve ce mot "trogne" aussi magnifique par ses sonorités un peu rageuses que par sa polysémie.


Une souche-phénix passée par l'épreuve de la mort et du feu... il faut s'y tailler son bâton de vieillesse ou de pélerin.



Nounedeb 17/01/2013 13:26

Ils attrapent l'azur
Et brossent les nuages...

Jackie 26/02/2012 08:43

Très belle image. Merci

Carole Chollet-Buisson 26/02/2012 15:08



Merci, Jackie !



Pyrausta 24/02/2012 10:33

c'est d'un lyrisme époustouflant.je serai encore plus attentive aux arbres de ma ville grâce à toi.

Pierre 20/02/2012 11:05

Ils attendent avec patience que les bourgeons les chatouillent.Alors ils murmureront : "ça gratte."

Carole Chollet-Buisson 20/02/2012 13:14



Je crois qu'ils parlent en effet...


Merci, et bonne journée,


Carole



Gérard Méry 19/02/2012 23:03

certains arbres sont comme des amis, muets certes mais il font partie de notre quotidien

Carole Chollet-Buisson 20/02/2012 13:11



Ouyi, ceux-là sont des amis plantés près de mon arrêt de bus...


 



valdy 18/02/2012 20:03

Je sens l'enthousiasme de la découverte poindre chez moi ....
Une bien belle écriture décidément,
Bonne soirée,
Valdy

Carole Chollet-Buisson 18/02/2012 22:37



Merci, Victor, de ce commentaire qui me fait rougir...



meng 18/02/2012 18:11

J'associerai ces trois articles : "les Trognes" et "La délivrance", à Mnémosyne,
les deux dernières photos exprimant un appel, une ouverture....
Bonne soirée

Carole Chollet-Buisson 18/02/2012 18:47



C'est en effet ainsi que je l'avais pensé.


Merci, et bonne soirée à vous aussi,


Carole



tilk 18/02/2012 11:24

un personnage digne du seigneur des anneaux
tilk

Carole Chollet-Buisson 18/02/2012 11:30



Merci pour ce commentaire qui m'intéresse beaucoup !


Carole



Anne L S 17/02/2012 20:45

Ton regard, tes mots ne pouvaient que résonner, Carole ! Dans les cours d'école, on plante des arbres, on les étouffe de bitume, puis on les condamne. Etêtés, réduits à 2 mètres, ils osent de
frêles branchages verdoyants. Ils entendent la voix des enfants. De toute leur sève, ils tendent la vie. Merci à toi !

Carole Chollet-Buisson 17/02/2012 22:06



J'ai été cette enfant, dans la cour d'école, qui appelait les arbres doucement chaque soir.


Car j'ai habité pendant toute mon enfance une école, dans mon petit village.


Carole



Suzâme 17/02/2012 17:59

Bonsoir,
J'apprécie beaucoup ce croquis aux traits vifs des arbres citadins et de notre ressemblance. Ce sont nos fenêtres qui communiquent avec ses grandes silhouettes trop dociles et comprennent toujours
pas pourquoi elles sont immobiles sur le trottoir. Lorsqu'elles sont entrouvertes, elles leur chuchotent de prendre branches et racines, de quitter l'asphalte si indifférent...Voilà un
petit...vagabondage pour te rejoindre dans ta promenade...à bientôt. Suzâme

Carole Chollet-Buisson 17/02/2012 18:03



Merci, Suzâme, pour ces fenêtres tentées de "prendre branches et racines" ; on a souvent en effet cette impression dans les rues en voyant frémir les reflets des arbres dans les vitres.


à bientôt, Carole



Victor 17/02/2012 16:03

Magnifique texte en hommage à des êtres qui le méritent bien.
Et cette photo nous porte vers le ciel.
A bientôt.

Carole Chollet-Buisson 17/02/2012 18:05



Merci, Victor, à bientôt.


Carole



joelle.colomar.over-blog.com 17/02/2012 09:23

La vie n'est-elle pas plus forte que TOUT ? bel exemple là sous nos yeux ! Joëlle

Carole Chollet-Buisson 17/02/2012 16:12



Que TOUT, oui, Joëlle, j'y crois !


 



ADAMANTE 17/02/2012 00:09

Oui ils nous ressemblent ces arbres, ils montrent leurs visages parfois quand les feuilles se dispersent. Merci de ce beau partage Carole.

Carole Chollet-Buisson 17/02/2012 16:14



J'ai repris ce nom (patoisant, je pense) de "trogne" pour son double sens en effet...


Je referai la photo dans quelques jours, quand les bourgeons auront commencé à éclore.


A bientôt, Adamante.