Les paons

Publié le par Carole

Les paons
J'ai peine à me souvenir, les vitres épaisses et grises de ma mémoire jettent sur ces années une trouble lumière.
 
C'était quand j'étais tout enfant, j'habitais une école, près d'un château de briques entouré de hauts murs et d'arbres très âgés hochant la tête dans le vent.
C'était peut-être en rêve. C'était il y a très longtemps, il y avait une fois, quand je ne savais pas que le temps existait.
Dans le parc du château, on élevait des paons.
On les voyait vivre et marcher derrière les hautes grilles de fer forgé.
Hôtes tranquilles de fêtes étranges et galantes, ils ouvraient de grands éventails japonais dans les allées de graviers, traversaient les massifs comme des rangs de fleurs fraîches, se penchaient au-dessus de l'étang avec les arbres emplis d'oiseaux, ou bien se tenaient, immobiles et pensifs, semblables aux paravents de soie fatiguée qui ornaient la chambre de ma grand-mère, au coin des haies d'épines que le soleil fanait.
Il ne serait venu à l'idée de personne au village d'élever des paons dans sa basse-cour. Mais il était bon qu'ils soient là, dans le parc du château, inutiles et chatoyants. Leur beauté rayonnait jusqu'à nous, pure et fragile comme celle des cygnes glissant sur l'eau des contes. Les jours où ils n'apparaissaient pas derrière les grilles, le coeur du village semblait battre plus lentement.
Quelquefois, les enfants du gardien apportaient à l'école de longues plumes souples aux barbes irisées.
Ma mère les disposait en éventail dans un vase de cuivre, et elles restaient là, curieusement inclinées, à nous regarder vivre et marcher, comme un grand bouquet d'yeux.
 
Aujourd'hui, il n'y a plus de paons dans le parc du château. Les arbres ont été coupés dans les allées défrichées. Les plumes empoussiérées d'années se sont fanées dans le vase terni, je crois qu'elles ont été jetées.
J'ai peine à me souvenir. C'était peut-être en rêve. C'était avant le temps.

Publié dans Enfance

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
K
Bienvenue dans la communauté "Une EnTrée en MaTières"
Répondre
C


Merci, Kri, je vais me mettre au travail !



H
Je souris du plaisir de lire... quel magnifique début de livre! Je m'y plongerais avec délice de suite en suite.

Hélène*
Répondre
C


Alors ce serait une autobiographie.



D
le souvenir de l'enfance parfois glisse dans les brumes du temps

amitiés
Danielle
Répondre
C


Parfois, oui, et parfois la brume n'en efface pas entièrement les couleurs...



C
Un voyage dans ou avant le temps qui m'a emportée, séduite, troublée. Ces plumes aux grands yeux frissonnent à travers les mots comme des mondes fanés et fabuleux...
Un très beau texte, une plongée dans le rêve et le talent. Merci!
Excellente journée, amitiés
Cendrine
Répondre
C


Encore une fois, ton commentaire magnifique me bouleverse, Cendrine.


Amitiés.



G
Le paon cet oiseau ornemental par excellence, existe dans quelques parcs de Tours et environs.
Répondre
C


Oui, il y en a beaucoup en Touraine. Et en Loir-et-Cher, où se situe mon souvenir.


 



J
"Il ne serait venu à l'idée de personne au village d'élever des paons dans sa basse-cour. Mais il était bon qu'ils soient là, dans le parc du château, inutiles et chatoyants. Leur beauté rayonnait
jusqu'à nous, pure et fragile comme celle des cygnes glissant sur l'eau des contes. Les jours où ils n'apparaissaient pas derrière les grilles, le coeur du village semblait battre plus
lentement."
Je n'ai jamais aimé les paons. Pire, je les ai craints, je ne m'en suis jamais approché car ils me gênent ... Comme me gêne toute Royauté de château, belle je ne sais, mais inutile et chatoyante.
Pareil pour les cygnes ... cygnes et paons : des animaux somme toute sans importance particulière dans le monde animal ; prisés par l'imaginaire de l'homme qui leur donne tant d'importance ...
exagérée, disproportionnée !
Répondre
C


Certes, ils n'ont que la beauté qu'on veut bien voir en eux. Mais n'est-ce pas vrai de tout ?


J'avais pensé en mentionnant le cygne à celui qui, dans Sylvie de Nerval, s'envole lors du "Voyage à Cythère" - et à celui qu'on voit ensuite "éployé sur la porte" du garde. Et aussi aux "cygnes
sauvages" du conte russe.


Ceci précisé, le souvenir est parfaitement authentique. J'habitais vraiment près de ces paons, ils faisaient partie de la vie du village, leurs plumes ornaient la salle de classe, et aussi notre
salle "de séjour".


P.S. : il faut peut-être préciser que cela se situe dans la région des "Châteaux de la Loire", où la "royauté des châteaux" est une composante des paysages.



E
J'aime ce paon de verre ! C'est curieux , j'ai fait un article sur le paon!
J'aime ces images d'un souvenir et tes mots qui l'habillent si doucement .
J'ai cette impression parfois , un souvenir ou un rêve ou un rêve souvenir.
Douce soirée, bises Carole
Répondre
C


En effet, c'est une coïncidence très agréable pour moi ! Cela m'a fait plaisir de retrouver chez toi un paon encore plus coloré que ceux de mes souvenirs. Cette rencontre confirme la force
symbolique de cet oiseau.



E
Bon lundi et bonne semaine!
Répondre
C


Merci, Emilie, pour tes petits messages postés de si loin. J'y suis très sensible. A bientôt.



M
Une bien jolie histoire quand le souvenir fait surgir de belles choses au fond de nous.
Répondre
C


Il suffit de les laisser monter, les souvenirs s'écrivent tout seuls, je trouve.


Merci, Mansfield.



E
des oiseaux grand siècle, too much diraient les jeunes, à moins que cette formule soit déja démodée. extravagants et somptueux, au cri bizarre. Joli souvenir encore, c'est vrai avec une résonance
Meaulnienne, à cause du château, bien sûr, peut être de l'école aussi...
Répondre
C


La référence au Grand Meaulnes me plaît. L'école de campagne que j'ai longtemps habitée présente en effet bien des point communs avec celle du roman. J'y retrouve une part de mon enfance. Mais il
s'agissait pour moi de la petite enfance, non du temps des amours - comme aurait dit un autre enfant d'instituteur...



J
Le temps n'existe que pour les grands, ces grands qui ne savent pas s'arrêter pour se souvenir et rêver.
Un déménageur a , un jour , refusé de transporter un meuble dans lequel j'avais laissé des plumes de paon: signe de malheur m'a-t-il dit !
Belle journée à toi Carole. Joêlle
Répondre
C


Ton commentaire m'intéresse beaucoup. J'ai eu un autre avis "négatif" sur les paons. Il semble que ces beaux oiseaux ne puissent laisser indiférents... Une question à approfondir. Mais ici je
n'ai fait que rapporter un souvenir de ma petite enfance.


Merci Joëlle.



R
Sans "S" à chatoyance, évidemment ...
Répondre
R
De la chatoyances des souvenirs d'enfance, vécus ou rêvés, à l'image de celle des plumes de paon sur la robe qu'aurait pu porter Yvonne de Galais, se promenant dans l'allée, là-bas, derrière les
grilles d'un château imaginé ...
Répondre
C


J'ai vécu, enfant, dans un monde assez proche de celui du grand Meaulnes, c'est vrai. Pas très loin de la Sologne, du reste.


Merci pour ce beau commentaire, Richard.



S
C'est vrai, ça, des paons ...

les paons qui veillent
dans nos
mes moires
ont les couleurs
d'un dais paon danse !!!
Répondre
C


Merci pour cette danse des mots, Servanne !



J
Ah que non tu t'en souviens bien ma foi ! Ce paon aux teintes arc-en-ciel en jette ! Merci Carole...
Répondre
C


Merci, Jill !



P
Bonjour Carole,
Enfin je retrouve un peu de disponibilité pour m'accorder davantage de temps pour la lecture .J'espère que tu ne me tiendras pas rigueur pur ce long silence ...
C'est incroyable comme certains objets peuvent ressusciter les pans de notre mémoire ou de nos rêves ou tout simplement guider notre imagination...
Tu as mis en tout cas tout ton talent d'écriture pour peindre cette scène fréquemment rencontrée dans les cours de châteaux ou les parcs d'ornement .Et c'est sur le plaisir de cet instant de
lecture que je vais commencer ma semaine .
Merci Carole, je t'embrasse, Plume .
Répondre
C


Merci Plume, comme tu m'as fait plaisir ! A bientôt.