Mouettes criardes

Publié le par Carole

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Je traversais l'île Gloriette, un livre sous le bras, rentrant de la bibliothèque Jacques Demy. Soudain j'ai été tirée de mes réflexions par un vacarme aigu. Un groupe de mouettes se disputait avec rage un morceau de pizza. Le morceau volait de bec en bec, fiévreusement agité, se brisant peu à peu en miettes. Mais les mouettes criaient et se bousculaient de plus belle : elles luttaient avec tant de vigueur pour s'approprier le morceau contesté qu'à mesure qu'il s'amenuisait, il leur semblait plus désirable. Celle qui vaincrait, fatiguée, blessée peut-être, en aurait tout à l'heure à peine une becquée, minuscule et souillée de poussière... pourtant, échappée aux autres et arrachée de haute lutte, cette infime becquée lui paraîtrait le plus délicieux des festins... 
J'ai poursuivi ma route, lasse de cette bagarre aussi piaillante qu'absurde et trop humaine, et j'ai vu le pigeon...
 
pigeon.jpg.psd.jpg
 
Il se tenait silencieux, solitaire et prudent, indifférent aux mouettes qu'on n'entendait plus guère dans ce recoin éloigné du parking.
Près du paquet ouvert, il lorgnait une part restée intacte de la pizza, sans doute tombée au sol dès le début de la bagarre. C'était, ma foi, un beau morceau de bonne taille, et joliment garni - une pièce de choix pour un sage pigeon... Il avançait sans se hâter. Son repas n'aurait pas, à coup sûr, la saveur de celui qu'emporterait là-bas la dernière mouette, mais, du moins, il serait copieux et tranquille.
 
- La morale de cette histoire ?
- Il y en a, je crois, plus d'une... et c'est à vous à y réfléchir.
Voici la mienne, qui peut-être ne sera pas la vôtre :
 
Nous ne désirons bien souvent que ce qu'autrui désire, dédaignant, pour l'ombre de tant de proies dérisoires et qui nous échappent à jamais, les richesses oubliées qui sont à notre portée. Méprisant cette part que nous pourrions sans peine faire nôtre et savourer, mais à laquelle manqueront toujours le trouble arôme de l'envie et le piquant de la conquête. 
Si nous pouvions, hélas ! comme l'heureux pigeon, nous en tenir aux paisibles conseils de notre raison et de notre appétit, depuis longtemps nous serions devenus des sages - juste un peu gras peut-être. 
 Mais nous ne sommes, hélas ! que de pauvres mouettes criardes...

Publié dans Fables

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emma 26/10/2012 14:58

il ne s'agit pas d'écrire une fable de la fontaine, quoique cela n'aurait rien de ringard, même si "la parole contemporaine est en prose". Il se trouve que "fable" induit une morale, et quelque
chose de général et d'exemplaire dans l'histoire. Et ces deux éléments font que la forme en vers (poeme ou comptine) a bien plus de force que la prose - mode ou pas.
Salut, Colombo, contente de te croiser ici

Carole 26/10/2012 16:05



Ah Emma, non, vraiment, je ne le ferai pas. Pourtant j'aime beaucoup écrire en vers, mais jamais, au grand jamais, des fables "à l'ancienne" (il n'y a pas que La Fontaine) avec morale en vers !!
Mais je n'empêche personne de le faire, ce n'est que mon opinion...


Tu sais, Emma, sur cette idée que le vers aurait "plus de force" que la prose : c'est au nom de ce principe qu'on a écrit jusqu'à la fin du XIXe siècle des tragédies en vers. Des romans en vers
jusqu'au XVe siècle. Et même, dans l'Antiquité, des traités philosophiques en vers... Moi, je ne crois pas du tout que la prose ait moins de force que le vers, je crois même que la prose a la
force de devenir poème sans passer par le vers... une idée pas si récente, puisqu'elle date au moins de Baudelaire.



valdy 26/10/2012 14:14

J'aurais dû me douter que tu avais déjà réfléchi à la question et que c'est par choix que tu ne l'as pas fait.
Cependant, pour que nous soyons au moins deux à avoir formulé la même demande, cela prouve que, même si, dans la forme, la fable classique n'est pas là, le fond y est.
C'est donc "la nouvelle fable" ;-)
PS : cependant... j'adore les fables sous leur forme classique (et la musique de messe en latin)... là, je te fais l'Inspecteur Colombo

Carole 26/10/2012 14:26



Oui, inspecteur Colombo, moi aussi j'adore, et j'en connais une quantité par coeur, de ces belles fables : mais voilà, c'est comme dans l'histoire d'Orphée, on aime, mais il faut continuer à
avancer, ne pas se retourner. 



valdy 26/10/2012 13:08

PS : c'est fou, je viens de lire qu'Emma te faisait la même demande ??!!

Carole 26/10/2012 13:40



Désolée, mais... non. Car je ne veux pas du tout écrire "du La Fontaine" (c'est ce que chacun entend par le mot "fable"). C'est délibérément que j'écris des "fables" en prose :
fable, fabula, histoire à visée morale, cela n'implique pas le vers... Or la parole contemporaine est en prose, ou en vers "libéré", et c'est aujourd'hui que j'écris... J'ai donc décidé de
classer dans cette catégorie "fables" tous mes récits ou poèmes où la signification morale prédomine, mais de ne jamais écrire une seule "fable de La Fontaine" (ou de Florian, ou de Franc-
Nohain).


Mettre mes pas dans les genres que nous a légués le passé, sans imitation ni pastiche, voilà mon idée. Et voilà voilà. Merci tout de même, car le conseil est flatteur, et d'autre part me permet
de m'expliquer, ce qui est toujours bien.



valdy 26/10/2012 13:07

Ah mais, c'est une fable qu'il nous aurait fallu !
Je dis cela -moi qui serais bien incapable d'en écrire une- car j'ai lu, la semaine dernière chez Catheau, 3 fables qui m'ont fait une forte impression. Quel dommage que le genre ne se fasse
plus....
Belle journée à toi Carole,
Valdy

Carole 02/11/2012 17:50



Je retrouve ce premier commentaire : les fables de Catheau me plaisent tout de même, même si pour ma part je me refuse à pratiquer la fable versifiée. Chacun son univers, voilà tout... Merci,
Valdy, à bientôt.



Hélène Carle 23/10/2012 01:18

Je suis en harmonie avec cette philosophie et l'image raconte beaucoup aussi.
Merci Carole!

Hélène*

Carole 30/10/2012 23:44



Et merci, Hélène. 



Catheau 22/10/2012 21:44

Je préfère les mouettes au-dessus des bancs de poisson : au moins, elles sont dans leur élément.

Carole 30/10/2012 22:04



Ici, ce sont des mouettes d'estuaire, des mouettes des villes en somme : autre sujet de fable ?



Amaryllis 22/10/2012 20:57

Mais ce morceau de pizza est-il une age nourriture pour nos amies mouettes et notre franc tireur pigeon ???? Nos désirs sont-ils toujours sages ??? Bisous

Carole 30/10/2012 19:48



Nos mouettes d'estuaire se nourrissent de tout ! Quant au pigeon, eh bien il a un appétit de pigeon...



mansfield 22/10/2012 15:37

De belles images, une observation tellement aiguisée et juste de nos agitations d'humains trop avides!

Carole 30/10/2012 12:23



Merci, Mansfield. Un texte peut-être pessimiste...



Lorraine 22/10/2012 12:34

Les mouettes criardes pullulent, pour la grande joie des publicitaires. Ils savent comment émoustiller les foules (et particulièrement les jeunes)qui se précipitent sur la dernière nouveauté
électronique, délaissant aussitôt l'avant-dernière (pourtant excellente),et peuvent frimer jusqu'au prochain gadget qu'il faudra à tout prix se procurer parmi les tout premiers! Est-ce cela le
bonheur?

Carole 30/10/2012 12:20



Lorraine, je suis bien d'accord avec toi : mais pour se résoudre à n'être qu'un "pigeon" solitaire, il faut de la sagesse...



Balladine 22/10/2012 11:43

Peut être faut-il toute une vie pour arriver à atteindre la sagesse de ce brave pigeon !

Carole 29/10/2012 21:36



Et souvent une vie n'y suffit pas !



Nounedeb 22/10/2012 11:05

Kai! Kai!, ou bien, Rrrou, Rrou!
Quand je regarde les émails annonçant la parution d'articles, je garde les tiens pour les déguster tranquillement au moment opportun.

Carole 29/10/2012 21:33



Voilà un commentaire bien agréable, Nounedeb. Mais je peux te retourner le compliment, tu sais !


Merci, à bientôt.



Richard LEJEUNE 22/10/2012 09:38

S'impose, à mes yeux, cette scolie de la proposition IX de la troisième partie de l'Éthique, de Spinoza :


"... nous ne faisons effort vers aucune chose, que nous ne la voulons pas et ne tendons pas vers elle par appétit ou désir, parce que nous jugeons qu'elle est bonne ; c'est l'inverse : nous jugeons
qu'une chose est bonne, parce que nous faisons effort vers elle, que nous la voulons et tendons vers elle par appétit ou désir."


(Oeuvres complètes, Paris, Gallimard, La Pléiade, p. 423 de mon édition de 1954)

Carole 29/10/2012 21:18



Cette analyse admirable pourrait fournir une autre morale à mon récit (qui, comme je l'ai écrit avec un peu de malice, en a "plus d'une")... merci de l'avoir cherchée et transcrite.



@nnie54 22/10/2012 09:30

Ces mouettes sont criardes et tapageuses, alors qu'il suffit d'attendre dans un coin pour avoir sa part !
Bonne semaine, @nnie

Carole 29/10/2012 21:15



Encore une morale à tirer de l'histoire ! merci, Annie.



emma 22/10/2012 09:16

et si tu mettais ce récit en forme de fable, Carole ?

Carole 26/10/2012 14:28



Emma, je te renvoie aux réponses détaillées que j'ai faites à Valdy (trop paresseuse pour tout redire...). Le problème littéraire soulevé n'est pas un simple détail de forme.



timilo 22/10/2012 06:43

Si on transpose cette histoire à l'homme , on s'aperçoit que l'homme n'est jamais rassasié et il en demande toujours plus
et cela dans tous les domaines
Bon et doux Lundi Carole
Bisous
timilo

Carole 29/10/2012 20:50



Dans tous les domaines, oui ! Et c'est ce qui le distingue (négativement) des mouettes...



jill bill 22/10/2012 05:12

Bonjour Carole... tjs avec apn tes sorties, tu ne râtes pas une miette des scènes de la rue...
Mouettes sur un parking, elles amies du bord de mer, j'espère qu'elle était aux anchois cette pizza !
Pendant que les unes sont en guerre pour peu d'autre se taille la part du lion en solitaire dans leur dos ! Merci....

Carole 29/10/2012 20:49



Oui, j'ai décidé de faire l'expérience d'emmener partout mon appareil, pendant au moins un an. On voit bien plus de choses ! 


La morale que tu proposes, bien sûr, c'est l'autre interprétation possible de l'histoire, mais je ne voulais en donner qu'une, et laisser les lecteurs continuer.



zadddie 22/10/2012 01:13

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