Des mots de sel

Publié le par Carole

parler-breton.jpg
Enez Sun - île de Sein - juillet 2014
 
Les soirs d'été, on voit sortir les vieux habitants de Sein. En petits groupes indifférents aux touristes, ils marchent, arpentant comme mémoire les rues étroites et sombres où leur vie s'est enclose. Sur les quais grisonnants ils suivent en veilleurs leur lent chemin de ronde, guettant dans l'air brumeux ces navires effacés que pleurent les goélands.
Ils parlent un breton rude comme la pierre, que les autres Bretons ont grand-peine à comprendre.
Une langue ancienne roulée sur les récifs et remâchée d'embruns, une langue de sel qu'emportera le vent.
Ils marchent lentement, devisant, les mains derrière le dos. Et on entend dans les rues les vieux mots s'éloigner, s'émoussant peu à peu, comme des silhouettes fatiguées.

 

Publié dans Fables

Commenter cet article

La magie mysérie 29/07/2014 09:11

Heureux comme un Breton en son île !

zadddie 28/07/2014 00:17

on sent l'iode, rien à passer te voir ces temps ci...
Tu parles breton?

Carole 28/07/2014 00:44



Non, non, mais en Finistère tous les panneaux sont bilingues, si bien qu'on apprend un peu. Et je m'étais entretenue avec une "bretonnante" d'Audierne avant d'aller à Sein.



flipperine 27/07/2014 18:00

ah ces petits vieux ils aiment se rencontrer et discuter, faire un bout de chemin

Nounedeb 27/07/2014 17:22

La rudesse et l'accès difficile de l'île la préserveront peut-être un peu encore...

Carole 28/07/2014 00:48



Franchement, je ne sais pas. La chute démographique est impressionnante : plus qu'une dizaine d'enfants scolarisés sur l'île, je crois. Et environ 120 habitants l'hiver, m'a-t-on dit.



Lorraine 27/07/2014 16:29

Comme c'est vrai! Dans les villages, à la tombée du jour, on voit quelquefois de vieux hommes marcher ensemble et parlant peu. Ils refont la ronde d'autrefois, ils songent aux gamins qu'ils furent,
aux tours pendables, aux amours fugaces. Ils n'ont rien à se dire mais ils le disent quand même. Pour être moins vieux, moins seuls, moins usés. Etparce qu'ils ont l'habitude...
Lorraine

Carole 28/07/2014 00:49



Merci Lorraine, pour ce si beau commentaire.



Cristophe 27/07/2014 11:57

Ils parlent de leur ami défunt, un prodige doué pour tout, de n'importe quelle mécanique aux relations humaines en passant par la cuisine et le repassage du linge, il savait tout faire
parfaitement. On n'avait jamais vu un tel as à Sein !

Carole 27/07/2014 12:00



Le nom se prête aux blagues en français. Mais en breton, c'est "Sun", un mot peut-être apparenté à notre mot "saint".



Mamilouve 27/07/2014 11:08

Fins de vies, fin d'un monde. Mais n'en est-il pas ainsi depuis que l'homme est l'homme et que le monde est monde ?

Carole 27/07/2014 11:13



Des vies qui sont "des bibliothèques", comme on l'a dit pour les vieux Africains.



almanito 27/07/2014 10:35

Le vent emportera tout le sel du monde d'autrefois, c'est triste, on peut toujours se battre pour sauvegarder les langues et les traditions mais ce sel là, partira avec la vie de ces vieux...

jc legros 27/07/2014 07:08

Chaque année, les Descentes de Loire en chansons, organisées par Hélène et Jean-François Salmon, avaient un thème différents. Cette année-là (3-4 ans), c'était "Passe-moi l'sel". Sur le bateau
amarré pour le spectacle, une table couvertes de victuailles et six personnages, dont je faisais partie. Introduction faite, l'un des convives criait "passe-moi l'sel" puis y allait de sa chanson,
de son conte, de son histoire, de son morceau de musique. Quand le sel fut devant Patrick Ewen, qui vit dans les monts d'Aarée, il raconta l'histoire suivante, que je résume fort: un couple de
touristes se retrouve perdu dans un village breton assez reculé. Demandant leur chemin, ils finirent par s'enfuir, car ils ne comprirent rien aux explications données. "Par-dessus le marché, dit
l'homme à sa femme, ils parlent si fort et de façon si bourrue que j'ai l'impression qu'ils se disputent tout le temps". Votre texte m'a remis cette histoire en mémoire.

Carole 27/07/2014 11:10



L'histoire me plaît beaucoup. Ces vieux Bretons (qui connaissent tous le français) avaient trouvé un moyen de faire fuir les touristes. 



jill bill 27/07/2014 02:21

Ils font leur ronde en vieux conteurs bretons... ;-)