Les kakis

Publié le par Carole

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    Cette photo, je l'ai prise par hasard - ou par erreur, si vous préférez - Mais y a-t-il vraiment des hasards, des erreurs ?
    Je voulais photographier l'arbre aux kakis, le plaqueminier, avec ses fruits d'hiver. Quelque chose de tout simple, seulement j'avais saisi sans réfléchir l'appareil resté bloqué en pose "B".
     Et... voilà. Quand j'ai vu l'image apparaître sur l'écran, je l'ai tout de suite aimée.
 
    Car c'était, voyez-vous, dans la cour sombre d'un très vieil hôpital. Un de ces lieux où le bonheur ne vient pas souvent passer le nez. Et voilà que tout ce gris, que tout ce triste, était devenu bleu, de la teinte exacte des rêves. Et les fruits orange du maigre plaqueminier durement émondé, presque mourant, se détachaient sur ce bleu comme des pommes de Cézanne.
    Sur la pierre, deux kakis avaient été disposés, intacts, par un malade sans doute, autorisé à sortir un instant, qui les avait cueillis, puis les avait posés là en rêvant au printemps perdu, peut-être, ou à tant d'autres choses venues de loin qui habitent l'esprit des malades, quand il leur faut séjourner à l'hôpital. Finalement, il les avait laissés.
 
    Les kakis sont des fruits de décembre. Leur goût est âpre, leur chair est rude. Mais leur lumière venue de saisons très lointaines traverse le froid des hivers et des coeurs immobiles.
    J'ai lu récemment une très belle nouvelle écrite par une Iranienne, Zoyâ Pirzâd, qui s'intitule ainsi : Le goût âpre des kakis.
    L'héroïne, une princesse iranienne née bien avant la révolution islamique, cueille chaque hiver les fruits d'un plaqueminier planté jadis par son père, dans la cour de sa maison, pour célébrer son mariage. Le temps passe, avec son lot de déceptions, de séparations, de ruines et de deuils. Elle se replie sur sa maison, des tempêtes du monde ne lui parviennent que des images affadies et bleuies. Mais l'arbre aux kakis prospère.
    Chaque hiver elle offre à ses amis, à sa famille, des paniers de vieil osier remplis de fruits. Les amis se font rares, la famille disparaît.
    Enfin, devenue très âgée, veuve et solitaire, elle accueille chez elle un locataire, auquel elle offre à nouveau ses kakis chaque hiver. Ils vivent ainsi plusieurs années, le très jeune homme et la très vieille femme, se parlant peu mais s'écoutant beaucoup. Un jour, le locataire se fiance... sa fiancée n'aime pas les kakis, ils ont un goût trop âpre... le jeune couple ira habiter ailleurs.
    Peut-être la fiancée a-t-elle raison, se dit-on en refermant le livre, les kakis ont le goût âpre du passé, il se pourrait qu'il soit préférable de ne pas les aimer.
    J'ai résisté à l'appel des deux fruits posés sur la pierre grise. Je n'ai pas refait la photo.

Publié dans Fables

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N
Bonjour Carole,
C'est une bien belle histoire que celle de cette vieille iranienne et de ce jeune homme, qui finissent par être séparer... Un peu à cause des fruits, mais c'est aussi eux qui les liaient en quelque
sorte...
Ta photo est parfaite ainsi, tu as bien fait de la laisser telle quelle !
Bises, bonne journée
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A
Je ne sais si mon commentaire est passé. Je le remets.
Cézanne aurait certainement apprécié en coloriste l'originalité de ces oranges, petits soleils dansant dans le vide azuré.
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C


Il était passé. Il faut parfois quelques minutes pour qu'un commentaire publié apparaisse... OB n'est pas au mieux de sa forme depuis qu'une "nouvelle version" est en préparation...



A
Cézanne aurait certainement apprécié l'originalité de ces oranges dansant dans le vide, petits soleils dans un ciel azuré.
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C


J'ai pensé à ces pommes de Cézanne, éclatantes de couleur sur un fond bleu. Mais dans mon cas, c'est le hasard qui a "travaillé".



S
Bonjour Carole, je vous ai répondu chez moi où vous m'avez fait l'honneur de m'attarder.
A mon tour de m'attarder chez vous mais pour une bonne cause, celle de votre perception des choses à travers l'image et les "contes". Ici ce n'est n'est pas la traditionnelle "happy end" de nos
contes occidentaux mais une fin qui fait la part des choses entre l'ancien et le nouveau, avec une pointe de nostalgie quand le "nouveau" signifie une rupture qui fait mal ...
Votre histoire me rappelle celle d'une amie qui adorait les fleurs et qui un jour rencontra un homme qui aimait les cactus. Elle toute en douceur n'aimait pas les cactus pleins d'épines qui
correspondaient un peu au profil de son nouveau mari. Elle eut à leur égard une indifférence qui eut raison de leur sort. L'homme se demandait pourquoi toutes les fleurs du jardin prospéraient
joliment alors que ses cactus se désséchaient...
La fin de l'histoire laisse présager que cette union n'était pas destinée à durer ...Authentique !
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C


Merci pour cette anecdote : elle est aussi belle que riche de sens ! 



V
Un double enchantement que ce texte avec histoire dans l'histoire. En ce qui concerne le kaki, il est ma consolation de l'hiver. -avec la chocolat ;-)
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G
La fameuse pose B doit vouloir dire BLEU Carole...je te taquine..
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C


Tu dois comprendre cela mieux que moi : je ne sais pas pourquoi j'ai eu tout ce bleu. ni pourquoi les rouges sont, eux, restés rouges : une histoire de couleurs complémentaires peut-être ?
(j'étais à 200 isos). Mais B comme bleu me plaît bien, c'est une explication très poétique, c'est plus mon genre que la technique...



Z
comme Louv...doux amer..
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M
Certains vieillards s'y complaisent dans ce passé qui ne semble pas avoir un goût âpre dans leurs souvenirs. Je crois que tu garderas de cette journée, de cette photo, de ces fruits, un souvenir
embelli, insolite, goûteux. Amitiés. Joelle
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M
Une belle réflexion sur les kakis et le temps d'avant, ces choses qu'on goûte et puis qui passent comme la mode et les saisons, ce besoin de modernité et de renouvellement.
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L
Cette photo-miracle, tu as bien fait de la laisser, chère Carole! Quel bonheur ce bleu inventé qui transfigure le vieil hôpital, ce bleu-surprise qui souligne la lumière des kakis. Et cette belle
et triste histoire au goût âpre, si proche de la vie, si proche de la vieillesse en marche...Merci.
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L
Très belle fable, un peu douce-amère, un peu âpre...comme les kakis. Quant à la photo, elle mériterait un prix d'excellence hasardeuse ! J'aime beaucoup.
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E
joli raté en bleu... et merci pour ce conte Harold et Maude à la persane
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J
Pas vraiment un échec alors, mais un autre effet...le bleu la couleur de Peyo, ces kakis feront plaisir à deux schtroumpf... Jolie cette histoire... merci Carole
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R
Il y a des erreurs - ou des hasards - qui deviennent de bien belles réalisations : je pense notamment à une certaine gourmandise gastronomique, attribuée, selon la légende (?) aux soeurs Tatin.

La présente gourmandise photographique m'en semble une autre ...
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J
Ton oeil et tes histoires
sont des trésors de bonté
paraboles pas si folles.
Blues de l'hiver?
Croquez des kakis
et lisez Carole!
(PS:hôpital? moi j'ai vu une école...)
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C


Merci pour ta comptine si amicale. 


Sinon, oui, c'est bien un hôpital, le bâtiment qu'on voit est une annexe en préfabriqué, c'est peut-être (hélas pour les établissements scolaires qui abusent de ces tristes et inconfortables
bâtiments...) le détail qui t'a fait penser à une école.