Le village englouti

Publié le par Carole

reflet du village dans le plan d'eau
Selommes - reflet du village dans le plan d'eau de la Houzée
 
 
Des villages engloutis, il y en a eu beaucoup. Tignes, Savines, Ubaye, Savel, Naussac, Les Salles...et tant d'autres encore, recouverts en un jour par les flots d'un barrage, rayés du monde par l'élan du progrès. On a photographié les vieux qui retiraient les os des tombes, au cimetière noyé, pour les confier à une autre terre, sèche et neuve - mais plus jamais les morts n'ont su parler aux vivants. On a filmé le curé bénissant dans la nouvelle église les lourdes cloches d'airain qu'on avait transportées - mais plus jamais elles n'ont retrouvé leur claire voix de colombe aux jours de mariages, ni les notes assourdies du glas, trempées aux ténèbres d'orage, aux vents des nuits glacées.
 
L'été, quand l'eau est claire, les habitants des villages engloutis viennent en promenade. En se penchant très bas ils parviennent à voir, parfois, au fond du lac, le porche gris du presbytère effacé, la pointe rouillée du coq sur le clocher pourrissant, le toit effondré d'une grange, le mur dissous de la petite école. Ils se souviennent et se recueillent. Puis les nuages passent, le flot se replie sur son ombre, les promeneurs s'en vont, laissant leur vie noyée à son néant silencieux.
 
Dans tout village encore vivant, il y a, aujourd'hui, quelque chose d'un village englouti, la muette mélancolie du flot qui monte et lentement se ferme.
Car le village n'est plus, entre hier et demain, qu'un trait mince et fragile sur une carte au contour incertain.
Il suffirait de si peu. Que les vieilles maisons ne trouvent plus preneurs, que les jeunes ne ramassent pas, dans le jardin monté en graine, la clé laissée par les aïeux, que la route se couvre d'herbe et de pierres, que les chemins n'y mènent plus. Qu'on ferme l'école après avoir fermé l'église, qu'un matin le vieux four s'éteigne à la boulangerie, qu'on ne détache plus les volets de bois aux vitres du café, que les vieux tournent tout seuls en rond dans les jardins envahis de chardons. Il suffirait qu'on cesse de lutter. Il suffirait de si peu.
On le sait bien. On n'en parle jamais bien sûr, car il ne faut pas faire arriver le malheur avec les mots qui le dessinent. Parfois pourtant, quand on s'en va du côté du plan d'eau, on voit trembler sur le ciel frémissant les maisons grises et lasses, on voit se tordre le fil trop mince du clocher, et, malgré soi, on se penche, très bas, pour retenir entre ses mains tous ces pauvres reflets qu'effacent si vite, si vite, les nuages qui passent.
 
 
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Publié dans Le village : Selommes

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MARIE 28/02/2012 00:28

ça se passe en Espagne... dans l'Espagne profonde (oh le vilain jeu de mot !) le village nouveau (comme on disait ville nouvelle pour ces banlieues-champignons) s'appelle Posada de Bierzo...

Carole Chollet-Buisson 28/02/2012 00:56



Merci, Marie.
Finalement, je l'ai fait, ce texte pour ton père. Je l'ai envoyé en commentaire sur ton article "tiempos de colera", où tu le trouveras facilement je pense. J'ai travaillé un peu vite,
évidemment, et j'ai même laissé une faute que tu corrigeras, mais je l'ai fait dans l'émotion, car ton courrier m'a beaucoup touchée.


Par la suite, je ferai peut-être mieux si tu le souhaites.


A bientôt,


Avec toute mon amitié,


Carole



MARIE 27/02/2012 23:15

Un article qui me parle... tout près de chez mes parents, il y a une sorte de village d'une banalité affligeante en total désaccord avec les autres villages de la région, un jour que j'en faisais
la remarque, mon père m'a expliqué que ce n'était qu'une sorte de camp construit pour abriter les déplacés d'un village englouti lors de la construction du barrage... une sorte de village sans
passé, sans histoire, sans âme !

Carole Chollet-Buisson 27/02/2012 23:30



Décidément, tes commentaires m'intéressent !


Sais-tu le nom de ce village ?



Pyrausta 27/02/2012 16:05

voir un pan de son enfance disparaitre n'est jamais simple.

Carole Chollet-Buisson 27/02/2012 20:11



Tout n'a pas disparu, mais c'est vrai qu'on voit les choses et les gens s'en aller.



Pyrausta 27/02/2012 13:19

les villages meurent doucement c'est vrai.Tu depeins tres bien cette fin de vie.tes mots sont doux amers.

Carole Chollet-Buisson 27/02/2012 14:02



C'est de mon village natal que j'ai parlé ici. Les habitants essaient de continuer, mais on sent que tout peu à peu s'efface... et c'est poignant.