Le ticket

Publié le par Carole

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    "Il faut regarder toute image à travers l'exercice d'un double regard. L'image est un choc, un montage dialectique, au sens du dialogue mais aussi du conflit. Voilà pourquoi les images ne sont pas des objets, mais des actes." (Georges Didi-Huberman, Télérama n°3283 du 12-12-12)
 
 
    J'ai lu tout à l'heure dans Télérama que toute image était "un choc, un montage dialectique"
    Je suis d'accord. Même cette photo d'un ticket de tramway, un simple ticket composté que j'ai sorti de ma poche, même cette photo d'un très banal morceau de bristol grisâtre maculé d'encre, est un "montage dialectique".
    Car, si j'ai sorti de ma poche ce ticket pour vous le montrer, c'est parce qu'il s'est trouvé pris, bien malgré lui, bien malgré moi aussi, dans une histoire qui m'a laissé un drôle de goût dialectique, c'est parce que, peut-être même, il s'est trouvé pris dans ce qu'on appelle l'histoire - qui n'est qu'un immense montage dialectique.
 
    C'était en début d'après-midi. J'étais assise dans le tramway, quand une escouade de contrôleurs est montée. 
   Simple formalité, qui conduit d'habitude tout au plus à infliger une ou deux amendes à des lycéens étourdis.
    J'avais, comme mes voisins et voisines, préparé calmement mon "titre de transport" - dans mon cas donc, ce ticket, dûment composté, même pas froissé.
    Après quelques préliminaires - remarques courtoises adressées à un passager qui descendait, au sujet d'une signature omise, assorties du changement d'un étui de plastique usagé - dont on sentait bien qu'ils étaient pour la forme, les contrôleurs se sont rapprochés, brusquement, tous ensemble, d'un homme qu'ils avaient certainement repéré dès leur entrée. Qu'est-ce qui les avait attirés ? Sans doute cette petite flamme dans l'oeil pourtant obstinément baissé de celui qui sait qu'il a commis l'erreur fatale, la faute irréparable menant à sa perdition, cet air d'animal immobile et tassé pourtant prêt à bondir que prennent ceux qui ne peuvent plus fuir. - Pourquoi s'être assis si loin de la porte ? Pourquoi s'être assis quand il aurait fallu rester debout, profiter d'un arrêt pour s'enfuir ? - Je crois que les contrôleurs, avec toute leur expérience, avaient lu du premier coup d'oeil dans ces pensées de bête traquée.
    Un peu hésitant, l'un des agents a demandé à l'homme son "titre de transport". L'autre n'a pas eu l'air de comprendre. "Titre de transport", a répété le contrôleur, ticket, pass, billet mensuel... TITRE DE TRANSPORT... L'homme a fait non de la tête. Le contrôleur a sorti son calepin. Il a récité sobrement la sentence bien connue, la peine si régulièrement affichée sur les parois des wagons : " 47 euros 50 payables immédiatement, majorés de 6 euros à 11 jours.... " Mais l'homme secouait la tête, il n'avait pas d'argent. Pas d'argent du tout... D'une voix moins assurée, le contrôleur a alors demandé : "Vous avez des papiers d'identité ?" L'homme a juste eu un geste de dénégation... les passagers, autour, ont commencé à comprendre.
    Tout le monde se taisait dans le wagon, quand le contrôleur a repris, insistant : vous n'avez vraiment rien, vous êtes sûr, même pas un document, une simple lettre, n'importe quoi ? Mais non, l'homme, justement, n'avait rien, absolument rien à présenter, c'était bien là le problème. Le contrôleur un peu affolé a repris son calepin, déclinant les questions réglementaires d'une voix qui, étrangement, paraissait aussi pâle et crispée que les lèvres serrées de l'homme : "Nom, prénom, date de naissance ?"... Pas de réponse. Il a recommencé en articulant très nettement : "Votre NOM, monsieur, s'il vous plaît". Et là, enfin, on a entendu la voix de l'homme. Il parlait bas et sa voix était douce. Il a dit quelque chose comme Sid... le contrôleur a répété très fort : "s comme Séraphin, i comme Isidore d comme Dédé...". On sentait qu'il était heureux de dire cela, de prononcer ces noms d'ici pour traduire ce nom de là-bas, et du petit délai que cela lui donnait. Pour la date de naissance, on n'a rien entendu du tout, mais le contrôleur a tendu l'oreille, et a noté quelque chose dans son calepin.
    Ensuite il a demandé : lieu de naissance ? Et l'homme a dit, à voix haute et distincte cette fois : Algérie. Il avait un accent très prononcé. Adresse? L'homme a de nouveau fait non de la tête. Les passagers qu'on ne contrôlerait plus tournaient entre leurs doigts leurs titres de transport en règle, le silence était total. Vous n'avez pas d'adresse ? Aucune adresse ? Même pas celle d'un correspondant ? D'une association ? L'homme se taisait toujours.
    Numéro de téléphone ? ... Vous n'avez pas de téléphone ? ... Vous connaissez bien le numéro de quelqu'un qu'on pourrait appeler, au moins, quelqu'un qui pourrait confirmer votre identité ? Non, l'homme ne connaissait personne. Le contrôleur en était presque désespéré... quelqu'un, n'importe qui, même une simple connaissance... ? personne ? absolument personne ? vous êtes sûr ?... L'homme était sûr, il gardait la tête baissée.
    Alors, les contrôleurs se sont concertés en chuchotant. Je suppose qu'il y a une procédure qui est prévue pour ces cas-là... ça les ennuyait bien, mais puisque le règlement l'exigeait, ils allaient faire ce qu'il fallait, que voulez-vous ? Les choses sont ainsi... les lois sont les lois et le métier est le métier... 
    Il y a eu un arrêt. Ils ont fait descendre l'homme sur le quai. Derrière la vitre, entouré de tous ces agents en parkas marine qui le serraient de près, il semblait maintenant très jeune, maigre dans son anorak gris. Puis le tramway a poursuivi sa route et on n'a plus rien vu...
    Sur les sièges, mes voisins toujours immobiles continuaient à se taire, et à tourner lentement entre leurs doigts leurs titres de transport en règle que nul n'avait pris la peine de vérifier.
   Ce n'est pas si souvent qu'on assiste à une arrestation, ou plutôt à la première phase d'une arrestation, car la suite, n'est-ce pas, ne faisait aucun doute pour personne...
    Et nous, tous, là - ce vieux monsieur avec son cabas qui partait pour l'hypermarché, cette femme à la peau sombre qui regardait dans le vide, cet homme mûr et cravaté, qui rentrait de la gare avec sa valise à roulettes, et moi, qui revenais du travail, et tous les autres, ceux qui me tournaient le dos, dont je ne connaissais pas les visages -, nous tous, les passagers en règle, si différents les uns des autres, certainement, dans la vie qu'on appelle (je me demande pourquoi) ordinaire, nous qui, sans aucun doute, n'aurions pas du tout partagé si nous avions pu en débattre les mêmes opinions politiques, comme on dit, nous étions très proches à ce moment.
    Tous, nous qui nous taisions et tournions sans fin entre nos doigts sans nous résoudre à les ranger nos titres de transport désormais inutiles, nous aurions tellement aimé que tous les agents ne soient pas descendus, que quelqu'un soit resté pour nous contrôler, nous aussi. Qu'il y ait même un petit problème, une erreur de date, une signature manquante, on ne sait quoi qui aurait cloché, cela nous aurait presque soulagés. Que l'homme qui venait de descendre ne soit pas aussi évidemment différent de nous. Que nous soyons encore ses frères, voyageurs d'un même train. Oui, quoi que nous ayons pu penser chacun chez nous jusqu'alors, en lisant dans les journaux ces histoires de sans-papiers qui courent les faits-divers et les campagnes électorales -, à ce moment-là, je crois que c'était bien ce que nous éprouvions, à ce moment-là, tous, nous les passagers qui poursuivions la route, silencieusement absorbés dans la contemplation de nos titres de transport - en règle.

Publié dans Fables

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almanitoo 18/12/2012 19:03

Je voudrais croire, puisqu'ils avaient l'air mal à l'aise, que les contrôleurs l'ont laissé filer une fois la rame repartie, à l'abri des regards des passagers.
Je suis naïve, oui je sais...

Carole 18/12/2012 20:30



Peut-être... ce serait un heureux dénouement... mais je n'ai pas assisté à la suite. En fait, je suis plutôt pessimiste.



Parisianne 17/12/2012 11:50

Une scène malheureusement si fréquente, trop fréquente ici.
On se sent tellement impuissant.

Bonne journée Carole
Anne

Carole 17/12/2012 13:14



Merci, Parisiane. A bientôt pour lire sur ton blog j'espère !



Valentine :0056: 16/12/2012 19:52

Un problème en effet, que tu as parfaitement mis en lumière ! L'anomalie dans un système si bien huilé...

Erato :0059: 16/12/2012 18:14

Je suis captivée et émue. Tu as un don réel pour observer et retranscrire les faits et le ressenti.J'ai vibré avec toi , j'ai vu la scène.
Dans des situations telles , nous sous sentons mal-à -l'aise d'être privilégiés par la vie .
Merci pour cette réflexion, bisous Carole

Mansfield 14/12/2012 20:22

Un fait divers qui interpelle en effet, quad loin du matraquage médiatique, il y a la vie ordinaire et sa... médiocrité. Cela valait effectivement la peine de le rappeler.

Nounedeb 14/12/2012 15:42

J'ai ressenti comme si j'avais été à tes côtés, cette gêne, cette suspension dans une sorte d'émotion figée. Un sentiment d'appartenance à la même humanité. Même chez les contrôleurs, semble-t-il.
Un seul pourrait s'attendrir. Comme tu l'expliques, leur groupe applique la loi au delà de tout sentiment.

les cafards 14/12/2012 12:23

ça rappelle des temps anciens, ils appelaient ça des rafles. Amitiés
PS : remarquablement écrit

Carole 14/12/2012 15:36



Merci. Je n'ai fait que transcrire au plus près ce que j'ai vu et entendu. 



Alain 14/12/2012 11:17

Cette histoire me rappelle des temps heureusement aujourd'hui révolus. Toutefois, la question reste la même : Que sont-ils devenus ?

Martine 14/12/2012 08:25

Bonjour Carole,

j'admire ton aisance à écrire une longue scène à partir d'un tout petit bout de papier.
Cela me fait souvenir du temps où j'étais étudiante. Plus d'une fois, dans le wagon, j'ai vu des policiers ( ou des gendarmes, je ne me souviens plus) convoyer un prisonnier menotté. Cela jetait un
froid. Ces matins là, pas de rires, d'exclamations. Seulement des chuchotements.
Que drames autour de ces sans papiers. Que de tristesse.

Bonne journée Carole
Martine

louv' 14/12/2012 08:09

Nous ne sommes pas toujours conscients de la chance que nous avons de posséder un "ticket" en bonne et due forme.
Ton récit résonne très juste.
Bonne journée Carole.

michèle 14/12/2012 07:55

Bonjour carole, tes textes sont toujours empreints d'humanisme ( dans le sens de "conception philosophique qui place l'homme et les valeurs humaines au dessus de tout").
Dans ce cas-ci l'évocation est bouleversante.

Richard LEJEUNE 14/12/2012 07:43

Oula, Carole ...
Je ne demandais nullement que vous changiez quoi que ce soit à votre texte ! Et de quel droit, d'ailleurs ?
Je posais simplement des questions pour qu'il y ait réponse et/ou réaction, ici même, au sein des commentaires.

J'ai quelque peu discuté hier avec un voisin qui exerce le métier de contrôleur à la SNCB (trains en Belgique) : il me confiait, presque gêné, - il est loin d'être un mince éphèbe ! - que le fait
d'être de plus en plus souvent deux à contrôler ensemble les rassure face à la montée de la violence dans le chef de certains voyageurs ... et, peut-être, dissuade les plus belliqueux d'entre eux à
se rebiffer quand on leur demande le ticket qu'ils n'ont pas.

Carole 15/12/2012 01:32



Non, je vous remercie, car j'ai bien vu que la fin risquait d'être mal comprise : de toute façon, j'ai la manie de réviser sans fin mes textes, espérant toujours parvenir à les améliorer.


Dans l'anecdote que j'ai rapportée, les contrôleurs n'étaient pas 2 mais au moins 5 ou 6 (n'ayant pas pensé à les compter, j'ai écrit "une escouade"). Je n'ai du reste pas l'intention de les
mettre en cause, j'ai bien compris qu'ils auraient préféré que l'homme ait ses papiers et qu'ils épuisaient les stratégies de "contournement du problème". J'ai juste voulu faire un constat,
presque clinique, sur l'une des plus douloureuses plaies de notre temps : certains ont les "bons" papiers - et d'autres pas. Tous sont hommes pourtant...


 


 


 



NanyFran 14/12/2012 06:01

Comme toujours, c'est un réel plaisir que de te lire, merci.
Bon vendredi, bizzz

Hélène Carle 13/12/2012 23:44

Cet instant a réuni tous ces passagers dans une même réflexion, eux au départ si indifférents...

Hélène*

MARIE 13/12/2012 23:38

Il n'y avait rien à faire et pourtant on se sentirait presque coupable de n'avoir rien fait !

jamadrou 13/12/2012 22:38

"Se rassurer" en voulant croire que dans le tramway tout le monde, au même moment, est indigné, révolté?
Se dire que le métier de contrôleur a bien changé...le contrôleur n'a plus le droit d'avoir d'état d'âme.

Réminiscence
Le sans papier pris au piège n'a pas tenté de résister
Les passagers ont vu de près la dure réalité
Le contrôleur, comme ses supérieurs le lui avaient demandé, "son travail" a bien exécuté
et ce n'est que le début d'une bien triste Histoire.

Carole 13/12/2012 23:05



Je ne crois pas que les gens aient été "révoltés", car il n'y avait aucune violence apparente (les contrôleurs manquaient tellement d'assurance), les passagers avaient plutôt l'air
inquiets, angoissés. J'ai compris aussi (et je n'y avais jamais pensé) que si les contrôleurs sont aussi nombreux à intervenir, ce n'est pas seulement pour impressionner, mais aussi pour se
surveiller les uns les autres : ainsi sont appliqués les réglements, sans états d'âme, par des "groupes", plus facilement que par des individus. C'est peut-être cette évidence, du reste, qui
suscitait la plus grande angoisse. 


Un côté universel dans ce fait-divers trop "banal" : il est bien de notre temps mais pourrait être d'un autre aussi. C'est pour cela que je l'ai raconté.


 



marisol 13/12/2012 20:35

Une histoire bouleversante. Face à une telle détresse,vous avez tous senti votre humanité commune mais les lois, nos lois gèrent tant d'autres choses que cet essentiel là !

Carole 14/12/2012 15:39



Souvent, on se demande si les lois installent l'ordre ou le désordre - lorsqu'elles mettent en déroute nos sentiments humains, par exemple.



jill bill 13/12/2012 19:59

Bonsoir Carole... Clandestin en terre étrangère, je suppose, qu'il espère accueillante, mais... il faut des papiers de toutes sortes dans la vie... et de l'argent ! Qu'est-il devenu, point
d'interrogation... Merci !

Richard LEJEUNE 13/12/2012 19:36

"Rassurés", peut-être.
Toutefois, cela n'eût pas été suffisant.

Un homme avait été contraint de descendre, et personne ne savait ce que l'on ferait de lui.

"Rassurés" ?
Mais à quel niveau ?
Et par rapport à qui ?

Carole 13/12/2012 20:36



Merci pour votre commentaire rapide, qui m'a permis de me rendre compte que la fin manquait de clarté : je voulais dire que nous nous sentions tous angoissés, que cela se remarquait à la fois au
silence total et au fait que personne ne rangeait ses cartes ou tickets, et que nous aurions souhaité nous sentir moins "différents" de cet homme.


Je voulais évoquer une perte d'assurance, de confiance en l'idée de fraternité aussi. J'ai modifié la conclusion en enlevant ce mot "rassuré", qui en effet n'était pas assez clair.


Ce que le jeune homme est devenu, je ne peux pas en être sûre, mais je pense que les contrôleurs ont appelé le poste de police, et que celui qui de toute évidence était un "sans-papiers" est
parti en centre de rétention. 


C'était un moment "banal" malheureusement, mais impressionnant. L'attitude des contrôleurs m'a beaucoup frappée aussi : ils avaient vraiment l'air mal à l'aise, pourtant ils sont allés jusqu'au
bout.