Le soldat sur la route

Publié le par Carole

Il y a en ce moment au château de Nantes une exposition rare : on y montre les remarquables gravures de guerre réalisées par Jean-Émile Laboureur entre 1914 et 1918, pendant les années qu'il a passées "à l'arrière".
On le lui a bien reproché, en son temps, cet "arrière-plan" confortable qui fit de lui un spectateur.
L'exposition présente même la lettre très joliment tournée du bec qu'un corbeau de 14 adressa à l'état-major pour faire tomber l'artiste de son nid dans la boue des tranchées:

 

Le soldat sur la route

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Pourtant, j'ai rarement vu regard plus juste que ce regard du graveur "planqué", refusant l'héroïsme avec toute la vaillance des déserteurs-nés.
Qu'il observe, comme Prévert, les soldats innocents et coupables, au tir forain s'offrant eux-mêmes comme des cibles.
Jean-Emile Laboureur - "Tir forain"
Jean-Emile Laboureur - "Tir forain"

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Ou, plus profond encore, qu'il nous montre ce simple soldat s'en allant sur la route.
Seul, à la lisière maigrelette d'un désastre rageur, avançant sans détourner le regard sur l'étroit chemin de sa vie, sans savoir si mais avançant, parce qu'il n'y a rien d'autre à faire qu'à aller voir ailleurs quand tout flambe, il m'a mieux fait comprendre le "voyage" de Céline, sur cette route mince et rêche comme une corde qui ne mènera qu'à la nuit, mais qu'on s'obstine à tenir jusqu'à la dernière culbute et le dernier fossé.
Il semble bien naïf, l'ami Apollinaire, dans son bel uniforme. Surtout bien conformiste.
Il en faut du courage pour préférer la vie, dans la foule des héros. 
Il en faut, de la force, pour avancer, solitaire et léger, du côté des vergers, quand le monde veut gronder.

 

Jean-Émile Laboureur - "Le soldat sur la route", eau-forte, 1914
Jean-Émile Laboureur - "Le soldat sur la route", eau-forte, 1914

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Publié dans Nantes

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A
Bien d'accord avec toi, le vrai courage est dans la paix et dans l'amour. Il est si facile de se battre.
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J
Desnos, Apollinaire, St Ex, Alain-Fournier, tant d'autres... Souvent l'épée est plus forte que la plume. Je déteste cette barbarie que l'humanité porte en elle et j'ai bien souvent honte d'en faire
partie. Jonas
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G
L'histoire ne dit pas s'il avait des enfants
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M
Comme quoi toutes les opinions doivent s'exprimer n'en déplaise aux censeurs! On observe, on approuve ou pas, mais on s'enrichit du parcours de l'autre!
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M
Bonjour Carole,
"
il y a toujours de "bonnes âmes" pour pointer du doigt celui ou celle qui...
Un artiste dont je n'ai jamais entendu parler. une expo sûrement très intéressante. j'aime les deux oeuvres présentée. La première est pleine de force et la seconde très poétique.

Bon week-end Carole
;)
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Q
Aujourd'hui encore, nos soldats partent et parfois ne reviennent pas.

J'aurais aimé voir cette expo...
Merci pour ta présentation, Carole, et pour la découverte que je fais.

Passe une douce journée.
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F
une expo que je ne saisirai pas entièrment
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C


Une petite exposition, mais je voulais en parler.



P
Si tu as l'occasion de voir les gravures d'Otto Dix sur la vie dans les tranchées, c'est édifiant également.
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C


Oui, je connais Otto Dix. Un regard venu des tranchées, c'est édifiant, mais très différent.


J'aime beaucoup Otto Dix aussi.



Z
J'aime bien la dernière gravure...
A l'époque on ne choisissait pas d'y aller ou non (ou rarement), mais j'avoue que mon avis diverge un peu des autres avis exprimés...:désobéissance oui, désertion ...bof..
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C


Il n'a pas déserté non plus. Il s'est seulement arrangé pour reser à l'arrière.



A
Quelle coïncidence! Hier, j'ai acheté "Paroles de poilus". Un recueil de lettres de soldats qui crée une proximité troublante et touchante avec ces hommes issus de tous les milieux, arrachés à
leurs vies et à ceux qu'ils aimaient...
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C
Témoignage remarquable d'un artiste qui fut là, lui aussi... Le regard des artistes sur les atrocités de la guerre et le facteur humain est indispensable. Une découverte très poignante pour moi,
merci Carole. Je te souhaite un beau week-end. Cendrine
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R
Merci pour ces quelques précisions bienvenues, Carole.
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R
Alors que, petite exploration sur le Net faite, je lis qu'il illustra un ouvrage de Proust, j'avoue mon inexplicable incurie : je ne connaissais pas cet artiste.

Ce qui m'interpelle, dans les deux oeuvres que vous présentez ce matin, Carole, c'est la flagrante différence de style !
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C


Différence qui tient au passage des années, mais aussi, comme on nous l'a expliqué, à la grande différence entre la technique de la gravure sur bois (premier cas), et celle de la gravure sur
cuivre (second cas), à laquelle il était limité en 14 pour des raisons pratiques.



A
Joli reportage sur une belle exposition...
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A
"Chacune a quelque chos' pour plaire
Chacune a son petit mérite
Mais mon colon, celle que j'préfère,
C'est la guerr' de quatorz'-dix-huit!"

On pourrait les rapprocher tous les deux, courageux militants de la vie, contre l'absurdité de toutes les guerres.
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M
Merci pour ce billet,comme tous vos écrits qui sont des petits bijoux. Oui il en faut du courage pour simplement dire non, sortir du rang et ne plus être de la chaire à canons.
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J
Je ne connaissais pas ce monsieur... merci Carole, à l'arrière certes mais sur place tout de même !
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C


Et témoin avisé !