Le piano rouge

Publié le par Carole

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     Je suis allée voir le piano rouge.

    On l'a posé dans le grand hall de cet hôtel de luxe qu'on a installé récemment dans l'ancien Palais de justice de la ville. Dans ce qui fut la salle des pas perdus, devant la salle des Affiches, tout près de l'entrée de la Cour d'Assises...

    Il y a d'abord eu cette impression d'extrême étrangeté, à voir se superposer le vieux pavé de marbre battu par les pas des prisonniers et la moquette feutrée du grand palace, la touffeur amollie des fauteuils et les hauts murs solennels et raides comme la justice, l'appel clinquant du bar et la pénombre du vestibule sévère comme une robe de juge.

    Puis je suis allée caresser le piano rouge : il est venu de loin, exprès pour la Folle Journée, et il est l'un des seuls au monde à être ainsi laqué de rouge. Presque tous les pianos sont noirs, aujourd'hui. Il y en a encore qu'on fabrique en bois brun, et, assez souvent, on rencontre des pianos blancs. Mais on ne fabrique presque jamais de pianos rouges, parce que chacun sait que lorsqu'on joue, il ne faut penser qu'à la musique, surtout ne pas se laisser distraire par l'éclat de l'instrument, seulement s'absorber dans la rigueur austère de la partition.

    Pourtant, quand les pianistes jouent sur le piano rouge que l'on vient d'apporter ici, ils oublient aussitôt qu'il est rouge, ils oublient aussitôt qu'ils se trouvent dans le hall d'un palace, ils oublient aussitôt qu'il y avait jadis une cour d'assises où l'on condamnait à mort et aux travaux forcés. Ils oublient tout, pour ne penser qu'à la musique. 

 

    C'est beau d'avoir fait venir à Nantes ce piano rouge. C'est un symbole qui me convient. Car il me semble que la Folle Journée ressemble tout à fait à ce piano rouge.

    L'événement est ici si important et si brillant, que tout nous détourne d'abord de la musique. Le bavardage médiatique, les affiches posées sur la façade des banques, la difficulté de se procurer des places, le dépit de n'avoir pu prendre celles qu'on aurait souhaitées, la rancoeur de savoir que des passants fortunés logés dans des hôtels de grand luxe se sont vu réserver des billets pour les spectacles auxquels on aurait tant voulu assister, mais qui affichent déjà complet. La joie enfantine et la petite fierté d'être de ceux qui tout de même "en seront", et le doux, le long plaisir de l'attente. La mauvaise conscience, ensuite, d'avoir tant dépensé pour des concerts, alors qu'il y aurait d'autres choses, bien sûr, tant d'autres choses qu'il fallait, qu'on devait acheter... La vague honte aussi d'être heureux et futile alors que tout souffre et meurt et pleure, sur cette Terre si rude. La foule enfin, les vigiles, l'immensité labyrinthique du Palais des congrès, les files d'attente interminables, les stupides chaises de bois dans les salles sans gradins, les imbéciles qui s'entraînent à tousser, et qui, à coup sûr, vont tout gâcher... Avant que "ça" ne commence, c'est tout un éclat rouge et nerveux qui nous distrait et nous agite.

    Puis les musiciens entrent. Et soudain il n'y a plus rien d'autre que la musique. La musique. La musique. La musique.

 

 

 

 

 

folle journée 2014

Nantes, Palais des congrès, Folle Journée 2014

 

 

 


Publié dans Nantes

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Photogus 11/02/2014 13:26

Est-ce que ce piano rouge bouge ? Je veux parler de ses entrailles qui tressaillent, de son coeur qui bat, de son clavier qui ondule quand la musique déroule ses fougueuses arabesques. C'est
joliment photographique aussi ...

Carole 11/02/2014 14:24



Il bouge, quand vient le pianiste... Tous les pianos, rouges, blancs ou noirs, dorment en attendant le pianiste.



Catheau 04/02/2014 10:38

La musique vous a prise "comme une mer" à ce que je vois et j'entends.

Valentine :0056: 03/02/2014 19:28

Le rouge de la folie, oui ! Cela ne convient qu'à ce type d'événement. Sinon il est vrai qu'un piano rouge serait difficile à assortir dans une maison. mais il y en a beaucoup de blancs !

Carole 03/02/2014 20:17



Heureuse de te retrouver, Valentine ! A bientôt.



Gérard 02/02/2014 23:44

De très bon gout ce piano rouge..l'endroit peut-être moins

Nalo 02/02/2014 23:35

Impressionnant !!

M'amzelle Jeanne 02/02/2014 18:42

Merci de nous avoir partagé cet instant de nous avoir fait profiter de ce dont on parle dans les médias sans pouvoir jamais en ressentir... le ressenti du "vécu"

Nounedeb 02/02/2014 16:26

Juste un peu envie d'y être. Mais le voyage, et la cohue, je laisse à d'autres. Sur Arte tout à l'heure, mais ce ne sera pas du tout pareil. Et ce superbe piano laqué de rouge, parfait pour
une...rapsodie in blood?

phil 02/02/2014 15:58

Ici aussi c'est la croix et la bannière pour avoir des places aux concerts. Il faut que je me renseigne sur celui d'Ibrahim Maalouf, mais je me fais guère d'illusions...

Elsaxelle 02/02/2014 15:47

Toujours admirative des photos de nuit réussies.

Carole 02/02/2014 20:59



Sans trépied et sans pose, car je ne pouvais pas, étant en compagnie. Mais le bâtiment était très éclairé, sinon ce n'aurait été qu'un brouillard taché de vagues couleurs.



Cristophe 02/02/2014 14:35

Un piano rouge dans un ancien palais de justice ? Une référence au sang des anciens condamnés à avoir la tête tranchée ?

(Quelle belle imagination j'ai !)

Carole 02/02/2014 14:53



J'y avais pensé. Mais sachant qu'au nouveau Palais de justice toutes les salles sont entièrement rouges (même les meubles), il pourrait s'agir d'un clin d'oeil. Ou alors le rouge est-il vraiment
le dernier cri (hum hum, l'allusion...) en décoration ?



mansfield 02/02/2014 12:33

Ce piano n'est-il pas un moyen de faire silence, de faire taire nos passions et nos griefs, il focalise l'attention qui glisse ensuite harmonieusement de l'instrument vers l'interprète enchantant
nos oreilles

Anne-Marie 02/02/2014 11:20

N'aies pas mauvaise conscience d'assister à ses beaux concerts. Le bonheur qu'on ressent finit toujours par déborder toujours sur les autres...
Qu'est-ce que j'aime la musique de "West Side Story"

Carole 02/02/2014 22:54



Je te recommande aussi "Shelomo", que je viens d'ajouter après l'avoir entendu ce matin.



almanito 02/02/2014 09:06

La musique, la musique, la musique...et Carole est heureuse!

Richard LEJEUNE 02/02/2014 08:03

"Extrême étrangeté", écrivez-vous par euphémisme je présume, à propos notamment de ce tapis de sol qui se superpose sur le carrelage original : personnellement dans tout ce "décor", j'y verrais une
preuve flagrante d'extrême mauvais goût !


Mais "des goûts et des couleurs, il n'en faut pas disputer", répondait Elsbeth à Fantasio, chez Musset, à propos d'une tulipe bleue ou rouge ... résumant par là une remarquable démonstration faite
par Kant sans sa "Critique de la faculté de juger".

Carole 02/02/2014 14:31



Je crois que normalement cette partie du hall n'est pas recouverte de cette moquette, qu'on voit dans les salons du hall, mais on a dû ajouter le morceau pour amortir le poids (énorme...) du
Steinway et justement protéger les beaux carreaux de marbre. Sinon, oui... un 5 étoiles dans un palais de justice, c'est... incroyable (mais vrai). Les affaires sont les affaires, comme aurait
dit monsieur Mirbeau (qui se plairait beaucoup aujourd'hui), et puisque "ça" pouvait se vendre, on l'a vendu... Mais comme j'ai été accueillie de façon charmante dans ce 5 étoiles où je n'aurais
jamais imaginé entrer, je ne médirai pas trop.