Le photographe et la roue du temps

Publié le par Carole

photographe roue
 
Au Clos-Lucé qui fut la dernière demeure de Léonard de Vinci, tentant de photographier derrière sa vitre cette lourde roue en mouvement, immense et lente, et pourtant semblable aux roues de ces engrenages minuscules qui font marcher sans répit les montres et les pendules, j’ai fait apparaître ce trouble fantôme dont on ne distingue guère que les mains, posées sur un appareil-photo devenu ombre.
 
Une erreur de jugement, bien sûr : est-ce que je ne devrais pas le savoir, que face à une vitre on ne photographie rien ni personne, que soi-même en train de photographier ? Est-ce que je ne le savais pas quand j’ai absurdement déclenché l’appareil ? …
... Et puis, finalement j’ai décidé de ne pas détruire cette image manquée. Car, se saisir soi-même face à la roue du temps, et ne saisir qu’une ombre, il m’a semblé que c’était tout de même bien cela, photographier.
Saisir le regard d’un instant, le regard déjà enfui au moment où l’on appuie sur le déclencheur, qu’on a porté sur ce qui passe. Et, ce regard même, savoir qu’on ne le saisit qu'en train de passer, dans l’instant même où il se défait, car il n’est que de devenir et de disparaître…
A la roue du temps arracher comme un fantôme, comme un lambeau misérable et précieux, l’image que cette roue déjà a emportée plus loin.
Une entreprise impossible, évidemment. Et pourtant tellement nécessaire. Car, si nous ne sommes que de devenir et de disparaître, nous ne sommes également que de nous souvenir et de nous retourner.
J’en viens à croire qu’en ce sens, aucune photographie n’est jamais manquée : aussi maladroite, aussi banale qu’on puisse la juger, toujours elle a écrit quelque chose de la fugitive lumière des instants qui passent.
Photo / graphie, écriture de la lumière… je crois que les hommes qui ont inventé la roue, les engrenages et la mesure du temps, ne pouvaient pas ne pas t’inventer aussi.
Je crois que Léonard a rêvé de toi.

Publié dans Fables

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

jill bill 20/07/2012 11:13

J'ai eu l'occasion il a quelques années, exposé dans une église de ma capitale... mes enfants y sont allés ! Voui pour moi un touche à tout génial... Comme peu ! Merci....

Carole 20/07/2012 15:09



C'est bien que ces maquettes voyagent un peu. Je pense que, pour les enfants en particulier, c'est un formidable appel à imaginer et créer.



Suzâme 14/07/2012 11:32

Tu as enfin surpris ton âme! C'est la roue qui te sachant attirée, inspirée, t'a prise au piège... Tu as raison et comment! Il n'y a pas de mauvais photo. Comme l'exprimait un personnage principal
du film "Le Petit Soldat" de J.-L. Godard, "La photo, c'est la vérité..." Bon week-end et à bientôt. Suzâme

Carole 27/07/2012 13:29



Merci pour cette référence. Mais je corrigerais ainsi : la photo, c'est une vérité... car il y en a tant.



Hélène Carle 13/07/2012 23:23

La photographie c'est peut-être aussi le regard du présent. On a l'impression d'arrêter l'instant, mais en réalité il est, dans son perpétuel mouvement, constamment là, ici, immédiat, d'une
certaine façon il ne bouge pas, il s'émeut. Peut-être...?
C'est une image de toi parmi le temps, complètement mariée à ce mouvement qui ne bouge mais s'émeut.

Très belle image, très belle réflexion, dans tous les sens du terme!

Hélène*

Plume 13/07/2012 16:07

Bonjour Carole,
La photographie est langage, dans l'instant T que nous ne pourrons jamais plus saisir dans les mêmes conditions de lumière, de contexte de vie,de curiosité,d'émotion et d'intérêt . Instant unique
sur le déroulement du temps ...
Une belle réflexion Carole, délicieusement écrite .
Merci, bisous, Plume .

Nounedeb 13/07/2012 16:04

Le mystère fascinant du reflet, qui ouvre d'autres mondes...

Carole 27/07/2012 13:26



Oui, je trouve aussi que les reflets ont toujours l'air de vouloir nous inviter "de l'autre côté du miroir".



mansfield 13/07/2012 11:35

Le clos Lucé est un cadre tellement enchanteur où le temps semble ralenti, que tu ne pouvais trouver meilleur endroit pour ta photo et cette réflexion qui interpelle.Merci Carole

Carole 24/07/2012 20:53



C'est ce qu'il m'a semblé : au Clos Lucé, j'ai tout de suite voulu photograhier les roues, elles sont très belles, très évocatrices, même si d'autres inventions paraissent plus spectaculaires et
plus originales.



Catheau 13/07/2012 10:14

La beauté du saisir de l'éphémère ne serait donc pas, grâce à vous, réservée à l'Extrême-Orient.

Carole 24/07/2012 20:51



J'aimerais que ce soit vrai... ce commentaire me flatte, mais je ne suis pas sûre de le mériter. Merci, Catheau.



emma 13/07/2012 09:52

manquée, allons donc, c'est le reflet de la passante qui fait "vivre" la roue, et tourner tes pensées. D'un point de vue très prosaique, il est bien difficile de photographier les oeuvres sous
verre, comme sont beaucoup d'aquarelles (heureusement il y a d'intéressantes innovations en ce domaine), toujours un eclat de lumiere ou un reflet..

Carole 20/07/2012 11:13



Comme tu le dis, c'est difficile à photographier sans reflet, alors, en général, je choisis de photographier le reflet aussi... Ensuite, je vois ce qu'on peut en tirer.



dvnumerike 13/07/2012 09:17

Photo enigmatique!!! L'effet involontaire est trés bien placé. Te voilà emportée par le temps.

Carole 20/07/2012 11:12



Emportée par le temps, c'est ce qu'il m'a semblé aussi. La roue du temps est lente, comme celle du Clos-Lucé, mais elle tourne et nous efface peu à peu...



jill bill 13/07/2012 08:52

Ah Léonard mon héros... J'aime tout autant ton fantôme, enfin ses mains... et tes mots comme tjs pour expliquer ceci et cela... Merci Carole, bonne fin de semaine ! Bizzz

Carole 20/07/2012 11:10



Merci, Jill. Si Léonard est ton héros, essaie de venir un jour au Clos-Lucé, près d'Amboise. On prend conscience au milieu des maquettes immenses de l'étendue de son génie visionnaire.



Cendrine 13/07/2012 00:51

Bonsoir Carole,
Il aurait été très dommage de détruire cette photo ou de la promettre aux abysses de l'échec car elle exalte l'imaginaire... Ce double fantôme, étrange émanation d'un soi passionné esquisse un
geste gracieux, celui de la pose photographique qui devient danse...
Et le voile de tous les possibles se soulève un moment, pour le bonheur des lecteurs et des rêveurs, sur les rouages complexes de la roue du temps...
Excellente nuit, bises charmées
Cendrine

Carole 20/07/2012 00:19



Merci Cendrine, pour ce commentaire qui me charme moi-même.


Tu as raison de parler de "fantôme". Souvent l'objectif du photographe fait surgir le "fantôme" caché dans un reflet, et c'est très troublant à chaque fois.